
Dans une petite rue de Millau, loin des algorithmes et des écrans publicitaires, une vitrine déborde de livres d’occasion. À l’intérieur, les rayons ploient sous le poids des poches cornés, des essais politiques oubliés, des romans fatigués mais vivants. Au milieu, un homme parle doucement. Il s’appelle Richard Foucher, bouquiniste à Millau, enfant de boucherie normande, ancien zadiste et lecteur tardif. Pour lui, lire n’est pas un loisir comme un autre : c’est une façon très concrète de soustraire son intelligence au système.
Ici, les livres ne sont pas des “produits culturels” mais des outils de défense intellectuelle. Et sa bouquinerie de Millau ressemble moins à un simple commerce qu’à un îlot de résistance douce, planté au cœur d’une ville moyenne française.
Résumé : ce que vous allez lire
Ce portrait de bouquiniste à Millau retrace le parcours de Richard Foucher, de son enfance ouvrière en Normandie à sa librairie d’occasion millavoise, en passant par l’engagement anarchiste, la ZAD de Sivens et une réflexion aiguë sur la jeunesse, le Covid et l’intelligence artificielle. Vous y trouverez :
- Le récit d’une trajectoire de classe : fils de boucher, étudiant en lettres, puis bouquiniste indépendant.
- Une plongée dans sa “défense intellectuelle” : analyse du discours, Camus, Céline, lectures-chocs.
- Un regard incarné sur les luttes sociales : usine, syndicalisme, ZAD, violences d’État.
- Une critique sombre mais lucide de la période Covid et de la manière dont la société traite sa jeunesse.
- Une vision assumée de la lecture comme acte de résistance à la numérisation intégrale du monde.
En filigrane, une question : que signifie encore tenir une bouquinerie dans une ville comme Millau en 2025 ? Et que dit ce bouquiniste millavois de l’état de notre démocratie culturelle ?
Enfance ouvrière : boucherie, handball et premiers doutes
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui entre ces murs tapissés de livres, il faut repartir de loin. De Falaise, petite ville du Calvados, “quarante cafés pour huit mille habitants”, bombardée pendant la guerre et marquée par l’industrie, les mines, les usines. Richard y grandit dans une famille de bouchers : le père, le grand-père, les apprentis logés à la maison, l’odeur du frigo et du sang, la routine du commerce populaire.
Son enfance est tout sauf aseptisée. Elle se passe surtout dehors : le handball, les vélos, les parties dans la rue, les matchs qu’on regarde à plusieurs familles dans un salon trop petit. Il y a déjà de la dureté sociale, mais aussi une forme de liberté quasi disparue aujourd’hui : on sort, on traîne, on apprend à se débrouiller.
« J’ai grandi dans la boucherie. Les apprentis vivaient à la maison, les cafés étaient pleins. On n’était pas riches, mais on vivait entourés… et surtout dehors. »
Ce décor n’a rien de romantique. C’est un monde où l’on travaille tôt, où l’alcool coule, où l’on parle fort. Mais c’est aussi là que se forme son regard de classe : celui d’un enfant des milieux populaires qui voit, de l’intérieur, comment la société traite les siens.
Adolescence et politisation : l’injustice comme déclencheur
La bascule se fait au lycée. Pas en lisant un manifeste, mais en observant. Un ouvrier de chez Michelin, viré après vingt ans de boîte, croisé en larmes devant l’usine. Un camarade presque illettré, balancé en seconde générale uniquement parce qu’il n’a pas encore l’âge légal pour autre chose. Des contrôles de police à répétition pour ses copains arabes, tandis que lui passe à côté sans qu’on l’arrête.
« Je voyais des potes contrôlés dix fois par la police alors que moi, on ne me demandait jamais rien. À force, tu comprends que le jeu n’est pas le même pour tout le monde. »
De ces scènes concrètes naît une intuition simple : le système n’est pas fait pour tout le monde de la même manière. Les mots viendront ensuite. Richard se revendique anarchiste, non par folklore, mais parce qu’il constate que les structures d’autorité – l’école, la police, le patronat – produisent de l’injustice en série.
Ce n’est pas encore un lecteur compulsif. Sa politisation est d’abord empirique, ancrée dans l’expérience brute des humiliations et des injustices vécues par les siens.
Analyse du discours et littérature : apprendre à se défendre par les mots
La fac, à Caen, ouvre un autre chantier. Richard se dirige vers les lettres et la linguistique. Il suit notamment un cours d’analyse du discours qui va profondément le marquer. On y décortique les arguments d’autorité, les pourcentages brandis sans contexte, les non-réponses, les glissements de sujet. On y lit Chomsky, des manuels de “défense intellectuelle”, bref : on y apprend que la langue est un champ de bataille.
« À partir du moment où tu as ces outils-là, tu n’écoutes plus un ministre ou un “expert” de la même façon. Tu entends tout de suite où ça manipule, où ça esquive. »
C’est là que se fabrique sa manière d’écouter le monde. Les discours politiques, les “éléments de langage”, les promesses de campagne, les conférences de presse sanitaires : tout passe désormais au filtre de cette grille. Il n’entend plus seulement des phrases, mais des stratégies.
Parallèlement, un autre fil se tisse : la littérature. Elle n’entre pas par l’école, mais par la musique. Dans les années punk et post-punk, il découvre The Clash, les Sex Pistols, puis The Cure. Un jour, il comprend qu’un morceau renvoie directement à L’Étranger de Camus. Curiosité. Il prend le livre. Choc.
« Camus, ça m’a retourné. Une langue limpide, presque simple, et derrière… le vertige. Tu te dis : si un bouquin peut faire ça, ce n’est pas juste du “divertissement”. »
Plus tard, une blessure au genou l’immobilise. Cloîtré à la maison, il demande à son père de lui ramener des livres en se fiant uniquement aux titres. Voyage au bout de la nuit tombe entre ses mains. Là encore, déflagration. S’ajouteront Boris Vian et d’autres. La lecture devient peu à peu une habitude, puis une nécessité.
De Marseille aux villages viticoles : comment on devient bouquiniste
Boulots précaires et premier virage
Avant d’être bouquiniste à Millau, Richard est ouvrier. Il enchaîne les boulots alimentaires, notamment à Marseille : plateformes logistiques, horaires décalés, gestes répétitifs. Tout ce qu’il a appris sur la violence sociale se confirme dans la chaîne de travail.
Un jour, il tombe sur une petite annonce : un bouquiniste cherche quelqu’un. Il garde le papier, le met de côté. Il continue pourtant à écrire des lettres de motivation pour des postes qui ne l’intéressent pas. Jusqu’au moment où la contradiction devient trop flagrante.
« À force de rédiger des lettres pour des postes qui me parlaient pas, je me suis dit : “T’es con, tu as sous les yeux le seul truc qui t’intéresse vraiment.” Alors j’ai appelé. »
Le patron lui fait confiance immédiatement, lui file les clés, lui laisse les rênes. Richard apprend le métier sur le tas : acheter, trier, classer, discuter, deviner ce que les gens cherchent sans toujours le formuler. Il découvre la bouquinerie comme métier, et pas seulement comme passion.
Échecs, coopératives avortées et dureté économique
Plus tard, avec sa compagne, il tente l’aventure dans un village viticole. Ils retapent la maison des grands-parents, transforment une ancienne écurie en boutique. Sur le papier, le projet ressemble à un film indépendant : livres, vignes, vie au ralenti. Sur le terrain, c’est plus rugueux.
Le village s’est refermé sur lui-même. Les vendanges ne sont plus ce moment d’effervescence et de brassage qu’il a connu enfant : les machines ont remplacé une grande partie de la main-d’œuvre saisonnière, les relations sociales se tendent. Des projets de SCOP et de librairie coopérative sont esquissés, mais se brisent sur les écarts de revenus, les loyers, la fragilité des finances.
De cette période, il garde une certitude : tenir une librairie indépendante, aujourd’hui, est un acte économique risqué qui exige des renoncements et une ténacité peu compatibles avec l’image romantique du “libraire passionné”.
Des ZAD aux rayons de livres : un engagement qui prend corps
L’engagement de Richard ne reste pas au niveau des idées. Il rejoint un syndicat libertaire, participe à des luttes, et finit par se retrouver sur la ZAD de Sivens, dans le Tarn, contre un projet de barrage d’irrigation destiné à l’agro-industrie.
Sur place, il découvre ce que signifie réellement “l’État de droit” lorsqu’il se heurte aux intérêts économiques : travaux lancés avant la fin des recours juridiques, destruction de zones naturelles malgré les avis d’experts, violences policières massives.
« À Sivens, tu comprends très vite que la justice, les procédures, tout ça… ça pèse pas lourd face aux pelleteuses. Si personne ne se met physiquement devant, le chantier avance, point. »
Cette expérience renforce son intuition : la politique réelle ne se joue pas seulement dans les urnes ni sur les plateaux télé. Elle se joue aussi dans ces territoires occupés, là où des corps décident de bloquer des machines. Une continuité s’installe entre ses lectures, ses analyses de discours et ce qu’il voit à Sivens : les mensonges officiels d’un côté, les projectiles et les lacrymos de l’autre.
Millau : une bouquinerie comme îlot de résistance culturelle
Quand il finit par s’installer comme bouquiniste à Millau, tout ce parcours se condense dans quelques dizaines de mètres carrés. La ville lui plaît pour une raison précise : malgré la numérisation généralisée, elle conserve un écosystème du livre étonnamment riche pour sa taille.
Une médiathèque dynamique, plusieurs librairies, des boîtes à livres, et désormais sa bouquinerie : Millau reste une de ces rares villes moyennes où l’on peut encore vivre entouré de papier sans devoir franchir 200 kilomètres.
« C’est un luxe français, ça. D’avoir encore des médiathèques, des librairies, des bouquinistes dans une ville comme Millau. On s’en rendra compte le jour où ça disparaîtra. »
Dans sa boutique, les publics se croisent. Des retraités en quête de polars, des militants qui cherchent Chomsky ou des textes d’histoire sociale, des ados qui tombent par hasard sur un Camus ou un manga, des touristes qui ramassent un roman pour le train. Chaque vente est aussi une conversation potentielle, un conseil, une transmission.
Pour la ville, la présence d’un bouquiniste à Millau ne relève pas seulement du tourisme ou de la “mise en valeur” du centre. C’est un service public officieux : un lieu où la mémoire imprimée circule encore, où l’on peut se construire une bibliothèque sans passer par Amazon, où le temps n’est pas entièrement indexé sur la rentabilité immédiate.
Jeunesse, Covid, IA : un bouquiniste face au monde qui vient
Richard ne se contente pas de vendre des livres anciens ; il porte un regard aiguisé sur l’époque. La séquence Covid, notamment, l’a profondément marqué. Il garde en travers de la gorge l’idée que l’on a demandé aux jeunes de se faire vacciner prioritairement, de sacrifier leur sociabilité, leurs études, leur début de vie adulte pour “protéger les vieux”.
« Une société qui croit plus en sa vieillesse qu’en sa jeunesse a un problème. On a demandé aux gamins de payer la facture, et on s’étonne qu’ils aillent mal. »
Pour autant, il refuse la facilité du discours baby-boomer qui tape sur “les jeunes accrochés à leurs écrans”. Il sait que ce ne sont pas eux qui fabriquent les smartphones, les applis addictives, les modèles économiques qui les enferment. Il constate leur fatigue, leurs consultations chez le psy, leur anxiété. Mais aussi leur lucidité face au désastre écologique, social, démocratique.
Sur l’intelligence artificielle, sa position est tout aussi nuancée. Il ne nie pas l’intérêt de l’outil, ni sa puissance. Il sait que ces systèmes peuvent écrire, classer, traduire, imiter des styles. Mais il choisit, pour lui, le recul.
« L’IA, c’est fascinant. Mais je n’ai aucune envie de lui donner gratuitement ma matière grise. On a déjà assez été siphonnés comme ça. »
En refusant de nourrir la machine, il se place délibérément du côté de ce qu’il appelle “l’ancien monde” : celui où l’on lit des livres, où l’on discute face à face, où l’on accepte que tout ne soit pas instantané ni optimisé. Ce n’est pas de la nostalgie, mais une forme de conscience politique du temps.
Lire pour ne servir à rien : une éthique de la non-utilité
Au fond, tout son parcours converge vers une idée simple et dérangeante : lire, c’est ne servir à rien – et c’est précisément pour ça que c’est précieux. Non pas que la lecture soit inutile pour l’individu, au contraire. Mais pour le système, pour les logiques de profit, pour les tableaux de bord, un lecteur plongé dans un roman ou un essai n’est ni rentable ni exploitable.
« Quand je lis, je me dis : au moins, pendant ce temps-là, je ne fais pas de conneries avec mon intelligence. Je ne produis rien, je ne “fais pas tourner” le système. Je l’utilise pour moi. »
Dans une économie obsédée par la “création de valeur” et la “mise à profit des talents”, cette phrase a la force d’un manifeste. Elle dit ce que représente, aujourd’hui, le travail d’un bouquiniste à Millau : une invitation à soustraire, quelques heures, son cerveau au grand moulin numérique.
Sa bouquinerie n’est pas seulement un décor pittoresque pour cartes postales. C’est un petit laboratoire d’autonomie intellectuelle. Un endroit où l’on peut encore se perdre dans un rayon, choisir un livre au hasard de son titre, tomber sur un auteur qui vous retourne, parler avec quelqu’un qui ne cherche pas à vous vendre une “expérience” mais à partager un morceau de vie et de pensée.
À l’heure où les bibliothèques ferment, où les budgets publics sont rabotés, où l’IA promet d’optimiser jusqu’à nos émotions, l’existence d’un type comme Richard Foucher, bouquiniste à Millau, rappelle une vérité simple : sans lieux pour lire, réfléchir et parler sans compteur, il n’y a plus de démocratie vivante. Seulement des flux, des profils et des prédictions.
Entre deux rayons de poches défraîchis, Millau abrite encore ce luxe rare : un endroit où l’on peut ouvrir un livre sans que personne ne cherche à mesurer ce que ça rapporte.
Informations pratiques
A Croatan : 13 Rue de la Capelle, 12100 Millau – Facebook : https://www.facebook.com/profile.php?id=100068822035134
