
Il y a des périodes où l’on croit vivre la fin du monde — alors qu’on assiste, plus simplement, à la fin d’un monde. Dans l’entretien que tu m’as transmis, Emmanuel Todd ne vend pas une apocalypse hollywoodienne : il propose une lecture froide, structurée, presque clinique d’un basculement historique. Et sa thèse, sous le titre brutal « C’est leur monde qui s’effondre », a quelque chose d’irritant… parce qu’elle oblige à déplacer la caméra.
Selon lui, ce qui vacille n’est pas “le monde” au sens large, mais l’ordre occidental — ce bloc d’habitudes mentales, de dépendances industrielles, de récits moraux et de réflexes médiatiques qui, depuis des décennies, nous sert de carte du réel. Ce qui tombe, ce sont des certitudes : la centralité économique des États-Unis, l’efficacité du logiciel néolibéral, l’idée d’une Europe “protégée” par l’Empire, et même le fantasme confortable selon lequel Trump serait la cause du désastre, plutôt que l’un de ses symptômes.
Synthèse (à lire en 30 secondes) : Todd avance que les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde, que la puissance industrielle s’est déplacée vers l’Asie orientale (construction navale, semi-conducteurs), et que la guerre en Ukraine révèle une défaite structurelle occidentale (capacité de production, stocks, logistique). Trump, dans cette grille, n’est pas un “maître du monde” mais le produit d’une société américaine en décomposition (guerres culturelles, tri scolaire, ressentiment). L’Europe, elle, serait en retard de compréhension, prisonnière d’une croyance (néolibéralisme + dépassement des nations) qui s’effondre. Au fil de cette crise, l’Empire se replierait vers des formes de prédation et de “théâtre” (micro/nano-militarisme) pour conserver l’illusion de sa centralité.
1) Le point de départ : “ne pas prendre le court terme trop au sérieux”
Todd revendique une méthode : la longue durée. C’est sa façon de dire au lecteur : respire. Les crises contemporaines sont saturées d’alertes, de breaking news et de panique en boucle. Lui propose un geste inverse : revenir à la base, aux structures — industrie, démographie, rapports de force, chaînes de production, croyances collectives.
« La première chose à faire, c’est de ne pas oublier la base. (…) La base c’est la défaite des États-Unis. »
Ce choix méthodologique n’est pas neutre : il conteste directement la dramaturgie médiatique où chaque tweet devient un événement historique. Todd renverse la hiérarchie : les “grands personnages” comptent moins que les forces profondes qui les fabriquent.
2) “Les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde”
La phrase revient comme un clou. Elle n’est pas seulement une provocation : elle sert de charnière à tout le raisonnement. Todd insiste sur un point : au moment où s’ouvre la crise, l’Amérique conserve une puissance militaire et monétaire, mais son socle productif s’est fragilisé, et sa capacité de contrainte économique est plus faible qu’elle ne le croit.
« Au moment où Trump arrive pour gérer la défaite des États-Unis, les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde. »
Le détail intéressant, dans ton extrait, c’est que cette perte de centralité ne s’exprime pas seulement “contre” la Chine : elle se lit aussi dans l’obsession des droits de douane brandis comme des menaces, alors même que la dépendance du reste du monde au marché américain serait devenue limitée sur de nombreux segments.
Quand la monnaie masque la faiblesse
Todd reconnaît la rente du dollar, mais la décrit comme une force qui diminue, et dont l’érosion rend l’ensemble instable. Il relie même certains mouvements commerciaux à des signaux de crise monétaire (or, réserves, dédollarisation).
« Ils produisent la monnaie de réserve dont le rôle diminue sans cesse. »
3) L’Asie orientale comme “centre de production de la modernité”
Dans l’entretien, les graphiques ne servent pas de décoration : ils sont l’argument. Construction navale, semi-conducteurs : Todd décrit un pôle est-asiatique cohérent, massif, structurant — un bloc industriel qui pèse, produit, équipe et donc… décide.
Son point le plus dérangeant, pour un public occidental, tient en une image : l’empire est une structure maritime. Qui construit les bateaux construit la logistique du monde. Qui fabrique les puces fabrique la modernité technologique. Et dans ces deux domaines, l’Occident apparaît comme un héritier riche… devenu locataire de ses propres mythes.
« On retrouve un centre de production de la modernité qui se trouve en Asie orientale. »
Ce qui est fin, ici, c’est que Todd ne raconte pas seulement “la Chine”. Il parle d’un ensemble régional (Chine, Corée du Sud, Japon, Taïwan, etc.) dont la dynamique dépasse le récit simple “d’un adversaire” : il y voit une cohérence culturelle et industrielle — avec ses forces, mais aussi ses fragilités (basse fécondité, tensions sociales).
4) Ukraine : la défaite comme révélateur industriel
Dans ton extrait, la guerre en Ukraine n’est pas seulement un conflit : c’est un test de réalité. Todd l’analyse comme la scène où l’Occident découvre, trop tard, un fait têtu : la guerre moderne récompense la capacité de production, la logistique, les stocks, la masse — pas uniquement la technologie ou les récits moraux.
Il présente la victoire russe comme adossée à une donnée structurelle : l’arrière-plan industriel (et donc le soutien chinois). Et il insiste sur un point : une fois que certains objectifs sont clairs, une partie du spectacle politique devient… du théâtre.
« Les débats sur les négociations (…) sont juste du théâtre. »
Que l’on soit d’accord ou non avec ses projections, la cohérence interne est là : si l’Occident n’a plus la base industrielle, il compense par des narrations, des postures, des sommets, des humiliations symboliques. Et c’est précisément ce que Todd lit dans la suite : une politique de “détournement”, de brouillage, de mise en scène permanente.
5) Trump : le symptôme, pas la cause
C’est un pivot de l’entretien : arrêter de regarder Trump comme un sorcier tout-puissant. Todd refuse le récit du “grand homme” (ou du grand monstre). Il le décrit comme un produit d’une société américaine en décomposition : polarisation, atomisation, ressentiment, violence politique, cynisme médiatique.
« Le problème fondamentalement n’est pas Trump. Le problème c’est l’Amérique, et Trump est une fabrication de l’Amérique. »
Cette façon de cadrer peut agacer, parce qu’elle retire au spectateur son confort moral : si Trump est le mal absolu, il suffit de le “chasser” et tout redeviendra normal. Si Trump est un produit, alors la crise est structurelle — et la normalité d’avant était déjà une illusion.
Le dilemme : sortir d’Ukraine sans “admettre” la défaite
Todd décrit un dilemme stratégique : l’Empire doit réduire la voilure, mais ne peut pas le reconnaître sans accélérer sa chute. D’où, selon lui, une politique d’écrans de fumée : déplacer l’attention vers d’autres théâtres où l’Amérique peut encore jouer au maître du jeu.
« Comment sortir de la guerre d’Ukraine sans que ça se voie trop ? »
6) Le cœur sociologique : l’école comme machine à trier (et à humilier)
Il y a un passage particulièrement fort — parce qu’il quitte la géopolitique pour toucher le nerf social. Todd explique le trumpisme par une variable qui surprend les analyses “tout-économique” : l’éducation. Pas comme facteur culturel doux, mais comme violence structurante.
« Le système éducatif actuel est devenu une machine à trier, une machine à définir les destins. »
Son idée est simple et explosive : dans les sociétés riches, l’humiliation scolaire fabrique du ressentiment plus durable que la pauvreté elle-même. La fracture n’est pas seulement entre riches et pauvres, mais entre certifiés et disqualifiés, entre ceux qui ont les codes et ceux à qui l’on a appris — parfois très tôt — qu’ils n’en auraient jamais.
« Être pauvre autrefois, personne ne vous disait que vous étiez un crétin. »
Ce passage mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il renvoie aussi à la France : des électorats socialement proches, culturellement ennemis, capables de se mépriser sans même se comprendre. Une guerre de classe… devenue guerre de symboles.
7) “Nanomilitarisme théâtral” : frapper petit pour paraître grand
Sur la scène internationale, Todd propose un concept frappant : après le “micromilitarisme théâtral” des décennies précédentes, l’Empire entrerait dans une phase plus pauvre, plus nerveuse, plus erratique : le nanomilitarisme théâtral. Des actions contre des acteurs faibles, des opérations de renseignement, des humiliations, des coups de force… moins pour gagner que pour continuer d’exister comme centre symbolique.
« Maintenant, nous avons le nanomilitarisme théâtral : des attaques sur des adversaires insignifiants pour montrer la puissance. »
Dans cette grille, un signe compte : le passage du Pentagone à la CIA, la guerre moins “massive” et plus souterraine, plus ciblée, plus sale — et donc plus dangereuse pour les démocraties qui s’illusionnent encore sur un retour à la stabilité.
8) L’Europe : retard, dépendance, et panique idéologique
Todd est brutal avec l’Europe. Il la décrit comme prisonnière d’un retard intellectuel : incapacité à comprendre que le logiciel du libre-échange et du dépassement des nations est en train de se fissurer. Et il ajoute une complication : reconnaître l’effondrement de la croyance occidentale, pour l’Europe, revient à admettre que la construction européenne telle qu’elle s’est racontée n’est plus tenable.
« Les dirigeants européens n’ont absolument pas compris que le libre-échange, c’était mort. »
Cette partie est sensible, parce qu’elle touche à une religion civile : l’Europe comme horizon moral. Todd ne nie pas les bonnes intentions (il cite même des “éléments bons” du système de croyance), mais il pointe le moment où une croyance devient une prison : quand elle empêche de voir le réel.
« Quand une croyance qui organise la vie d’une société s’effondre, les individus sont perdus. »
9) Ce que cette lecture change pour nous (lecteurs français)
Un article d’enquête n’a pas vocation à “croire” : il a vocation à comprendre. La force de Todd, dans ton extrait, c’est qu’il met à nu des mécanismes. Même si l’on conteste certains points, la charpente oblige à travailler.
- Replacer l’émotion à sa place : l’indignation permanente devient une drogue qui empêche l’analyse.
- Revenir au matériel : industrie, énergie, agriculture, logistique. Pas comme nostalgie, comme condition de souveraineté.
- Lire l’Europe sans fétiche : ni adoration, ni haine — mais une lucidité sur les dépendances.
- Comprendre la fracture éducative : c’est une bombe sociale lente, et elle n’est pas américaine seulement.
- Se méfier du théâtre impérial : quand une puissance décline, elle peut devenir plus imprévisible, pas moins.
Et puis il y a la phrase qui reste en gorge, parce qu’elle est presque… humaine, malgré la dureté de l’analyse. Todd décrit des élites qui perdent leur monde. Il ne les absout pas. Il ne les pardonne pas. Mais il introduit une idée rare dans le débat public : la compassion comme outil de lucidité — pas comme capitulation morale.
« La compassion est nécessaire. J’irai pas jusqu’au pardon. »
Conclusion : apprendre à regarder l’effondrement sans se laisser hypnotiser
On peut lire cet entretien comme un avertissement : l’Occident vit une crise de puissance, mais surtout une crise de croyance. Et quand une croyance tombe, les sociétés ne deviennent pas instantanément rationnelles : elles deviennent nerveuses. Elles cherchent des boucs émissaires, des récits simples, des coupables parfaits. Elles préfèrent l’événement au structurel, le spectacle au réel, le tweet à la chaîne logistique.
La proposition de Todd — qu’on l’adopte ou qu’on la dispute — a au moins un mérite : elle coupe le son du théâtre, et elle demande au lecteur de remettre les mains dans la terre du monde. Là où se jouent les choses qui durent : produire, transmettre, nourrir, former, décider. Le reste, souvent, n’est que fumée.
