
Il y a des entretiens qui commentent l’actualité, et d’autres qui tentent de montrer la mécanique cachée sous la tôle. L’extrait de Brian Berletic appartient à la seconde catégorie. L’ancien Marine américain, devenu analyste géopolitique et animateur de The New Atlas, n’y lit pas la guerre contre l’Iran comme une crise isolée, ni comme une simple flambée régionale. Il y voit un moment de bascule : l’ouverture d’un front plus large, dirigé en réalité contre l’Eurasie, contre la Chine, contre la Russie, et contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à un monde multipolaire.
Son hypothèse est radicale, mais elle mérite d’être prise au sérieux. Car derrière les missiles, les porte-avions et les discours martiaux, Berletic pointe une autre bataille : celle des chaînes d’approvisionnement, des minerais critiques, des capacités industrielles, des proxys régionaux et de la gestion politique du chaos. Autrement dit, la guerre moderne ne se joue plus seulement sur les cartes d’état-major. Elle se joue dans les usines, dans les ports, dans les détroits, dans les marchés de l’énergie, et jusque dans le récit que les puissances imposent aux opinions publiques.
Ce que cet extrait donne à voir, ce n’est donc pas seulement une séquence militaire. C’est une vision du monde. Une vision brutale, cohérente, inquiétante : celle d’un empire qui sent le sol bouger sous ses pieds et qui, faute de pouvoir enrayer l’ascension de ses rivaux par la seule compétition économique, serait tenté d’ouvrir des foyers d’incendie pour ralentir l’histoire.
Résumé de l’article. Dans cet extrait, Brian Berletic soutient que la guerre menée contre l’Iran ne constitue pas une fin en soi, mais une étape dans une confrontation plus vaste visant le monde multipolaire. Il insiste sur une contradiction décisive : les États-Unis prétendent mener une guerre de haute intensité tout en demeurant dépendants de ressources critiques largement dominées par la Chine. Il décrit aussi un système impérial qui externalise une partie de ses opérations via des alliés ou des proxys, tout en cherchant à maintenir l’illusion d’une innocence relative. Enfin, il avance que l’enjeu réel n’est pas seulement militaire, mais économique, politique, civilisationnel : faire payer le coût du déclin au reste du monde.
L’Iran comme seuil : pour Berletic, le vrai adversaire n’est pas seulement Téhéran
Le cœur de la démonstration de Berletic tient en une phrase : la guerre contre l’Iran serait, en réalité, une porte d’entrée vers un affrontement plus vaste avec la Chine et la Russie. Il ne s’agit pas, dans son raisonnement, d’un dérapage accidentel ou d’une dérive improvisée. Il s’agirait d’une logique stratégique profonde : frapper un maillon jugé plus accessible pour envoyer un message à l’ensemble des États qui cherchent à s’extraire de l’ordre occidental dominé par Washington.
Dans cette lecture, l’Iran n’est donc pas seulement une cible. Il devient un signal. Berletic décrit une puissance américaine qui chercherait à discipliner, intimider, exemplifier. Faire de certains pays des démonstrations vivantes. Dire au reste du monde : voilà ce qui vous attend si vous persistez à investir dans d’autres circuits commerciaux, d’autres alliances, d’autres équilibres de puissance. On n’est plus ici dans le langage diplomatique. On entre dans la grammaire du rapport de force nu, celui qui ne prend même plus la peine de mettre des gants.
« Ils sont en guerre contre le multipolarisme. »
C’est là que l’entretien devient intéressant. Car Berletic ne parle pas d’abord en moraliste, mais en analyste des structures. Ce qu’il attaque, ce n’est pas seulement une politique étrangère agressive. C’est un système de domination qui ne supporterait plus la perte de son monopole. Le vieux centre ne tolère pas que la périphérie devienne plusieurs centres à la fois.
La guerre bute sur la matière : gallium, antimoine, terres rares
L’un des passages les plus forts de l’extrait concerne les minerais critiques. Berletic rappelle un fait que l’on évacue trop souvent des récits héroïques sur la puissance militaire : une armée moderne ne tourne pas à la volonté politique, mais à la matière transformée. Radars, missiles, électronique, optique, systèmes de défense : tout cela exige des chaînes industrielles longues, complexes, fragiles, et de plus en plus dépendantes de ressources dont l’Occident ne contrôle pas pleinement l’extraction ni le raffinage.
Le point est redoutable parce qu’il ramène la géopolitique à quelque chose de très concret. Derrière les postures martiales, il y a des stocks, des délais, des capacités de raffinage, des composants, des dépendances. Et Berletic insiste justement sur cette contradiction : comment prétendre soutenir une escalade stratégique contre la Chine tout en dépendant d’elle pour des matériaux indispensables à l’appareil militaro-industriel américain ?
« Si les États-Unis veulent poursuivre cette guerre en direction de la Chine, ils ont besoin de l’aide de la Chine. »
Cette formule frappe juste, parce qu’elle renverse le décor. Elle rappelle qu’un empire peut encore posséder des bases, des flottes, des narratifs dominants, et pourtant se heurter à ce que l’on pourrait appeler la revanche du tableau Excel, de la mine, du raffinage, de la logistique. La puissance militaire n’est plus autosuffisante. Elle est suspendue à des dépendances qu’elle ne maîtrise qu’imparfaitement.
Le multipolarisme, ennemi principal d’un empire en perte de centralité
Berletic pousse plus loin encore son raisonnement. Selon lui, Washington ne serait pas seulement engagé dans une succession de conflits régionaux, mais dans une lutte existentielle contre le basculement du monde vers un ordre multipolaire. Le mot peut sembler théorique. Il ne l’est pas. Il désigne un fait simple : l’idée que plusieurs pôles de puissance – économiques, militaires, diplomatiques, civilisationnels – puissent coexister sans être subordonnés à un seul centre occidental.
Dans cette perspective, la Chine devient la question centrale. Non seulement parce qu’elle monte en puissance, mais parce qu’elle le fait à une échelle industrielle, technologique et commerciale qui menace le cœur même de la suprématie américaine. Berletic formule cela sans détour : du point de vue des élites américaines, il faudrait ralentir la Chine, casser son élan, comprimer sa croissance, lui faire perdre du temps. Le problème, c’est que ce type de stratégie ressemble vite à une fuite en avant.
Le plus troublant, dans cette lecture, tient à la psychologie qu’elle dessine. Non pas celle d’une puissance sûre d’elle, mais celle d’une puissance pressée. Pressée parce qu’elle sent que la fenêtre se referme. Pressée parce qu’elle perçoit la transition historique non comme une mutation à négocier, mais comme une rétrogradation à empêcher. Et les empires pressés, on le sait, ont souvent le sang-froid d’un animal blessé.
« Un empire blessé et désespéré est l’empire le plus dangereux qui soit. »
Israël comme proxy, écran et accélérateur
Un autre axe essentiel de l’entretien concerne l’usage des alliés régionaux. Berletic avance une thèse claire : les États-Unis disposeraient d’un intérêt stratégique à laisser certains partenaires porter, médiatiquement ou militairement, une partie du coût visible de l’escalade. Dans son raisonnement, Israël n’apparaît pas seulement comme un allié autonome, mais comme un instrument possible d’externalisation politique : celui qui agit, frappe, provoque, tandis que Washington conserve la possibilité de plaider la distance, la retenue ou l’impuissance relative.
Cette thèse est lourde de conséquences, car elle déplace la question de la responsabilité. Elle suggère que la guerre contemporaine ne consiste pas seulement à détruire des cibles, mais aussi à disperser les traces, brouiller les lignes de commandement, compartimenter la décision et fabriquer des boucs émissaires de rechange. La guerre devient aussi une technologie du récit.
Berletic relie ici son analyse à une littérature stratégique plus ancienne sur l’Iran. Son propos n’est pas de dire que tout serait écrit à l’avance, mais que certains scénarios circulent depuis longtemps dans les cercles de pouvoir occidentaux, et qu’ils réapparaissent sous des formes adaptées au moment. Cela donne à son intervention une tonalité glaçante : celle d’un présent qui semble rejouer des hypothèses déjà pensées hier dans les laboratoires d’idées de Washington.
Une guerre longue n’est pas seulement une affaire de missiles
L’un des mérites de Berletic est de ne pas réduire la guerre à l’état du front. Il insiste sur une chose trop souvent oubliée dans les commentaires télévisés : un conflit se mesure aussi à l’endurance économique, à la cohésion politique, à la capacité d’une société à absorber la pression, à encaisser les coupures, la fatigue, les deuils, la hausse des prix, l’incertitude. La guerre n’épuise pas seulement les arsenaux. Elle use les nerfs des peuples.
Dans cette perspective, l’Iran n’est pas présenté comme invulnérable, mais comme un État qui a déjà traversé des décennies de sanctions, de guerre, d’asphyxie et de confrontation indirecte. Berletic souligne donc sa résilience historique. En miroir, il décrit des États-Unis dont le système politique serait moins divisé qu’on le croit sur le fond stratégique : beaucoup de théâtre, peu de véritable rupture, et au sommet une continuité de l’agenda impérial, quelle que soit la couleur partisane.
On peut discuter cette lecture. On peut lui reprocher de trop lisser les fractures internes américaines ou de sous-estimer l’autonomie réelle des acteurs régionaux. Mais elle a une vertu analytique : elle oblige à regarder le conflit au-delà du réflexe binaire. Non pas seulement qui frappe qui, mais qui peut tenir, qui peut remplacer, qui peut produire, qui peut narrer, qui peut faire payer les autres.
Ce que révèle vraiment cet extrait
Au fond, l’intérêt majeur de cette intervention n’est pas d’offrir une prophétie infaillible. C’est de reformuler la question. Et si la guerre contre l’Iran n’était pas d’abord une guerre pour l’Iran ? Et si elle n’était qu’un segment d’une stratégie visant à préserver, par la coercition, un ordre international qui ne parvient plus à s’imposer par la seule attraction économique et normative ?
Cette hypothèse donne le vertige parce qu’elle nous sort de la chronique immédiate pour nous replacer dans le temps long. On ne parle plus seulement d’un affrontement régional, mais d’une crise d’hégémonie. D’un monde ancien qui refuse de céder la place. D’une superpuissance qui, au lieu d’organiser son décentrement, chercherait à retarder l’inévitable en militarisant le désordre.
La force du propos de Berletic est là. Sa limite aussi. À force de voir une logique d’ensemble, on peut être tenté de tout rabattre sur elle. Or l’histoire reste rétive aux scénarios trop parfaits. Les puissances calculent, certes, mais elles improvisent aussi, se trompent, se contredisent, s’enferment dans leurs propres récits. Le réel, heureusement, garde parfois l’insolence du vent dans les branches : il change de direction sans demander l’autorisation aux stratèges.
Conclusion : la guerre comme symptôme d’un monde qui se défait
Ce que dit Brian Berletic, au fond, dépasse la seule question iranienne. Il parle d’un système occidental qui ne supporte plus la pluralité du monde. Il parle d’une élite qui, confrontée à la montée d’autres centres de puissance, semble préférer l’escalade au partage, la contrainte au rééquilibrage, le choc au compromis. Et il rappelle que les coûts de cette logique impériale ne sont presque jamais payés par ceux qui la décident, mais par les peuples, les périphéries, les civils, les économies entières prises dans l’engrenage.
Son propos est dur, souvent tranchant, parfois maximaliste. Mais il touche une vérité inconfortable : dans les guerres contemporaines, les bombes tombent toujours quelque part très loin des salles où l’on parle d’ordre, de sécurité et de stabilité. Et pendant que les éditorialistes comptent les frappes, c’est peut-être une autre bataille qui se joue déjà : celle du passage douloureux d’un monde unipolaire à un monde que plus personne ne pourra gouverner seul.
