
Il y a des mots qui, d’abord, paraissent excessifs. Puis l’époque travaille pour eux, et ils cessent d’être des provocations pour devenir des diagnostics. « Colonie numérique » appartient à cette famille. Dans cet entretien mené par Georges Kuzmanovic pour Dialogues d’experts, le 8 avril 2026, Fabrice Epelboin ne livre pas seulement une charge contre les GAFAM, les plateformes ou les dérives de l’intelligence artificielle. Il propose quelque chose de plus inquiétant : la radiographie d’un pays qui a laissé partir sa colonne vertébrale technique sans vraiment regarder le prix politique de cette commodité.
Ce qui rend cet échange important, ce n’est pas seulement sa virulence. C’est sa ligne de force. Derrière les formules, derrière les coups de griffe, derrière les noms jetés dans l’arène, une question simple s’impose : que reste-t-il de la souveraineté d’un État quand ses infrastructures critiques, ses outils de travail, ses circuits d’information et bientôt une part de ses capacités cognitives dépendent d’acteurs étrangers ? Voilà le vrai sujet. Le reste n’est que décor, parfois bruyant, parfois toxique, mais décor tout de même.
Synthèse des thématiques : à travers cette émission, Fabrice Epelboin décrit une France piégée par ses dépendances numériques, minée par le sous-investissement chronique en cybersécurité, affaiblie par l’emprise des plateformes américaines, traversée par la crise des médias traditionnels et menacée par une intelligence artificielle capable de produire une propagande personnalisée à grande échelle. L’entretien vaut autant pour son diagnostic sur la perte de souveraineté que pour ce qu’il révèle d’un paysage informationnel où l’ancien monopole médiatique se fissure, sans que la vérité en sorte nécessairement victorieuse.
Du risque informatique à la dépendance politique
L’un des passages les plus solides de l’entretien est aussi l’un des moins spectaculaires. Epelboin rappelle que, dans les entreprises comme dans l’État, la cybersécurité est trop souvent pensée non comme un investissement stratégique, mais comme une simple couverture de risque. Autrement dit : une dépense qu’on réduit volontiers pour améliorer le rendement à court terme. Cette logique, comptable et myope, a produit un paysage familier : des systèmes empilés depuis des décennies, des couches techniques héritées d’un autre âge, des codes que plus personne ne maîtrise vraiment, et des organisations qui continuent d’avancer comme un promeneur dans la brume, persuadé qu’un sentier existe parce qu’il ne s’est pas encore cassé la figure.
Le cœur de son raisonnement est là. La fragilité numérique ne tombe pas du ciel. Elle ne naît pas seulement d’un manque de compétences ou d’une supposée paresse française. Elle est le résultat d’un système entier, public comme privé, qui a préféré l’efficacité immédiate à la résilience de long terme. Les vieux programmes COBOL évoqués dans l’entretien ne sont pas un folklore technique : ils sont le fossile vivant d’un pays qui a beaucoup informatisé, mais pas toujours gouverné son informatisation.
« On a détruit l’appareil informatico-industriel français et on l’a reconstruit intégralement aux États-Unis. »
Cette phrase résume le basculement que décrit Epelboin. Pendant des années, le numérique a été présenté comme une modernisation heureuse, un progrès souple, modulaire, sans fumée d’usine ni charbon sur les mains. On n’a pas vu, ou pas voulu voir, qu’en externalisant les briques critiques du cloud, des logiciels métiers, des environnements de travail, du paiement ou de la donnée, on ne faisait pas qu’acheter du confort : on déplaçait hors de portée une part du pouvoir effectif.
« Colonie numérique » : la formule choque, mais elle oblige
Faut-il reprendre telle quelle l’expression de « colonie numérique » ? On peut en discuter la violence symbolique. On peut même juger qu’elle simplifie. Mais elle a une vertu rare : elle empêche de se réfugier dans les mots tièdes. Parler seulement de « dépendance » ou d’« asymétrie » permet encore de sauver les apparences. Parler de colonisation, c’est poser la question nue : qui tient l’infrastructure tient-il déjà une partie de la décision ?
Dans l’entretien, Epelboin ne dit pas que la France a disparu. Il dit qu’elle a accepté, morceau par morceau, d’être branchée sur des systèmes qu’elle ne contrôle pas entièrement. Le Health Data Hub, la santé, le paiement, l’éducation, la donnée, les administrations, les plateformes : tout cela compose moins un complot qu’un paysage. Et ce paysage a une logique. Chaque décision prise isolément peut se défendre. C’est leur addition qui devient politique.
Ce point est capital. La souveraineté ne se mesure pas seulement à la nationalité du drapeau ou à la couleur des discours ministériels. Elle se mesure à une question plus rude : si l’allié se retire, si le prestataire se renchérit, si la licence explose, si l’accès se ferme, l’État et l’économie tiennent-ils encore debout ? Si la réponse est non, alors le problème n’est plus technique. Il est stratégique.
« L’état de vassalisation est total. »
La formule est abrupte. Peut-être trop. Mais elle dit quelque chose de notre époque : un pays peut rester juridiquement souverain tout en devenant matériellement dépendant. C’est la version numérique de l’ancien monde. On garde le palais, mais les clés du grenier, du moulin et du port sont déjà ailleurs.
Médias : la fin du monopole narratif, pas l’avènement de la vérité
Autre force de l’entretien : sa lecture du paysage médiatique. Ici encore, Epelboin touche juste lorsqu’il décrit l’effondrement progressif de la télévision de flux comme centre unique de gravité symbolique. Ce que le vieux système perd, ce n’est pas seulement de l’audience ; c’est une autorité culturelle. Le téléspectateur d’hier devient l’internaute d’aujourd’hui, l’auditeur de podcasts, le spectateur d’entretiens longs, l’explorateur d’angles que les formats télévisuels ne savent plus absorber.
Il y a là un paradoxe assez cruel. Plus les médias traditionnels perdent leur capacité à fixer le cadre du réel, plus ils parlent au nom de la rationalité, de la vérification, de la décence informationnelle. Mais le lien de confiance s’est abîmé. Et lorsqu’un lien est abîmé, le rappel à l’autorité ne le répare pas. Il l’aggrave souvent.
Epelboin a raison sur un point décisif : la chute du monopole des grands médias a ouvert des espaces de respiration. Les formats longs ont permis de remettre de la durée là où régnaient la coupe, la punchline, le duel télévisé, la phrase conçue pour tourner en boucle. Cela change tout. On ne pense pas de la même manière dans un couloir de quatre minutes que dans une conversation de deux heures. La pensée a besoin d’air. Les algorithmes, eux, préfèrent l’étincelle.
Mais il faut ici introduire un contrepoint, sous peine de confondre liberté et clairvoyance. La fin du magistère médiatique ne produit pas mécaniquement une meilleure information. Elle produit un marché plus ouvert, plus conflictuel, plus vivant, parfois plus honnête, mais aussi plus poreux aux manipulations, aux emballements, aux récits qui flattent le camp avant d’éclairer le monde. Ce que l’ancien système perd en monopole, le nouveau le gagne parfois en brouillard. On a cassé le vitrail ; on n’a pas encore bâti la verrière.
L’IA ou le passage au mensonge sur mesure
Le moment le plus fort de l’émission se trouve peut-être là. Epelboin avance que nous quittons le monde de la propagande de masse pour entrer dans celui du mensonge personnalisé. L’idée mérite qu’on s’y arrête. Pendant un siècle, les grands appareils de communication ont cherché à parler à tous avec un même récit. Le numérique a déjà fragmenté cet espace. L’IA générative, elle, promet d’aller plus loin : fabriquer pour chacun son flux, sa persuasion, son image, sa preuve émotionnelle, son décor sur mesure.
« On est dans le monde d’un million de mensonges pour un million de personnes. »
Cette intuition est plus importante que la plupart des querelles tactiques du moment. Car elle dit ceci : le problème n’est plus seulement la vérité publique, déjà mal en point ; c’est la possibilité même d’un monde commun. Si chacun reçoit son récit calibré, son anxiété optimisée, son ennemi préféré, sa preuve fabriquée, alors la politique ne devient pas seulement plus brutale. Elle devient plus soluble dans le marketing comportemental.
Sur ce terrain, l’entretien est particulièrement utile parce qu’il relie trois choses que l’on sépare trop souvent : l’économie de l’attention, les plateformes, et l’IA. Ce triptyque n’a rien d’abstrait. Il transforme déjà la manière de s’informer, de débattre, de travailler, d’arbitrer, de déléguer. Et demain, il transformera la manière d’administrer.
Epelboin insiste alors sur un point social qui mérite d’être pris au sérieux, même si ses formulations se durcissent à mesure qu’il avance : l’IA n’est pas seulement une technologie de production. C’est aussi une technologie de substitution. Dans les tâches cognitives répétitives, dans les fonctions administratives, dans les chaînes de traitement du langage, dans la circulation des procédures, elle promet des gains d’efficacité considérables. Or une société n’absorbe jamais pacifiquement une rationalisation de cette ampleur. Derrière l’enthousiasme technologique pointe déjà une question brutale : que fait-on des gens dont le travail devient économiquement surnuméraire ?
Là où l’entretien convainc, là où il force
Pour être rigoureux, il faut le dire sans détour : cet échange n’est pas seulement une analyse, c’est aussi un réquisitoire. Et comme souvent dans ce genre d’exercice, il arrive que l’invité passe du structurel au nominatif, du constat à l’accusation, de la critique argumentée à la charge politique. C’est la limite du format, ou peut-être son moteur. Certaines séquences demanderaient davantage de preuves, de pièces, d’enquête, de recoupements. Une colère n’est pas une démonstration, même lorsqu’elle touche juste.
Mais ce serait une erreur symétrique de rejeter tout l’entretien au motif qu’il force par moments le trait. Son noyau dur, lui, tient. Oui, la France a externalisé des pans critiques de sa puissance numérique. Oui, le pays manque d’une doctrine industrielle de long terme sur ce sujet. Oui, les institutions démocratiques, les médias et les plateformes sont entrés dans une phase de recomposition profonde. Oui, l’IA va accélérer cette crise de structure.
Disons-le autrement : ce que l’entretien réussit, c’est moins une démonstration judiciaire qu’un diagnostic de climat. Il capte une époque où les États ont encore le vocabulaire de la souveraineté, mais de moins en moins ses instruments.
Ce que la France devrait entendre au lieu de seulement s’indigner
La vraie question, après un tel échange, n’est pas de savoir si le mot « colonie » est trop fort. La vraie question est de savoir ce qu’un pays sérieux ferait s’il prenait ce diagnostic au sérieux. Il commencerait sans doute par cartographier publiquement ses dépendances critiques. Il distinguerait le confortable du vital. Il cesserait de traiter la souveraineté comme une posture de conférence et recommencerait à la penser comme une architecture.
Un programme crédible exigerait au minimum quatre chantiers :
- sanctuariser les secteurs critiques — santé, paiement, défense, éducation, administrations régaliennes ;
- imposer la réversibilité réelle dans les marchés publics numériques, pour ne plus s’enfermer dans des systèmes sans sortie ;
- reconstruire des compétences, de la cybersécurité à l’ingénierie logicielle, au lieu de sous-traiter le futur comme on solde un entrepôt ;
- former les citoyens non seulement aux outils, mais aux mécanismes de manipulation informationnelle, car la souveraineté commence aussi dans les têtes.
Ce chantier serait long, coûteux, conflictuel. Il n’aurait rien d’une promenade sous les cerisiers. Mais il aurait au moins une vertu : rendre à la politique un peu de sa substance matérielle. Car on ne gouverne pas un pays avec des slogans sur l’innovation quand les fondations techniques décisives sont ailleurs.
Une souveraineté à réinventer, pas un passé à rejouer
L’intérêt de cet entretien n’est donc pas d’offrir une vérité définitive. Il est de poser la bonne angoisse. Il rappelle que la souveraineté numérique n’est pas une coquetterie gaullienne pour temps orageux, ni un hobby de geeks vexés, ni un motif de tribune pour colloques parisiens. C’est une question de continuité nationale, de liberté de décision, de survie institutionnelle dans un monde où l’infrastructure précède désormais le droit.
En cela, Fabrice Epelboin touche un point névralgique. Un pays peut vendre ses vergers, louer ses moulins, déléguer ses semences et continuer quelque temps à se croire propriétaire de la récolte. Puis vient un matin, un matin très moderne, très connecté, très propre sur lui, où il découvre que la main qui nourrit peut aussi fermer le robinet. C’est ce matin-là que l’on comprend que la souveraineté n’était pas une vieille lune. C’était la charpente. Et nous avons laissé des entreprises étrangères en dessiner les poutres.
Citations clés de l’entretien
« On a détruit l’appareil informatico-industriel français et on l’a reconstruit intégralement aux États-Unis. »
« L’état de vassalisation est total. »
« On est dans le monde d’un million de mensonges pour un million de personnes. »
