Présidentielle 2027 et souveraineté : le choix de la paix

Analyse politique & géopolitique

Présidentielle 2027 : paix, guerre et souveraineté

L’été s’installe comme un anesthésiant. Les routes se remplissent, le Tour de France traverse les paysages, les conversations glissent vers les vacances et la politique donne l’impression de ralentir.

Pourtant, derrière cette torpeur familière, quelque chose accélère : l’Europe se rapproche d’un affrontement qu’elle ne semble plus capable de maîtriser, l’ordre occidental vacille et la France s’avance vers une élection qui pourrait décider bien davantage que le nom de son prochain président.

Article de fond Temps de lecture : environ 20 minutes Thèmes : Ukraine, OTAN, BRICS, souveraineté, présidentielle 2027

Ce qu’il faut retenir

  • L’Europe entre dans une période où la guerre avec la Russie n’est plus seulement évoquée comme une hypothèse abstraite.
  • La dissuasion nucléaire perd son efficacité dès lors que les dirigeants occidentaux ne croient plus Moscou capable d’utiliser l’arme atomique.
  • L’élargissement continu de l’OTAN a progressivement conduit la Russie à considérer l’Ukraine comme une ligne rouge stratégique.
  • La guerre en Ukraine apparaît comme l’aboutissement d’une confrontation ancienne entre l’ordre atlantiste et le retour de la puissance russe.
  • Les BRICS ont refermé la parenthèse de l’hégémonie américaine ouverte après la chute de l’Union soviétique.
  • Les dirigeants européens semblent désormais davantage alignés sur Washington que guidés par les intérêts de leurs propres peuples.
  • Le Rassemblement national bénéficie d’abord du rejet massif de ceux qui gouvernent la France depuis quarante ans.
  • La présidentielle de 2027 pourrait opposer la continuité atlantiste à une politique de paix, de souveraineté et de rupture avec Bruxelles.

Voir l’entretien complet

Cet article reprend et développe les principaux axes de l’analyse politique et géopolitique présentée par Gilles Casanova dans cet entretien diffusé par Fréquence populaire.

Le calme trompeur d’un été d’avant-guerre

Tout commence dans une atmosphère presque légère. Il fait chaud. Les vacances approchent. La campagne présidentielle semble encore lointaine. La France se prépare à ralentir comme elle le fait chaque été, avec cette confiance étrange des sociétés qui pensent que l’Histoire respecte les calendriers scolaires.

Pourtant, la dette s’envole. La récession gagne l’Europe. L’industrie française s’affaiblit. Les entreprises allemandes délocalisent. L’énergie coûte plus cher. La guerre en Ukraine se transforme peu à peu en confrontation ouverte entre la Russie et les puissances occidentales.

La présidentielle de 2027 a déjà commencé dans ce décor. Les prétendants s’installent, les héritiers du macronisme testent leurs slogans et les appareils politiques organisent leurs stratégies. Mais cette campagne pourrait être balayée par des événements autrement plus puissants que les petites chorégraphies partisanes.

La guerre, l’énergie, les matières premières et la capacité de produire pourraient devenir les véritables arbitres du scrutin. Une crise dite « physique » — disparition du pétrole, du plastique, des engrais ou de composants indispensables — ne se règle pas avec une réforme comptable ou une conférence de presse. Lorsque la matière manque, l’économie ne ralentit plus : elle s’arrête.

L’été pourrait ainsi devenir le calme avant la tempête. Un calme trompeur, comparable à celui d’une plaine silencieuse avant l’arrivée de l’orage. Le ciel est encore bleu, mais l’air a déjà changé.

Nous n’avons jamais été aussi proches d’une guerre nucléaire

« Nous n’avons jamais été aussi proches de la guerre nucléaire. »

Gilles Casanova — 2 min 33

La formule est brutale. Elle ne cherche pas à rassurer, et c’est précisément ce qui la rend nécessaire.

La crise actuelle serait plus dangereuse que celle des missiles de Cuba parce que la peur nucléaire a disparu des consciences occidentales. En 1962, Kennedy et Khrouchtchev savaient que l’adversaire pouvait réellement utiliser ses armes. Cette certitude imposait une retenue. La dissuasion fonctionnait parce que chacun croyait à la détermination de l’autre.

Aujourd’hui, cette croyance s’effondre.

Des responsables occidentaux semblent considérer que la Russie n’utilisera jamais l’arme nucléaire, puisqu’elle serait elle-même détruite en retour. La conclusion est aussi confortable que dangereuse : si Moscou n’appuiera jamais sur le bouton, alors l’arme atomique n’existe plus politiquement. On peut avancer, provoquer, frapper, encercler et tester les lignes rouges. La dissuasion disparaît au moment même où elle devrait imposer la prudence.

« Il n’y a plus de dissuasion. On peut faire la guerre. »

Gilles Casanova — vers 3 min 28
Le cœur du danger : la dissuasion cesse de fonctionner dès lors que les dirigeants ne croient plus leur adversaire capable d’utiliser l’arme nucléaire.

La Russie pourrait pourtant décider de frapper si elle estime que ses intérêts vitaux sont menacés. Avant une guerre nucléaire totale, plusieurs degrés d’escalade restent possibles : destruction d’une base de l’OTAN, attaque contre Ramstein, frappe sur le siège de l’Alliance en Belgique, destruction d’infrastructures énergétiques ou d’installations militaires.

L’objectif serait alors de réveiller les dirigeants occidentaux avant l’irréparable. Mais le réveil pourrait arriver trop tard.

Berlin, Londres ou Paris ne sont plus des noms abstraits dans un scénario militaire. Ce sont des cibles possibles. Une capitale européenne détruite placerait les États-Unis face à un choix : engager l’humanité dans une guerre nucléaire totale ou négocier enfin.

Les délais de décision se sont également raccourcis. Les missiles sont plus rapides. Certains sont hypersoniques. Les systèmes sont plus nombreux et partiellement automatisés. L’intelligence artificielle intervient désormais dans l’analyse des menaces et l’aide à la décision.

À cela s’ajoute une difficulté fondamentale : certains missiles peuvent emporter une charge conventionnelle ou nucléaire. Lorsqu’ils sont lancés, l’adversaire ne sait pas nécessairement ce qu’ils transportent. Il ne peut pas attendre l’explosion pour déterminer s’il devait riposter.

Un faux pas, une mauvaise interprétation, une alerte erronée, et le monde bascule. Ce n’est plus une partie d’échecs. C’est, comme le résume l’entretien, un triple salto sans filet.

De la coexistence pacifique à l’ivresse américaine

La guerre froide avait installé deux blocs face à face. L’Union soviétique et ses alliés d’un côté. Les États-Unis et l’Europe occidentale de l’autre.

Cet équilibre était terrifiant, mais il était compréhensible. Chacun connaissait les capacités de l’adversaire. Des traités limitaient les armements. Des mécanismes permettaient de localiser certains vecteurs nucléaires et d’éviter qu’une erreur ne déclenche une guerre incontrôlable.

La dissuasion avait fini par produire une forme de coexistence pacifique. Les deux blocs se combattaient indirectement, mais ils conservaient la conscience de la limite ultime.

Puis l’Union soviétique s’est effondrée.

Au lieu de construire une architecture de sécurité commune, les États-Unis ont interprété cette disparition comme une victoire définitive. Une puissance restait debout. Elle pouvait intervenir où elle voulait, quand elle voulait et au nom des principes qu’elle définissait elle-même.

La guerre du Golfe, l’Irak et les interventions successives ont installé la Pax Americana. Le monde n’était plus un équilibre de puissances, mais un espace placé sous la surveillance de Washington.

Cette ivresse a produit une illusion : celle d’un empire sans limites. La globalisation financière donnait aux États-Unis les moyens économiques de leur domination. Leurs armées semblaient invincibles. Leur monnaie, leur culture et leurs institutions imposaient le cadre dans lequel les autres pays devaient penser.

L’Occident aurait pu profiter de sa victoire pour intégrer la Russie à un nouvel ordre de sécurité. Il a choisi de l’affaiblir, de l’encercler et de la pousser dans une course stratégique destinée à l’épuiser.

Le moment unipolaire a donc porté en lui les germes de sa propre fin. À force de se croire éternel, l’empire américain a fini par perdre le contact avec la réalité.

L’élargissement de l’OTAN et la ligne rouge russe

La progression de l’OTAN vers l’Est constitue, dans cette lecture, le fil rouge de la rupture entre la Russie et l’Occident.

Les anciens pays du bloc soviétique ont rejoint l’Alliance les uns après les autres. Puis l’OTAN a voulu intégrer d’anciennes républiques soviétiques. À chaque étape, les infrastructures militaires occidentales se rapprochaient des frontières russes.

Le sommet de Bucarest de 2008 marque un tournant. George W. Bush insiste alors pour que l’Ukraine et la Géorgie entrent dans l’Alliance. Pour Moscou, le message est limpide : l’Occident ne souhaite pas seulement protéger ses alliés. Il veut installer son dispositif stratégique au plus près du territoire russe.

L’Ukraine devient alors la ligne rouge.

Une adhésion ukrainienne pourrait permettre le déploiement de vecteurs capables de frapper la Russie en quelques minutes. Moscou devrait investir massivement dans de nouveaux systèmes de défense, s’épuiser dans une nouvelle course aux armements et risquer de connaître le destin de l’Union soviétique.

Derrière cette stratégie apparaîtrait un objectif plus vaste : fragmenter la Russie, la diviser en plusieurs États et placer ses ressources — gaz, pétrole, minerais et terres rares — sous contrôle occidental.

Pendant un temps, certains dirigeants européens ont cherché à modérer Washington. La France s’est opposée à l’invasion de l’Irak. Nicolas Sarkozy a tenté de jouer un rôle lors de la crise géorgienne. L’Europe occidentale conservait encore une certaine conscience de ses intérêts.

Puis sont arrivés les « têtes vides » et les « canards sans tête » décrits dans l’entretien : des responsables sans vision historique, sans autonomie et sans capacité à mesurer les conséquences de leur alignement.

L’Europe a cessé de tempérer l’Amérique. Elle est devenue son relais.

Maïdan, Minsk et la marche vers la guerre

L’année 2014 constitue le point de rupture.

Le mouvement de Maïdan renverse le pouvoir ukrainien avec le soutien actif de responsables occidentaux. Les dirigeants américains et européens ne cachent pas leur implication politique. Ils montent sur les tribunes, soutiennent l’opposition et accompagnent le basculement du pays.

Des groupes ultranationalistes et néonazis occupent également une place importante dans les affrontements. Leur présence n’est pas accidentelle. Elle fournit la force militante et militaire nécessaire à une révolution que l’Occident présente comme démocratique, tout en fermant les yeux sur ceux qui en assurent le bras armé.

Après Maïdan, les populations russophones sont marginalisées. La langue russe recule. Le Donbass entre en rébellion. La guerre civile commence.

Les accords de Minsk devaient permettre une désescalade. Ils promettaient une organisation politique capable de garantir les droits des populations de l’Est et d’éviter l’affrontement avec la Russie.

Mais ces accords deviennent un moyen de gagner du temps. François Hollande et Angela Merkel reconnaîtront ensuite que cette période a permis à l’Ukraine de se renforcer militairement.

Volodymyr Zelensky arrive pourtant au pouvoir avec une promesse de paix. Il obtient un soutien massif, y compris dans les régions russophones, parce qu’il affirme vouloir mettre fin au conflit et appliquer Minsk.

Cette promesse disparaît. Les forces radicales conservent leur influence. La confrontation se poursuit. L’Ukraine s’arme. L’Occident prépare le terrain d’une guerre dont il refuse ensuite d’assumer la genèse.

Dans cette perspective, l’intervention russe ne tombe pas du ciel le 24 février 2022. Elle apparaît comme l’aboutissement d’une longue chaîne de provocations, de promesses non tenues, d’encerclement stratégique et de guerre intérieure.

Comprendre cette chaîne ne signifie pas admirer la guerre. Cela signifie refuser le récit infantile selon lequel le conflit aurait commencé un matin, par la seule volonté d’un homme soudain devenu fou.

L’Ukraine, miroir de la décadence occidentale

L’Ukraine décrite dans l’entretien n’est pas seulement un champ de bataille. Elle devient le miroir d’un système occidental arrivé au bout de ses contradictions.

Le pays est livré aux intérêts oligarchiques, aux trafics financiers, aux réseaux d’influence et à une corruption qui traverse les institutions. La gestation pour autrui marchande y devient le symbole d’un monde où le corps humain lui-même entre dans la circulation des capitaux.

Le scandale n’est pas seulement ukrainien. Il concerne ceux qui soutiennent ce système tout en invoquant les « valeurs européennes ».

Lorsque les intérêts géopolitiques sont en jeu, les principes s’évaporent. L’Occident peut dénoncer l’extrême droite chez lui et travailler avec des milices radicales en Ukraine. Il peut célébrer la démocratie tout en soutenant des oligarques. Il peut proclamer la dignité humaine tout en tolérant la marchandisation des corps.

L’expression « l’Ukraine, ce sont nos valeurs » prend alors un sens sinistre. Peut-être est-ce malheureusement vrai, suggère Gilles Casanova. Non pas les valeurs des peuples européens, mais celles de leurs dirigeants : argent, influence, guerre par procuration et double discours permanent.

La décadence ne se mesure pas au nombre de drapeaux ou aux choix privés des individus. Elle commence lorsqu’un ordre politique ne sait plus distinguer le bien du rentable, la paix de la domination et la dignité humaine de la marchandise.

Les BRICS ont refermé la parenthèse occidentale

Lorsque la Russie entre en Ukraine, les dirigeants occidentaux s’attendent à un isolement rapide de Moscou. Ils pensent parler au nom de la « communauté internationale ».

Ils découvrent alors que cette communauté se réduit essentiellement à eux-mêmes.

La Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et d’autres puissances refusent de s’aligner. La Russie n’est pas isolée. Elle se tourne vers les pays que Washington lui désignait autrefois avec mépris : les Chinois, les Indiens, les Coréens, les Iraniens et l’ensemble du monde non occidental.

Ce rapprochement donne naissance à un bloc économique, politique, militaire et civilisationnel.

Les BRICS disposent d’un poids humain considérable. Leur puissance économique rivalise avec celle du G7. Leurs ressources énergétiques, leurs capacités industrielles et leurs armements leur permettent de résister aux sanctions et aux pressions occidentales.

Surtout, ils refusent que l’Occident décide seul de ce qui est moral, légitime ou civilisé.

Pékin, Moscou, New Delhi ou Brasilia ne partagent pas le même régime politique ni la même culture. Ils partagent cependant une opposition commune à la prétention occidentale d’imposer ses normes au reste du monde.

La parenthèse ouverte par la chute du mur de Berlin se referme. Le monde redevient multipolaire. L’Amérique ne peut plus ordonner et attendre que tous obéissent.

Les BRICS ne reculeront plus, affirme l’entretien. Ils savent désormais qu’ils disposent du poids économique, politique, militaire et moral nécessaire pour résister.

La maison des trois petits cochons ne s’effondrera pas lorsque Washington soufflera dessus. L’époque où l’Occident pouvait confondre ses désirs avec la réalité est terminée.

Le soft power américain s’effondre

« Les États-Unis ne dominent plus le monde. Leur soft power s’est effondré. »

Gilles Casanova — vers 19 min 29

La domination américaine n’a jamais reposé uniquement sur les porte-avions, les bases militaires et le dollar. Elle reposait aussi sur un imaginaire.

L’American way of life faisait rêver. Hollywood, les universités, la consommation, les technologies et la promesse de liberté formaient un modèle auquel une grande partie du monde souhaitait ressembler.

Cet imaginaire s’effondre.

Les guerres sans fin, les mensonges d’État, les sanctions, les scandales financiers et les doubles standards ont détruit une partie de cette attractivité. Les peuples ne veulent plus nécessairement imiter un pays qui prétend défendre la démocratie en bombardant ceux qui refusent son ordre.

Les réseaux sociaux accélèrent ce basculement. Les récits iraniens, russes, chinois ou africains contournent les médias occidentaux. Les images circulent. Les discours se répondent. Le monopole narratif disparaît.

Les États-Unis peuvent encore frapper. Ils ne peuvent plus obliger le monde à admirer leurs frappes.

Cette perte de soft power est peut-être plus grave que certaines défaites militaires. Un empire peut survivre à une bataille perdue. Il survit plus difficilement lorsque les peuples cessent de croire à sa supériorité morale.

Des dirigeants européens devenus des marionnettes

L’entretien emploie des mots durs : « têtes vides », « canards sans tête », « marionnettes muettes ».

Ils traduisent une réalité politique. Les dirigeants français, allemands et britanniques apparaissent privés de vision stratégique. Ils poussent à l’escalade sans disposer des moyens de la maîtriser. Ils récitent une ligne définie ailleurs et présentent cet alignement comme une politique européenne.

« Ce sont des marionnettes muettes qui récitent un discours écrit ailleurs. »

Gilles Casanova — vers 41 min 49

Leur impopularité ne les ralentit pas. Bien au contraire. Moins ils disposent de soutien dans leur propre pays, plus ils semblent rechercher une légitimité sur la scène internationale.

Ils parlent de guerre, promettent des armes et se présentent comme les gardiens de l’ordre occidental. Pourtant, ce ne sont pas les villes américaines qui se trouvent en première ligne. Ce sont Berlin, Varsovie, Paris, Londres et l’ensemble du continent européen.

Ces dirigeants n’ont plus peur de l’arme nucléaire. Ou plutôt, ils agissent comme si la Russie ne pouvait pas l’utiliser.

Leur absence de peur n’est pas du courage. Le courage suppose de comprendre le danger. Leur attitude ressemble davantage à l’inconscience d’hommes protégés par leurs fonctions, leurs conseillers et leurs abris, tandis que les populations seraient livrées aux conséquences.

L’Europe ne conduit plus la politique occidentale. Elle sert d’infanterie politique, économique et peut-être bientôt militaire à un ordre américain qui cherche à préserver sa domination.

L’Europe, champ de bataille sacrificiel

La logique de l’escalade transforme l’Europe en théâtre sacrificiel.

Des missiles sont déployés toujours plus près des frontières russes. La Finlande se trouve désormais au contact direct de la Russie sur plus de mille kilomètres. Saint-Pétersbourg est à quelques minutes de vol. De l’autre côté, Kaliningrad place plusieurs capitales européennes à portée immédiate.

Les bases de l’OTAN deviennent des cibles potentielles. Ramstein, en Allemagne, pourrait être frappée. Le siège de l’Alliance, en Belgique, pourrait l’être également. Des raffineries, des usines ou des infrastructures stratégiques pourraient servir d’avertissement avant l’emploi de l’arme nucléaire.

Le scénario est presque absurde : l’Europe accepte de devenir le champ de bataille d’un conflit décidé dans une large mesure à Washington.

Elle achète son gaz plus cher aux Américains. Elle voit son industrie s’affaiblir. Elle augmente ses dépenses militaires. Elle supporte les conséquences économiques des sanctions. Et elle pourrait recevoir les missiles russes.

L’allumette est occidentale. La nappe d’essence est européenne.

La guerre nucléaire ne laisse pas le temps d’organiser un sommet, de consulter un institut de sondage ou de préparer une communication de crise. Tout se joue en quelques minutes. Une fois les missiles lancés, il n’existe plus de rattrapage.

Le continent qui a déjà tenté deux fois de se suicider au XXe siècle semble se préparer à un troisième acte, cette fois sous bannière étoilée.

La présidentielle de 2027 sera l’élection de la paix

« Est-ce que quelqu’un peut défendre la question de la paix ? »

Fréquence populaire — 47 min 49

La politique internationale reste souvent éloignée des campagnes françaises. Les électeurs pensent d’abord à leurs revenus, à leur sécurité, aux services publics et au prix de la vie.

Mais ces questions dépendent désormais directement de la géopolitique.

Le prix de l’énergie, la disponibilité des matières premières, la dette, la réindustrialisation et la capacité à financer les politiques sociales sont liés à la guerre et aux sanctions. Une confrontation directe avec la Russie bouleverserait immédiatement toutes les priorités nationales.

La paix pourrait donc devenir le sujet central de 2027.

Qui pourra empêcher l’entrée directe de la France dans la guerre ? Qui acceptera de négocier avec Moscou ? Qui remettra en cause l’alignement automatique sur l’OTAN ? Qui défendra les intérêts français lorsque ceux-ci divergent de ceux de Washington ?

Les candidats ne pourront pas éternellement se réfugier derrière des formules vagues sur le soutien à l’Ukraine. Ils devront dire jusqu’où ils sont prêts à aller. Accepteraient-ils des frappes françaises sur le territoire russe ? Enverraient-ils des soldats ? Considèrent-ils la défaite de Moscou comme une condition nécessaire à la paix ?

La campagne de 2027 pourrait ainsi devenir une épreuve de vérité. Non plus un concours de communication, mais un choix entre l’escalade et l’indépendance.

Le Rassemblement national et la logique du dégagisme

Le Rassemblement national bénéficie d’une confiance croissante sur des sujets très différents : immigration, sécurité, dette et économie.

Cette confiance ne signifie pas nécessairement que les Français connaissent précisément son programme. Elle signifie d’abord qu’ils ne croient plus ceux qui gouvernent depuis quarante ans.

« On fait confiance à ceux qui n’ont jamais gouverné. »

Gilles Casanova — 28 min 30

Faire confiance au RN signifie donc, avant tout, ne plus faire confiance aux sortants.

La droite, la gauche gouvernementale et le macronisme ont appliqué des politiques similaires : ouverture économique, dépendance européenne, recul industriel, affaiblissement des services publics et alignement atlantiste.

Les électeurs ne cherchent plus seulement une alternance. Ils veulent chasser ceux qu’ils tiennent pour responsables de la situation.

C’est la logique dégagiste. Elle était déjà présente en 2017, lorsque le système a produit Emmanuel Macron, personnage jeune et neuf chargé de préserver l’ordre existant. L’opération a fonctionné. Le visage changeait, la politique restait.

En 2027, cette ruse pourrait ne plus suffire. L’ancien monde manque de jeunes premiers. Il ne lui reste que des héritiers fatigués, des anciens Premiers ministres et quelques créations médiatiques dont l’éclat tient surtout à la qualité de l’éclairage.

Marine Le Pen, possible recours bonapartiste

Dans les grandes crises, la tradition française pousse le peuple à rechercher une personnalité capable d’incarner le bien commun au-dessus des partis.

Napoléon Bonaparte, Louis-Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle ont, chacun dans un contexte différent, construit ce rapport direct entre le chef et le peuple.

Marine Le Pen pourrait occuper cette place.

« Aujourd’hui, quelqu’un est dans cette position : c’est Marine Le Pen. Sa politique est délibérément bonapartiste. »

Gilles Casanova — vers 48 min 39

Le bonapartisme ne désigne pas seulement l’autorité. Il repose sur la promesse d’un pouvoir personnel capable de dépasser les appareils, de restaurer l’État et de faire prévaloir l’intérêt général sur les groupes de pression.

Marine Le Pen dit en substance : faites-moi confiance, je réglerai les problèmes.

Elle dispose d’un avantage majeur. Elle n’appartient pas au bloc central et n’a jamais gouverné le pays. Elle peut donc incarner la rupture sans porter directement le bilan des décennies précédentes.

Son exclusion de Jean-Marie Le Pen du parti qu’il avait fondé témoigne d’une capacité à trancher et à imposer sa volonté. Elle montre qu’elle peut prendre une décision lourde contre son propre camp.

Si elle devenait présidente, elle ne serait probablement pas une marionnette docile de l’État profond américain. Elle pourrait chercher à défendre une ligne plus indépendante.

Mais plusieurs ambiguïtés subsistent. Sa position sur l’Union européenne s’est assouplie. Son rapport à l’OTAN reste incertain. La différence entre sa ligne sociale et le libéralisme plus atlantiste de Jordan Bardella pourrait devenir une difficulté majeure.

Ces contradictions ne condamnent pas la rupture. Elles définissent le défi qu’elle devra relever.

Marine Le Pen devra expliquer comment rendre aux Français leur destin sans se soumettre immédiatement aux contraintes de Bruxelles. Elle devra choisir entre l’adaptation au système et la transformation de celui-ci.

Le bloc central : les responsables de l’impasse

Gabriel Attal, Édouard Philippe et les autres héritiers du macronisme promettront de sortir la France de l’ornière.

Le problème est qu’ils ont participé à la conduite du véhicule.

Édouard Philippe fut Premier ministre. Gabriel Attal également. Ils ont contribué au système qui a aggravé la dette, accéléré la désindustrialisation et renforcé l’alignement européen et atlantiste.

Croire qu’ils pourraient désormais réparer ce qu’ils ont construit demande un certain talent pour l’amnésie.

Édouard Philippe apparaît comme un Emmanuel Macron plus sévère et moins brillant. Gabriel Attal tente d’incarner le renouvellement d’un pouvoir dont il fut l’un des principaux visages. Quant à François Hollande, il pourrait représenter le « malheur connu », cette vieille tentation des électeurs qui préfèrent parfois une catastrophe déjà expérimentée à une incertitude nouvelle.

Le bloc central vendra la continuité comme une protection. Il dira que le monde est trop dangereux pour changer de direction. Or c’est précisément cette direction qui conduit au danger.

Il est difficile de croire que ceux qui ont conduit la voiture dans le fossé sont les mieux placés pour la remettre sur la route. Ils pourraient, au mieux, proposer de changer les housses des sièges.

Jean-Luc Mélenchon : la paix et les alliances

L’entretien reconnaît à Jean-Luc Mélenchon une culture politique, une intelligence et une compréhension ancienne des risques européens.

Il avait averti qu’en l’absence d’une nouvelle architecture de sécurité, de règlement des frontières et de mise en œuvre des accords de Minsk, une guerre grave finirait par éclater en Europe.

Il a également défendu la recherche d’une solution diplomatique et refusé certains crédits destinés à la guerre contre la Russie. Sur ces questions, sa position mérite d’être reconnue.

Mais les paroles ne suffisent pas.

En 2017, Jean-Luc Mélenchon contribue au front qui porte Emmanuel Macron au pouvoir. En 2022, le même mécanisme se reproduit. En 2024, des candidats de gauche se retirent pour permettre l’élection de personnalités macronistes.

Le discours de rupture finit ainsi par protéger le système qu’il prétend combattre.

Jean-Luc Mélenchon peut dénoncer l’ordre atlantiste, critiquer l’Union européenne et parler de paix. Mais lorsqu’arrive le moment décisif, ses choix électoraux participent au maintien du bloc central.

Cette contradiction affaiblit sa crédibilité. Un discours de rupture ne vaut rien lorsque les actes contribuent à sauver l’ordre existant.

Les Français ne croient plus leurs médias

La défiance médiatique constitue l’un des éléments les plus profonds de la crise politique.

Les Français sentent que le récit proposé par la télévision, la radio et la presse ne correspond pas entièrement à la réalité. Ils perçoivent les omissions, les simplifications et la propagande de guerre.

On leur explique que la Russie recule, que l’Ukraine gagne, que les sanctions fonctionnent et que l’Occident représente la communauté internationale. Puis les faits résistent à cette narration.

Cette rupture pousse les citoyens à chercher d’autres sources. Ils se tournent vers les réseaux sociaux, les médias indépendants et les analyses étrangères. La parole officielle ne suffit plus.

Cette défiance contient une part de lucidité populaire. Les Français comprennent qu’une guerre ne se raconte jamais honnêtement par un seul camp.

« Dans les guerres, la première victime, c’est la vérité. »

Gilles Casanova — 1 h 00 min 34

La propagande adverse n’est pas nécessairement vraie. Mais le monopole occidental du récit a disparu. La population sait désormais qu’elle est exposée à une bataille de l’information.

Cette évolution rend plus difficile le gouvernement par la peur. Il ne suffit plus de désigner un ennemi, d’organiser quelques plateaux télévisés et d’exiger l’unité nationale.

Le peuple doute. Et lorsqu’un peuple commence à douter du récit officiel, il finit souvent par douter du pouvoir qui le produit.

Qui décide encore en France ?

« La question qui sera posée, c’est : est-ce qu’on peut encore décider de quelque chose en France ? »

Gilles Casanova — 1 h 04 min 01

Cette interrogation constitue le sommet politique de l’entretien.

Le gouvernement français gouverne-t-il encore ? Le président décide-t-il au nom de la France ou applique-t-il une ligne définie par l’Union européenne, l’OTAN et les États-Unis ?

La politique économique est encadrée par Bruxelles. La politique industrielle se heurte aux règles européennes. La politique commerciale est décidée à l’échelle de l’Union. La défense française s’inscrit dans une organisation dominée par Washington.

Même les campagnes électorales semblent enfermées dans ce cadre. Les candidats peuvent promettre, mais on leur répond immédiatement : Bruxelles ne voudra pas.

La démocratie nationale devient alors un théâtre étrange. Les citoyens votent pour des programmes que leurs dirigeants expliquent ensuite ne pas pouvoir appliquer.

Marine Le Pen sera confrontée directement à cette question. Chaque proposition sociale, industrielle ou migratoire se heurtera à l’argument européen. Elle devra répondre : sera-t-elle la télégraphiste chargée d’annoncer aux Français les décisions de Bruxelles, ou rendra-t-elle au pays la capacité d’agir ?

« Les Français peuvent-ils se ressaisir de leur destin ? »

Gilles Casanova — 1 h 05 min 45

La présidentielle de 2027 pourrait se résumer à cette interrogation.

Les Français sont-ils encore un peuple souverain, ou seulement les administrés d’un système qui décide sans eux ?

Sans rupture avec Bruxelles, aucune réindustrialisation

Le redressement de la France passe d’abord par la réindustrialisation.

Un pays incapable de produire ses médicaments, son énergie, ses équipements, ses engrais et ses biens essentiels ne peut pas être souverain. Il dépend de fournisseurs extérieurs, de routes commerciales et de décisions prises ailleurs.

Réindustrialiser suppose de protéger les entreprises, de choisir les secteurs prioritaires, de maîtriser l’énergie, de sécuriser les matières premières et d’orienter les investissements.

Or le cadre européen empêche, dans cette analyse, une véritable politique nationale. Les règles de concurrence limitent les protections. Les accords commerciaux exposent l’industrie à une compétition déséquilibrée. Les choix énergétiques et monétaires échappent en grande partie au pays.

La France ne pourra donc pas retrouver ses capacités productives sans rompre avec ces contraintes.

La forme de cette rupture reste ouverte. Elle pourra être juridique, politique, économique ou institutionnelle. Elle pourra prendre la forme d’une désobéissance, d’une renégociation ou d’un Frexit.

Mais cette discussion viendra dans un second temps. L’urgence consiste d’abord à admettre qu’aucune politique souveraine sérieuse n’est possible dans le cadre actuel.

« Celui qui ne veut pas rompre avec Bruxelles ne pourra pas sauver la France. »

Gilles Casanova — 1 h 15 min 36

La formule clôt l’entretien comme un verdict.

Sans rupture, la France continuera de s’endetter, de se désindustrialiser et de perdre sa liberté d’action. Elle restera dépendante d’un ordre atlantiste qui l’entraîne vers la guerre et d’une construction européenne qui neutralise la volonté populaire.

Conclusion : le dernier carrefour pacifique

Trois crises convergent.

Une crise militaire, d’abord. L’Europe se rapproche d’un affrontement direct avec la Russie sans véritable débat démocratique et sans conscience du risque nucléaire.

Une crise économique, ensuite. La dette, la récession, la désindustrialisation et la dépendance énergétique réduisent chaque année la capacité du pays à agir.

Une crise de souveraineté, enfin. Les Français votent encore, mais doutent de plus en plus que leurs choix puissent modifier la direction du pays.

La présidentielle de 2027 pourrait être le dernier moment où ces crises peuvent trouver une réponse pacifique.

La paix exige l’indépendance. L’indépendance exige la souveraineté. Et la souveraineté suppose une rupture avec les institutions et les alliances qui empêchent la France de décider pour elle-même.

Le choix ne se limitera pas à Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe ou Gabriel Attal. Il opposera deux conceptions de la nation.

La première accepte la continuité : alignement atlantiste, intégration européenne, dépendance industrielle et guerre menée au nom d’un ordre occidental en déclin.

La seconde cherche à retrouver une politique française : négocier, produire, protéger, décider et refuser de transformer l’Europe en champ de bataille.

En 2027, il ne s’agira peut-être plus seulement de choisir un président. Il s’agira de décider si la France entend encore écrire son histoire, ou si elle accepte de devenir le décor passif d’un récit composé ailleurs.