Révolution gauloise : retrouver les origines du peuple français

Histoire · Identité · Civilisation

Révolution gauloise : retrouver les origines du peuple français

Et si la France ne pouvait retrouver son avenir qu’en redécouvrant la civilisation gauloise dont elle a appris, pendant des siècles, à détourner le regard ?

Un peuple peut perdre une guerre, un territoire ou une industrie. Mais il peut aussi perdre quelque chose de plus silencieux : la confiance dans ses propres origines.

Les Français vivent au milieu d’un étrange paradoxe. Ils habitent un pays ancien, héritent d’une civilisation millénaire et arpentent des paysages travaillés par d’innombrables générations. Pourtant, leurs premiers ancêtres leur ont longtemps été présentés sous les traits de barbares sales, rustres, désorganisés et finalement vaincus.

La redécouverte des origines gauloises du peuple français pourrait bouleverser ce récit. Elle ne consisterait pas seulement à réhabiliter une civilisation oubliée. Elle permettrait de rendre aux Français une part de leur dignité, de retrouver une continuité historique et de faire émerger un nouveau mythe fondateur capable de réunir un pays profondément fragmenté.

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Ce qu’il faut retenir

  • Les Gaulois apparaissent très éloignés de la caricature du barbare inculte et désorganisé.
  • La Gaule formait une civilisation développée, productive, inventive et profondément structurée.
  • L’élégance, la force, le courage, la générosité et l’attachement à la terre occupaient une place centrale.
  • Les druides constituaient une élite de savoir, de sagesse et de responsabilité.
  • Les femmes auraient bénéficié d’une position économique, patrimoniale et politique particulièrement élevée.
  • De nombreux traits français prolongeraient encore cet héritage ancien.
  • Une « révolution gauloise » pourrait rendre à la France un récit commun et restaurer sa confiance collective.
Entretien intégral

Voir l’entretien avec Nicolas de Lannoy

L’article reprend et développe les principaux arguments exposés dans cet entretien autour du livre « Découvrons-nous Gaulois : le mythe fondateur du peuple français ».

Première partie — Un peuple séparé de sa propre mémoire

Un peuple coupé de ses origines

Pendant des générations, l’histoire des Gaulois a tenu dans quelques images rudimentaires. Des hommes moustachus surgissant de forêts impénétrables. Des guerriers courageux, peut-être, mais incapables de s’organiser. Des huttes sombres, une nourriture grossière, des querelles permanentes et, au bout de l’histoire, la défaite devant une civilisation romaine supposée supérieure en toute chose.

La culture populaire a offert une exception lumineuse : Astérix. L’œuvre a rendu les Gaulois sympathiques, rusés et résistants. Mais elle n’a pas entièrement renversé l’ancien décor. Le village demeure isolé, les personnages volontiers querelleurs et la civilisation gauloise ressemble encore à une enclave amusante dans un monde dominé par Rome.

Cette représentation n’est pas sans conséquences. Un peuple auquel on apprend que ses origines sont ridicules finit par se regarder avec les yeux de ceux qui l’ont vaincu. Il apprend à admirer les autres avant de se connaître lui-même. Il finit par croire que la civilisation lui est toujours venue de l’extérieur.

Le Gaulois devient alors une matière première historique. Rome l’aurait civilisé. Le christianisme l’aurait converti. La monarchie l’aurait ordonné. La République l’aurait éduqué. Les élites modernes seraient enfin chargées de le réformer, de le moderniser et de corriger ses éternelles résistances.

« Le Gaulois a toujours été converti : par les Romains, par les chrétiens, par les révolutionnaires. Il n’est jamais reconnu comme digne en lui-même. »

Entretien — 17:06 à 17:23

Dans ce récit, le Gaulois est toujours « à convertir ». Il n’est jamais reconnu comme digne en lui-même. On lui concède parfois du courage, généralement lorsque le pays entre en guerre et qu’il devient utile de réveiller les vertus populaires. Mais le reste du temps, il demeure le rustre qu’il faudrait guider depuis les hauteurs plus éclairées du pouvoir.

Cette dépossession des origines produit un malaise qui dépasse largement l’histoire ancienne. Elle nourrit une psychologie collective faite d’autodénigrement, de dépendance culturelle et de fascination pour les modèles extérieurs.

La question centrale

Comment un peuple pourrait-il croire pleinement en son avenir lorsqu’on lui répète que tout ce qu’il possède de précieux lui a été apporté par d’autres ?

Pourquoi les mythes fondateurs français ne fonctionnent plus

Toutes les puissances politiques construisent un récit de leurs origines. Une entreprise rappelle la ténacité de ses fondateurs. Une équipe sportive entretient la mémoire de ses grandes victoires. Une famille raconte inlassablement la rencontre de ceux qui l’ont fondée.

Le mythe fondateur ne se contente pas de décrire le passé. Il sélectionne des événements, célèbre des valeurs et indique ce qui mérite d’être transmis.

« Le mythe fondateur est un outil. Il sert à célébrer les valeurs qui ont compté, celles qui comptent aujourd’hui et celles que l’on voudrait voir compter demain. »

Entretien — 10:53 à 11:27

La France possède plusieurs récits de cette nature. Il y eut Clovis, les Francs et le baptême fondateur de la monarchie. Il y eut Rome, la civilisation gallo-romaine et la puissance impériale. La Grèce fut mobilisée pour incarner l’intelligence et la philosophie. Le christianisme fournit une autre profondeur spirituelle. La Révolution française, les Lumières et la République imposèrent enfin leur propre commencement.

Ces récits ne sont pas nécessairement sans grandeur. Mais chacun d’eux correspond à l’installation ou à la légitimation d’un pouvoir particulier.

Clovis fournissait une origine à la monarchie et à l’aristocratie franque. Rome offrait aux responsables politiques, aux militaires et aux administrateurs un imaginaire d’ordre, d’État et d’expansion. Athènes valorisait les élites intellectuelles. La Révolution française donnait à la nouvelle classe dirigeante républicaine sa geste héroïque, son peuple en armes et sa promesse d’émancipation.

Le problème apparaît lorsque ces récits prétendent constituer l’origine absolue de la France. Clovis ne peut représenter le commencement d’un pays qui existait humainement et culturellement avant l’arrivée des Francs. Rome appartient d’abord aux Romains. La Grèce appartient aux Grecs. Le christianisme a fécondé la France, mais il s’est enraciné sur une terre et dans une population déjà anciennes.

Ces mythes sont des greffes. Certaines ont produit des fruits magnifiques. Mais une greffe n’est pas une racine.

C’est pourquoi ils peinent aujourd’hui à réunir le peuple et les élites. Ils parlent à une institution, à une classe, à une tradition politique ou religieuse, mais rarement à tous en même temps.

Le mythe gaulois, au contraire, pourrait répondre à la condition du commencement. Il renverrait à une civilisation établie sur le territoire, façonnée par cette terre et dont les traits se seraient prolongés à travers les siècles.

Le Gaulois, éternelle matière à réformer

La Révolution française elle-même participa à la redécouverte des Gaulois. Mais elle les intégra souvent dans un récit qui reproduisait l’ancien mécanisme de conversion.

Le message pouvait se résumer ainsi : vous venez des Gaulois, mais vous devez désormais être civilisés par la République, comme vos ancêtres l’auraient autrefois été par Rome.

À chaque changement de régime, le peuple se retrouve ainsi invité à renier l’étape précédente de son histoire. Il doit être converti, corrigé, rééduqué, européanisé, mondialisé ou modernisé. Le vocabulaire change ; la position reste la même.

Cette structure mentale éclaire le mépris contenu dans l’expression « Gaulois réfractaires ». Le Français attaché à ses habitudes, à son village, à sa langue, à son travail ou à sa souveraineté ne serait pas un citoyen défendant une conception de la vie collective. Il serait un résidu du passé, un obstacle humain dressé devant la marche du progrès.

Le retour providentiel des Gaulois

Les Gaulois n’ont pas élevé partout de grands monuments de pierre destinés à traverser les millénaires. Leur civilisation privilégiait le bois, le fer, les terres cultivées, les fermes et les chemins. Une grande partie de leurs réalisations a donc disparu du paysage visible.

Mais le sol conserve une mémoire que les récits officiels n’ont pas entièrement réussi à ensevelir.

Les progrès de la datation, l’étude des anciens habitats et l’archéologie aérienne font réapparaître une autre Gaule. Durant quelques jours, selon la croissance des céréales et l’humidité du terrain, des formes se dessinent dans les champs. Des carrés, des rectangles et des lignes révèlent les fossés comblés, les fermes anciennes et l’organisation d’un territoire densément occupé.

Sous les cultures contemporaines surgit la trace d’un monde disparu. Des hameaux, des fermes, des axes de circulation. Non pas une forêt vide parcourue par des bandes errantes, mais un pays aménagé, cultivé et relié.

Les routes attribuées à Rome apparaissent parfois comme la reprise ou l’amélioration d’itinéraires plus anciens. Les techniques agricoles, la métallurgie, les transports et l’exploitation des ressources racontent une civilisation bien plus avancée que la caricature transmise.

Une forme de « miracle gaulois » devient possible : la rencontre entre les découvertes archéologiques, le besoin contemporain d’appartenance et l’épuisement des anciens récits nationaux.


Deuxième partie — Redécouvrir la civilisation gauloise

Les Gaulois, peuple de l’élégance

Il faut d’abord changer les couleurs du décor.

L’imaginaire romain est minéral. Des temples, des colonnes, des statues, des toges et des surfaces claires. La Gaule caricaturale, elle, demeure brune, boueuse et enfumée. Or la civilisation décrite dans l’entretien inverse cette palette.

La Gaule était colorée.

Les vêtements portaient des motifs floraux, des carreaux et des figures géométriques. Les étoffes étaient travaillées, les pièces cousues et adaptées au corps. Les Gaulois portaient de véritables pantalons, des chemises et des vêtements pratiques, là où la tenue romaine reposait encore largement sur de grandes pièces de tissu drapées.

L’or occupait une place importante dans l’apparat. Torques, bijoux et ornements signalaient moins une volonté d’accumulation silencieuse qu’un goût de la parade et de la magnificence. La richesse devait être visible, portée, distribuée et parfois offerte.

« Les Gaulois ont le génie de la parure, le génie de la haute couture. »

Entretien — 26:07 à 26:19

Cette élégance ne concernait pas uniquement les chefs. La beauté, la couleur et la dignité de l’apparence participaient à l’harmonie collective.

Le corps lui-même faisait l’objet d’un soin particulier. Les hommes étaient décrits comme grands, puissants, entraînés et attentifs à leur présentation. L’hygiène, le savon et le goût de la parure éloignent encore davantage l’image du barbare sale et hirsute.

Cette culture de l’apparat trouverait un prolongement dans la France contemporaine. La haute couture, la cosmétique, la joaillerie, le luxe et le vêtement ne seraient pas des accidents récents. Ils pourraient exprimer une ancienne manière de relier la beauté, le savoir-faire et la présence sociale.

Un peuple fort, guerrier, mais non impérialiste

Rome n’a pas toujours regardé les Gaulois avec condescendance. Elle les a d’abord regardés avec peur.

Le souvenir de la prise de Rome et de la rançon imposée aux vaincus nourrit ce que l’entretien nomme le metus gallicus, la peur du Gaulois. Derrière les récits méprisants se cache le traumatisme laissé par un adversaire longtemps redouté.

Les guerriers gaulois impressionnent par leur stature, leur entraînement et leur armement. Ils disposent d’épées, de lances, de protections et de techniques métallurgiques avancées. La cotte de mailles est présentée comme une invention gauloise.

Pourtant, cette puissance militaire ne débouche pas nécessairement sur un projet impérial. Le Gaulois peut partir en expédition, rapporter des richesses et prouver son courage. Mais il revient à sa terre.

Sa terre est celle qu’il habite et qui le nourrit. Posséder un territoire sans y vivre, sans le cultiver et sans établir avec lui une relation concrète n’a guère de sens dans cette vision.

Le génie technique et industrieux des Gaulois

La caricature du Gaulois désorganisé s’effondre lorsqu’on observe les techniques attribuées à sa civilisation.

Le transport offre un premier tableau. Pour déplacer des hommes et des marchandises, il faut des routes, des véhicules, des contenants et des animaux correctement équipés. La Gaule disposait de réseaux permettant à des convois de parcourir de longues distances.

Les chariots et les roues gauloises étaient réputés pour leur qualité. Pour transporter les grains et les liquides, les Gaulois développèrent les tonneaux et les barriques. Le fer à cheval améliora l’endurance et la protection des animaux.

Sur l’eau, le calfatage, les ancres et la construction des navires illustrent un autre niveau de maîtrise. Dans les campagnes, les outils agricoles, le travail du bois et l’aménagement des terres révèlent une population de techniciens, d’agriculteurs et d’artisans.

La métallurgie constitue un domaine central. Épées, lances, cottes de mailles, pièces de transport et objets usuels supposent des ateliers, une transmission des compétences et une véritable organisation productive.

Une civilisation productive

La Gaule n’était pas un ensemble informe de tribus isolées. Elle produisait, circulait, commerçait, sélectionnait, transformait et inventait.

Les druides : savoir, sagesse et contre-pouvoir

Les druides ont longtemps été réduits à une image folklorique : barbe blanche, faucille, gui sacré et mystères forestiers. Dans l’entretien, ils apparaissent sous un jour profondément différent.

Ils sont des hommes de savoir et de raison. Ils étudient les astres, les nombres, les lois, la morale, la politique et l’éducation. Ils occupent une fonction religieuse, mais ne se confondent pas avec de simples prêtres.

« Les druides sont des hommes de raison, de science et de savoir. »

Entretien — 47:55 à 48:15

Leur formation pouvait durer de longues années. Le savoir devait être appris, mémorisé et porté par une personne. L’écriture existait en Gaule, mais l’enseignement druidique ne devait pas être abandonné à un texte circulant sans contrôle.

Cette règle exprimait une conception exigeante de la connaissance : le savoir n’est pas neutre. Il engage celui qui le possède.

Le druide devient ainsi le contraire du technicien sans conscience. Son autorité ne découle pas seulement de ce qu’il sait, mais de la dignité avec laquelle il porte ce savoir.

Il représente également un contre-pouvoir. Il tempère les responsables politiques et les guerriers. Il intervient dans la justice, l’éducation et les équilibres sociaux.

Une question pour notre époque

Que devient une société lorsque ceux qui détiennent le savoir ne possèdent plus la sagesse ?

Nous possédons encore des spécialistes, des experts et des administrateurs. Nous ne savons plus très bien où sont les sages.

La terre qui façonne le peuple

La terre n’est pas seulement un décor. Elle façonne le peuple qui y vit.

La Gaule décrite dans l’entretien apparaît comme un territoire exceptionnellement favorable à la vie humaine. Le climat est tempéré. L’eau abonde. Les sols sont fertiles. Les forêts offrent de nombreuses essences de bois. Les sous-sols contiennent des minerais.

Cette abondance aurait façonné une certaine manière d’être. Lorsque la terre produit, nourrit et protège, elle favorise l’attachement au lieu. Elle encourage moins la conquête lointaine que l’entretien du territoire proche. Elle permet aussi la générosité.

« Dieu est heureux en Gaule. »

Entretien — 58:17 à 58:25

Le privilège de cette terre ne bénéficie pas seulement à une caste. Le riche et le pauvre vivent sous le même climat, boivent la même eau et contemplent les mêmes paysages. L’abondance naturelle possède une dimension universelle.

« La terre nous fabrique. Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es. »

Entretien — 58:52 à 59:10

Un territoire de fermes, de hameaux et de chemins

La civilisation romaine associe volontiers la civilisation à la ville. Être civilisé, c’est vivre dans la civitas, au milieu des monuments, des administrations et des foules.

La Gaule propose une autre définition.

Son territoire est occupé de manière diffuse. Des fermes, des hameaux et de petites communautés se répartissent dans le paysage. La terre est habitée, cultivée, entretenue et reliée par un réseau de chemins.

Le pays tout entier devient un jardin.

Cette organisation trouve un écho dans la France des villages, des petites villes, des terroirs et des routes secondaires.

Être civilisé, au sens gaulois, ne consisterait pas à entasser les populations autour des centres de pouvoir. Cela signifierait habiter toute la terre sans la détruire.

La place des femmes dans la société gauloise

Le contraste avec Rome apparaît également dans la position attribuée aux femmes.

Dans l’entretien, les femmes gauloises bénéficient d’une parité patrimoniale au sein du mariage. Elles disposent d’une puissance économique, participent à la vie collective, exercent de nombreux métiers et possèdent le droit de vote.

Elles ne sont pas seulement célébrées pour leur beauté ou leur élégance. Elles apparaissent comme des actrices sociales à part entière, capables de posséder, de décider et de transmettre.

Renversement historique

Les barbares ne sont peut-être pas toujours ceux que les vainqueurs ont désignés.

Banquets, générosité et art de vivre

La Gaule est aussi le pays du banquet.

On mange, on boit, on parle et l’on célèbre. Le repas n’est pas une simple opération biologique vaguement coincée entre deux obligations. Il devient un événement social, un théâtre de la générosité et une manière de faire exister le collectif.

Le vin, le pain, la viande et la conversation composent un art de vivre dont la France contemporaine conserve quelques solides vestiges. Le repas français s’étire volontiers. Il résiste héroïquement aux injonctions de productivité. Il commence par parler du monde et finit parfois par le refaire entièrement, généralement avant le fromage.

Le goût du débat appartient à la même culture. Les Gaulois discutent, disputent et cultivent l’art de la parole. La rhétorique, le trait d’esprit et la formule mémorable possèdent une valeur sociale.

De la Gaule à la France : une continuité vivante

Les correspondances proposées entre les Gaulois et les Français sont nombreuses.

Élégance Mode, luxe, joaillerie et cosmétique
Inventivité Artisanat, technique et résolution pratique
Parole Débat, littérature et goût de la formule
Terre Terroirs, villages et attachement au territoire
Générosité Banquet, partage et art de recevoir
Résistance Courage, indépendance et refus de l’arbitraire

Cela ne signifie pas que la France serait restée intacte pendant deux mille ans. Elle a reçu des influences romaines, grecques, franques, germaniques et chrétiennes. Elle les a transformées et intégrées.

Mais la France n’était pas un terrain vague sur lequel Rome, la Grèce ou le christianisme auraient tout construit.

Elle ressemblait déjà à un arbre ancien. Plusieurs greffes ont prospéré sur son tronc parce que ses racines étaient profondes, sa sève abondante et son sol fertile.

Une greffe magnifique n’efface pas l’arbre qui la porte.


Troisième partie — Du mythe fondateur à la renaissance française

Alésia et la trahison des élites

Une civilisation ne disparaît pas seulement parce qu’un ennemi plus puissant franchit ses frontières. Elle commence à mourir lorsque son équilibre intérieur se défait.

Le parallèle dressé entre la fin de la Gaule indépendante et la situation contemporaine repose sur cette idée. L’affaiblissement gaulois ne viendrait pas uniquement de la force militaire romaine. Il résulterait également de transformations internes.

De nouvelles élites se montrent davantage attirées par la richesse, le commerce et les avantages matériels que par les responsabilités politiques et guerrières. Le système romain leur offre la possibilité de s’enrichir, d’accroître leur pouvoir personnel et de s’affranchir des anciens contre-pouvoirs.

La soumission devient rentable.

« Ce sont de nouvelles élites intéressées par la possession et l’argent, davantage que par la politique, qui vont trouver plus intéressant de se soumettre au monde romain. »

Entretien — 1:06:23 à 1:06:57

Ces élites ne se pensent plus d’abord comme les gardiennes d’un peuple et d’un territoire. Elles regardent vers une puissance extérieure dont elles espèrent recevoir reconnaissance, protection et prospérité.

Les druides et les structures capables de limiter cette évolution sont marginalisés. Le bien commun cède devant les intérêts particuliers. Lorsque l’affrontement décisif arrive, la défaite extérieure a déjà été préparée par une longue démission intérieure.

Alésia n’est alors plus seulement un lieu du passé. Elle devient le nom d’un mécanisme politique toujours possible.

Des « Gaulois réfractaires » aux Gilets jaunes

L’expression « Gaulois réfractaires » devait désigner une population rétive aux réformes, attachée à ses habitudes et insuffisamment enthousiaste devant les transformations décidées d’en haut.

Elle pourrait pourtant constituer un hommage involontaire.

Être réfractaire, c’est refuser de fondre dans le moule. C’est opposer une résistance à la pression qui prétend vous transformer. Le mot trahit le regard de l’ingénieur social devant une matière humaine qui ne réagit pas comme prévu.

Les Gilets jaunes ont donné à cette figure une incarnation contemporaine. Des ronds-points, des petites villes et des périphéries ont surgi des hommes et des femmes que les centres de pouvoir voyaient à peine.

Derrière leurs revendications apparaissait une fracture plus profonde : celle qui sépare les territoires habités des espaces administrés à distance.

Le jaune du gilet de sécurité est devenu le signe visible d’une population ordinaire. Un vêtement imposé par la réglementation s’est transformé en symbole populaire. Le système avait fourni lui-même l’uniforme de la contestation — ironie presque gauloise.

Astérix et les images du futur

Astérix a joué un rôle décisif dans le retour affectif des Gaulois. La bande dessinée n’a pas supprimé toutes les caricatures, mais elle a rendu les ancêtres sympathiques. Elle leur a donné de l’intelligence, de l’humour, du courage et une prodigieuse capacité de résistance.

Elle a surtout créé des images.

« On a besoin de produire des images, parce qu’on a besoin d’images pour penser. Sans images, on ne pensera pas. »

Entretien — 1:16:10 à 1:16:30

Un peuple ne pense pas seulement avec des concepts, des dates et des démonstrations. Il pense avec des visages, des silhouettes, des couleurs, des scènes et des récits.

Les Gaulois doivent désormais apparaître dans des films, des séries, des romans, des bandes dessinées, des jeux, des documentaires et des créations numériques. Ils doivent être représentés comme beaux, élégants, intelligents, puissants, complexes et inventifs.

« Nos ancêtres les Gaulois » : une formule à reconquérir

Un mythe fondateur n’est pas une analyse génétique. Il ne prétend pas que chaque citoyen descend biologiquement d’un même groupe humain demeuré intact pendant des millénaires. Il propose un héritage, une filiation culturelle et une appartenance.

Dire « nos ancêtres » signifie également : ceux dont nous recevons une terre, des valeurs, des pratiques, des symboles et une manière d’habiter le monde.

L’héritage gaulois peut donc devenir commun à tous ceux qui choisissent sincèrement de s’inscrire dans l’histoire et le destin de la France.

Un pays incapable de nommer ses valeurs ne peut demander à personne de les rejoindre. Une société qui méprise ses propres origines transforme l’intégration en simple adaptation administrative.

La révolution gauloise comme renaissance collective

La révolution gauloise ne consisterait pas à revêtir des braies, à reconstruire des huttes ou à régler les conflits politiques autour d’un chaudron.

Elle serait une révolution de la mémoire et du regard.

Son premier effet serait psychologique. Un peuple fier de ses origines ne se comporte pas comme un peuple persuadé d’avoir toujours été arriéré, vaincu ou dépendant de civilisations supérieures.

Le deuxième effet serait politique. Un mythe fondateur commun peut rapprocher des groupes séparés par les appartenances sociales, idéologiques ou territoriales.

Le troisième effet serait culturel. La redécouverte des Gaulois encouragerait la création d’images, de récits et d’œuvres.

Le quatrième effet serait moral. Les qualités attribuées aux Gaulois formeraient un horizon : le courage plutôt que la résignation, l’élégance plutôt que l’uniformisation, la générosité plutôt que l’accumulation, l’inventivité plutôt que l’imitation, la sagesse plutôt que l’expertise aveugle.

Courage Affronter les crises sans renoncer
Liberté Résister à l’arbitraire et à la soumission
Générosité Faire circuler les richesses et la parole
Sagesse Réunir connaissance et responsabilité
Harmonie Protéger la terre et le plus faible
Inventivité Créer au lieu de simplement imiter

« Un grand principe gaulois, c’est que le plus faible ne soit pas victime de la violence ou de l’arbitraire du plus fort. »

Entretien — 22:33 à 22:59

« On retrouve une identité, un mythe des origines, un collectif. Alors que nous sommes au bord de la guerre civile, on retrouve un collectif pour tous. »

Entretien — 1:18:31 à 1:18:52

Un mythe fondateur ne prétend pas que les ancêtres ont toujours incarné parfaitement ces vertus. Il affirme qu’elles méritent d’être célébrées, recherchées et transmises.

La révolution gauloise serait donc moins un retour au passé qu’une orientation donnée au présent. Elle utiliserait une mémoire ancienne comme une boussole. Non pour marcher à reculons, mais pour retrouver le nord dans une époque qui semble parfois avoir vendu la carte avec le territoire.

Retrouver une raison de croire en nous-mêmes

Un peuple ne renaît pas seulement grâce à une réforme administrative, à un changement de majorité ou à quelques points de croissance. Il renaît lorsqu’il retrouve une histoire dans laquelle il peut se reconnaître, des exemples qu’il peut admirer et des valeurs qu’il souhaite transmettre.

Il renaît lorsqu’il recommence à produire des images de lui-même qui ne soient ni humiliantes ni mensongères. Lorsqu’il découvre dans son passé autre chose qu’un inventaire de fautes, de défaites ou de dominations.

La France pourra difficilement se projeter vers l’avenir tant qu’elle continuera à considérer ses propres origines avec les yeux de ceux qui les ont méprisées.

Redécouvrir les Gaulois ne signifie pas fuir vers un âge d’or imaginaire. Cela consiste à retrouver dans le passé des forces morales capables de reconstruire le présent : l’inventivité, le courage, l’élégance, la générosité, la sagesse, la liberté et l’amour de la terre.

La véritable révolution gauloise commencera le jour où les Français regarderont enfin leurs origines sans honte et reconnaîtront, derrière les anciennes caricatures, le visage oublié de leur propre peuple.