Et si nous avions pris le problème à l’envers ? Nous cherchons généralement la joie comme une récompense : davantage d’argent, de sécurité, de reconnaissance, de confort. Philippe Guillemant propose presque exactement le contraire. La joie ne serait pas ce que l’on trouve au bout du chemin. Elle serait l’indication que nous sommes sur le bon chemin.
Cette idée traverse son ouvrage De la connaissance à la joie, mais aussi le long entretien accordé à Audrey dans l’émission Regarder l’invisible. Pendant plus d’une heure, le physicien déroule une vision où se rencontrent théorie du chaos, synchronicités, conscience, âme, expériences de mort imminente, intelligence artificielle, effondrement de notre modèle de société et souveraineté intérieure.
Le propos est vertigineux. Il l’est parfois au point de sortir très loin des frontières de la science établie. Guillemant ne le cache d’ailleurs pas toujours : à plusieurs reprises, il distingue lui-même ce qu’il estime pouvoir argumenter scientifiquement de ce qui relève davantage de son modèle, de son expérience ou de sa croyance.
Mais derrière toutes ces ramifications se dessine une même question : et si la conscience n’était pas enfermée dans notre cerveau, et si notre futur n’était pas aussi fermé que nous le croyons ?
Ce qu’il faut retenir
- Philippe Guillemant défend l’idée d’un espace-temps flexible dans lequel plusieurs futurs potentiels pourraient coexister.
- Les synchronicités seraient, dans son modèle, des bifurcations permettant à certains de ces futurs de rejoindre notre trajectoire.
- Il distingue notre espace physique, un « éther » contenant les potentiels de manifestation et un « vide » qu’il associe à l’au-delà.
- La joie jouerait le rôle d’une boussole intérieure permettant de discerner ce qui nous rapproche de notre véritable trajectoire.
- Face aux crises contemporaines, Guillemant insiste sur trois mots : autonomie, résilience et solidarité, auxquels il ajoute la souveraineté intérieure.
Quand le vide devient plus réel que l’espace
La conversation commence par une question apparemment simple : qu’est-ce que l’invisible ?
Pour Guillemant, il faut d’abord écarter une confusion. Une grande partie du monde physique est déjà invisible à nos yeux : infrarouges, ultraviolets, rayons X, ondes radio… Nous ne les voyons pas, mais nous savons les mesurer.
L’invisible qui l’intéresse est ailleurs.
Il désigne ce qui échapperait à l’objectivation instrumentale et que notre conception matérialiste du monde laisserait hors champ.
C’est là que Guillemant introduit une architecture de la réalité en trois niveaux : l’espace, l’éther et le vide.
L’espace correspondrait au monde que nous expérimentons quotidiennement. L’éther — terme qu’il réemploie dans un sens qui lui est propre — serait le domaine des potentiels, des champs et des réalités susceptibles de se manifester. Enfin, le « vide intégral » constituerait une dimension beaucoup plus fondamentale, hors de notre espace-temps ordinaire.
Il va jusqu’à défendre cette formule étonnante : le vide serait, d’une certaine manière, plus réel que l’espace.
Nous quittons évidemment ici le confortable sentier balisé de la physique de lycée. Son interprétation de ce « vide » comme support de la conscience ou de l’au-delà n’appartient pas au consensus scientifique. Elle constitue la construction théorique et métaphysique avec laquelle Guillemant cherche précisément à faire dialoguer physique et spiritualité.
Et c’est probablement là qu’il devient intéressant : moins lorsqu’il prétend clore la discussion que lorsqu’il rouvre des portes que notre époque avait pris l’habitude de considérer comme murées.
Et si le futur pouvait nous attirer ?
Notre représentation habituelle du temps ressemble à une rivière.
Le passé est derrière nous. Le présent est l’endroit où nous nous trouvons. Le futur attend quelque part en aval.
Guillemant propose une autre image.
Plusieurs futurs pourraient déjà exister sous forme de potentialités. Notre trajectoire ne consisterait donc pas à fabriquer le futur à partir de rien, mais à bifurquer parmi plusieurs chemins possibles.
Le passé continuerait de nous pousser par les causes qui nous ont façonnés. Mais certains futurs pourraient également nous attirer.
C’est ici qu’intervient sa théorie des synchronicités.
Une rencontre improbable. Un livre qui tombe entre nos mains précisément lorsque nous nous posons une question. Une occasion qui surgit à un moment de bascule. Un événement objectivement banal, mais subjectivement chargé d’un sens presque troublant.
Pour une lecture strictement matérialiste, tout cela relève de la coïncidence et de notre remarquable aptitude à construire du sens après coup.
Pour Guillemant, certaines de ces coïncidences pourraient au contraire être des points de raccordement entre notre présent et un futur potentiel.
La différence est immense.
Car le futur cesse alors d’être un mur vers lequel nous avançons pour devenir un paysage comportant plusieurs sentiers.
Peut-on provoquer une synchronicité ?
C’est probablement l’un des passages les plus intéressants de l’entretien.
Guillemant explique qu’il a essayé de provoquer des synchronicités, presque comme un chercheur tenterait de reproduire un phénomène. Mais il précise immédiatement que la démarche est artificielle : dans la vie ordinaire, les synchronicités apparaîtraient surtout lorsque notre trajectoire devient incertaine.
Un licenciement. Une séparation. Un accident. Une décision importante. Un départ.
Bref, ces moments où la vie retourne brutalement la terre sous nos pieds et où plusieurs chemins redeviennent possibles.
Selon lui, la démarche consiste alors moins à demander : « Comment obtenir ce que je veux ? » qu’à chercher : « Qu’est-ce que je suis réellement appelé à devenir ? »
La nuance est essentielle.
Il raconte ainsi l’une de ses premières expériences, lorsqu’il hésitait à écrire La Route du Temps. Comment un scientifique pouvait-il sérieusement travailler sur les synchronicités et la spiritualité sans renoncer à sa recherche de vérité ?
Lors d’un séjour en Provence, il formule intérieurement cette question. Peu après, dans une petite église de Trigance, il tombe sur une représentation de Thérèse de Lisieux accompagnée d’une phrase sur la recherche de la vérité.
Le lendemain, une autre coïncidence l’amène dans une librairie de Digne-les-Bains où un ouvrage qu’il cherchait intellectuellement — Dialogues avec l’ange — apparaît pratiquement devant lui au moment opportun.
Est-ce une preuve ?
Non.
C’est un témoignage. Un événement dont la signification dépend évidemment du regard de celui qui le vit.
Mais le point intéressant est ailleurs : Guillemant ne décrit pas la synchronicité comme une machine cosmique à commander une Porsche, un compte en banque à sept chiffres et un coucher de soleil parfaitement cadré pour Instagram.
Pour lui, elle surgit lorsqu’une question existentielle authentique rencontre un avenir encore ouvert.
L’âme ne déciderait pas à notre place
Cette conception permet également de comprendre ce qu’il appelle l’âme.
Guillemant distingue deux dimensions de la conscience : l’âme et l’esprit.
L’âme contiendrait la mémoire de nos expériences et ce qui construit notre individualité profonde. L’esprit correspondrait davantage à l’intention, à notre capacité d’intervenir et de transformer une réalité.
D’un côté, l’expérience.
De l’autre, l’action.
Il associe également l’âme à l’amour et l’esprit à la connaissance. Et il insiste sur la nécessité de maintenir un équilibre entre les deux.
Trop d’amour sans connaissance peut conduire à la naïveté. Trop de connaissance sans amour peut produire une organisation froide, technocratique et finalement totalitaire.
Voilà une remarque qui dépasse largement sa cosmologie.
Notre civilisation sait accumuler des connaissances comme une forêt accumule du bois mort. Mais savoir davantage ne garantit en rien que nous devenions plus sages. Une intelligence parfaitement informée et dépourvue d’empathie peut construire une prison avec une efficacité remarquable.
L’histoire humaine offre malheureusement quelques prototypes.
Pourquoi Guillemant se méfie des « recettes spirituelles »
L’entretien devient encore plus étonnant lorsque la discussion aborde les anges, les guides, les rituels et ce que Guillemant appelle les « entités ».
Il faut ici être particulièrement précis : nous sommes explicitement dans sa conception spirituelle de la réalité, et non devant des phénomènes scientifiquement démontrés.
Guillemant se montre pourtant beaucoup plus prudent que ne pourrait le laisser croire son ouverture à ces sujets.
Il met même en garde contre la recherche compulsive de signes et contre les techniques destinées à « convoquer » des réponses.
Selon lui, une demande intérieure sincère ne doit pas devenir une technologie magique.
Il se méfie particulièrement des rituels collectifs, des pratiques répétées visant à obtenir quelque chose ou des demandes essentiellement motivées par le désir de richesse, de pouvoir ou de satisfaction personnelle.
Dans son système, de telles pratiques pourraient produire ce qu’il appelle des « formes-pensées », des « égrégores » ou des entités collectives.
On peut adhérer ou non à cette cosmologie. Mais sa mise en garde mérite d’être entendue au-delà du vocabulaire ésotérique : dès que la spiritualité devient technique de domination du réel, elle reproduit précisément le travers qu’elle prétend dépasser.
Changer le vocabulaire ne change pas nécessairement l’ego.
La joie comme instrument de discernement
C’est ici que le titre de son livre prend tout son sens.
De la connaissance à la joie développe cette volonté de relier savoir scientifique, expérience intérieure et transformation personnelle.
Pour Guillemant, la joie véritable ne doit surtout pas être confondue avec le plaisir.
Le plaisir dépend d’une circonstance.
Une bonne nouvelle. Un repas. Une réussite. Une rencontre.
La joie dont parle Guillemant serait beaucoup plus fondamentale : la joie d’exister.
Il s’appuie notamment sur Spinoza pour distinguer cette joie profonde des mécanismes ordinaires de gratification. Il va jusqu’à considérer qu’elle ne serait pas produite par le cerveau mais qu’elle proviendrait d’un niveau plus profond de la conscience.
Cette dernière affirmation dépasse là encore ce que permettent d’établir les neurosciences actuelles. Mais elle joue un rôle central dans son modèle : la joie devient une sorte de signal intérieur.
Pas une récompense.
Une boussole.
« La joie, ce n’est pas la destination, c’est le chemin. »
Autrement dit, il ne s’agirait pas d’attendre d’avoir enfin réussi sa vie pour connaître la joie. Ce serait au contraire en retrouvant cette qualité intérieure que nous pourrions reconnaître la direction qui nous correspond.
Une conception radicalement différente de l’intelligence artificielle
Au détour de cette réflexion apparaît l’intelligence artificielle.
Et Guillemant ne semble guère impressionné par le vocabulaire dont nous avons enveloppé nos machines.
Selon lui, une IA n’est véritablement ni « intelligente » ni même totalement « artificielle ». Elle fonctionne à partir de connaissances produites par des humains et demeure incapable, selon sa définition de l’intelligence, d’effectuer le choix existentiel qui engage réellement une conscience.
Une machine peut comparer.
Calculer.
Recommander.
Prédire.
Mais qui décide de la valeur de l’objectif ?
Qui décide ce qui mérite d’être poursuivi ?
Qui assume le choix ?
À ses yeux, abandonner cette fonction aux systèmes algorithmiques reviendrait à renoncer progressivement à notre souveraineté.
Le principal danger de l’IA n’est peut-être donc pas qu’une machine devienne soudain consciente. Il pourrait être que nous cessions progressivement d’utiliser la nôtre.
L’effondrement comme révélation
Guillemant applique ensuite son modèle aux crises contemporaines.
Et, paradoxalement, son regard est profondément optimiste.
Guerres, crise économique, effondrement de la biodiversité, fragilisation sociale, dérives technocratiques : il ne nie pas la violence du paysage. Mais il refuse d’en tirer la conclusion que tout serait perdu.
Il parle d’« apocalypse » dans son sens étymologique de révélation.
Ce que nous voyons apparaître serait également ce qui était auparavant caché.
Pour lui, l’ancien modèle résiste parce qu’un autre devient possible.
Sa lecture de la période Covid s’inscrit dans cette perspective : il y voit une tentative de renforcer un système de contrôle à laquelle l’humanité aurait en partie résisté. Il s’agit ici de son interprétation politique et spirituelle de cette période.
Mais l’idée plus générale est intéressante : les crises pourraient être simultanément des phénomènes de destruction et des phénomènes de dévoilement.
Un arbre qui tombe dévaste parfois son environnement immédiat. Mais la trouée qu’il crée laisse aussi pénétrer une lumière qui n’atteignait plus le sol.
Cela ne rend pas la chute agréable.
Cela rappelle simplement qu’un effondrement et une naissance peuvent occuper le même paysage.
« Un pied dans les deux mondes »
Guillemant ne propose pourtant pas d’abandonner son emploi lundi matin, de jeter son téléphone dans une rivière et de partir vivre pieds nus avec trois chèvres dans le Larzac.
Ce serait presque trop simple.
Il reconnaît que nous dépendons encore largement du système que nous critiquons.
Nous avons des loyers. Des enfants. Des factures. Un travail. Des obligations.
Sa proposition est beaucoup plus pragmatique : garder un pied dans les deux mondes.
Continuer à vivre dans le système existant tout en construisant progressivement autre chose.
Développer davantage d’autonomie.
Créer des solidarités locales.
Cultiver des projets.
Retrouver un rapport concret à la nature.
Ne pas attendre qu’un nouveau monde descende du ciel avec une notice de montage et un service après-vente.
À la fin de l’entretien, trois mots résument cette orientation : résilience, autonomie, solidarité.
Puis vient un quatrième, peut-être le plus important : souveraineté intérieure.
La souveraineté commence dans nos pensées
Nous parlons énormément de souveraineté nationale, économique, énergétique ou numérique.
Beaucoup moins de souveraineté intérieure.
Or il existe une contradiction assez savoureuse à réclamer l’indépendance politique tout en laissant nos émotions, nos désirs, notre attention et parfois nos opinions être pilotés de l’extérieur.
Pour Guillemant, prendre soin de ses pensées devient donc presque un acte politique.
Non parce qu’il suffirait de « penser positif » pour faire disparaître les guerres ou régler son découvert bancaire.
Mais parce qu’une personne incapable de distinguer ce qu’elle veut réellement de ce qu’on lui a appris à vouloir devient extraordinairement facile à gouverner.
Le déconditionnement apparaît alors comme la première étape.
Retirer progressivement les couches.
Les attentes sociales.
Les réflexes.
Les identités que nous défendons parfois simplement parce que nous avons passé trente ans à les construire.
Et essayer de découvrir ce qui subsiste dessous.
Et la mort ?
Il était presque inévitable qu’un entretien consacré à l’invisible arrive un jour sur ce rivage.
Guillemant affirme ne plus craindre la mort et considère que nous disposons, selon lui, d’indices expérimentaux et théoriques permettant d’envisager la persistance de la conscience.
Il s’intéresse notamment aux expériences de mort imminente, aux sorties de corps, à la vision à distance et à d’autres phénomènes étudiés aux frontières de la recherche conventionnelle.
Il défend également l’hypothèse de vies multiples et d’une âme dont l’existence dépasserait largement la durée d’une incarnation humaine.
Il évoque à ce sujet le film Cloud Atlas, dont les personnages traversent différentes époques et existences reliées par un même fil invisible.
La science actuelle n’établit évidemment pas l’existence de la réincarnation ni la survie de la conscience après la mort. Guillemant le sait, même si son niveau personnel de conviction est beaucoup plus élevé.
Mais sa pensée déplace une nouvelle fois la question.
Si notre existence présente n’était qu’un fragment d’une histoire beaucoup plus vaste, que deviendraient nos peurs ?
Nos ambitions ?
Notre besoin parfois féroce d’accumuler ?
Peut-être pas grand-chose.
Peut-être tout.
Pourquoi certains scientifiques préfèrent se taire
L’un des passages les plus révélateurs de l’entretien ne concerne finalement ni l’au-delà ni les synchronicités.
Guillemant raconte son rapport au milieu scientifique.
Il affirme qu’un collègue du CNRS, rencontré seul, peut parfaitement discuter avec lui de ses idées, poser des questions et manifester de la curiosité. Mais lorsqu’un troisième chercheur rejoint la table, l’atmosphère changerait parfois immédiatement.
Pourquoi ?
Parce que le regard des pairs apparaît.
Guillemant y voit l’un des problèmes du fonctionnement institutionnel de la science : chacun dépend en partie du jugement de sa communauté, de publications, de recrutements et d’évaluations. Explorer certains sujets devient alors socialement coûteux.
Cela ne signifie évidemment pas que les thèses marginales sont vraies parce qu’elles sont marginales. Ce serait remplacer un conformisme par son reflet inversé.
Mais une institution scientifique saine devrait pouvoir faire quelque chose de beaucoup plus difficile : protéger simultanément la rigueur et le droit de poser de mauvaises questions au bon endroit.
La frontière du savoir avance rarement parce que tout le monde regarde dans la même direction.
Ne pas croire. Ne pas rejeter. Explorer.
C’est probablement ainsi qu’il faut écouter Philippe Guillemant.
Certaines de ses affirmations sont scientifiques.
D’autres sont des interprétations de résultats scientifiques.
D’autres encore relèvent clairement d’une métaphysique personnelle, d’expériences subjectives ou de croyances assumées.
Tout mélanger ferait perdre l’intérêt de sa démarche.
Mais tout rejeter sous prétexte qu’il prononce les mots « âme », « synchronicité » ou « au-delà » serait tout aussi paresseux.
Car derrière l’architecture parfois déroutante de son modèle demeure une intuition difficile à balayer : notre civilisation matérialiste possède une quantité extraordinaire de connaissances tout en semblant de moins en moins certaine de savoir pourquoi elle existe.
Nous avons appris à mesurer presque tout.
Nous savons moins bien mesurer ce qui mérite d’être vécu.
Nous construisons des intelligences artificielles capables d’absorber des bibliothèques entières tandis que nous peinons parfois à rester dix minutes en silence avec nous-mêmes.
Et c’est peut-être ici que De la connaissance à la joie porte le mieux son nom.
L’enjeu n’est pas d’accumuler une couche supplémentaire de savoir sur toutes les autres.
C’est de savoir ce que nous allons en faire.
Car si Guillemant a raison sur un point, peut-être est-ce celui-ci : aucun futur lumineux ne pourra être entièrement produit par une institution, une technologie ou une réforme descendue d’en haut.
Un autre monde commence nécessairement quelque part.
Et cet endroit pourrait être beaucoup plus proche que nous le pensions.
À l’intérieur.
