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Ivan Rioufol : « Il faut rompre avec ce monde absurde qui ne tient plus que par le mensonge »

Et si la crise française n’était plus seulement économique, politique ou sociale, mais la manifestation d’un système arrivé au bout de sa logique ? Dans La révolution des oubliés, Ivan Rioufol dresse le portrait d’un pays fracturé entre des institutions qui continuent à fonctionner et une population qui leur accorde de moins en moins sa confiance. Face à ce qu’il décrit comme un épuisement du modèle politique, médiatique et technocratique français, l’ancien éditorialiste du Figaro appelle à une rupture radicale, mais démocratique : rendre la parole au peuple, retrouver le réel et, plus profondément encore, retrouver une certaine idée de la France.

Il arrive un moment où les fissures ne peuvent plus être repeintes.

On peut changer les ministres, multiplier les commissions, produire de nouvelles normes, convoquer des experts, inventer quelques éléments de langage et expliquer que la situation est « complexe ». Mais lorsque la défiance s’installe durablement, lorsque les citoyens ne croient plus ceux qui parlent en leur nom et lorsque les institutions semblent tourner sur elles-mêmes, le problème n’est peut-être plus celui de la communication.

C’est précisément le diagnostic posé par Ivan Rioufol dans un long entretien accordé à Henri-Michel Thalamy pour Epoch Times à l’occasion de la publication de son livre La révolution des oubliés, paru chez Fayard.

« Nous arrivons à la fin d’un système qui s’essouffle. »

Pour Rioufol, il ne s’agit donc plus de corriger quelques dysfonctionnements. Il faudrait changer de logiciel.

Et peut-être même retrouver quelque chose que la politique contemporaine aurait progressivement oublié : le peuple.

Quand les institutions ne parlent plus la langue du pays

La thèse centrale de Rioufol est celle d’une rupture entre une partie des élites et la réalité quotidienne de la population.

Depuis plusieurs décennies, explique-t-il, la politique se serait progressivement enfermée dans un univers de concepts, de normes, d’indicateurs, d’institutions supranationales et de discours abstraits.

Pendant ce temps, une autre réalité continuait son chemin : désindustrialisation, sentiment de déclassement, inquiétudes identitaires, crise des services publics, insécurité, désertification de certains territoires, endettement, perte de confiance dans les responsables politiques.

Deux France auraient ainsi fini par se regarder sans vraiment se comprendre.

Ce diagnostic mérite d’autant plus d’être entendu qu’il dépasse largement le seul électorat auquel s’adresse Ivan Rioufol.

Le Baromètre de la confiance politique 2026 du CEVIPOF dressait lui aussi un tableau particulièrement sombre : seulement 22 % des Français déclaraient avoir confiance dans la politique, 15 % dans les partis politiques et 18 % dans le président de la République. En revanche, 82 % demeuraient attachés au régime démocratique et 79 % souhaitaient davantage de recours au référendum.

Autrement dit, les Français ne semblent pas rejeter la démocratie.

Ils semblent surtout ne plus être convaincus par la manière dont elle fonctionne.

Voilà une nuance essentielle.

Le problème n’est peut-être pas que le peuple serait devenu « antidémocratique », comme on l’entend parfois. Il pourrait au contraire demander davantage de démocratie, davantage de contrôle sur les décisions et une meilleure correspondance entre le vote et les politiques réellement menées.

Le « populisme » : insulte ou symptôme démocratique ?

Ivan Rioufol revendique précisément un mot devenu presque radioactif dans le débat public : populisme.

Pour lui, le populisme ne devrait pas désigner une pathologie politique.

Il serait d’abord la volonté de replacer les préoccupations de la population au centre du processus démocratique.

Ce retournement sémantique mérite réflexion.

Depuis plusieurs années, le mot « populiste » est souvent utilisé pour réunir dans une même catégorie des mouvements pourtant extrêmement différents. Il permet parfois de décrire une stratégie politique réelle : opposition du peuple aux élites, simplification des conflits, personnalisation du pouvoir.

Mais il peut également devenir une manière commode de ne pas répondre aux questions posées.

Car traiter quelqu’un de populiste ne dit rien sur la validité de ce qu’il affirme.

Une revendication peut être populiste et juste.

Une politique présentée comme raisonnable et technocratique peut être profondément absurde.

L’Histoire offre suffisamment d’exemples pour nous rappeler que le costume trois-pièces et le tableau Excel n’ont jamais constitué une garantie contre la stupidité collective.

Pour Rioufol, la question fondamentale est donc simple : qui doit décider de l’avenir d’une démocratie ?

Ceux qui savent ?

Ou ceux qui vivent les conséquences des décisions ?

La France des métropoles face à la France périphérique

L’analyse rejoint ici les travaux popularisés par le géographe Christophe Guilluy autour de la « France périphérique ».

Rioufol oppose une France intégrée à la mondialisation — grandes métropoles, catégories favorisées, élites mobiles et diplômées — à une autre France davantage attachée au territoire, aux solidarités locales, aux classes moyennes et populaires et à une certaine continuité historique.

Cette opposition ne doit évidemment pas devenir une caricature.

Tous les Parisiens ne sont pas des mondialistes hors-sol buvant du kombucha entre deux conférences sur la résilience inclusive, pas plus que chaque village français ne serait peuplé de résistants gaulois contemplant leur clocher au coucher du soleil.

Mais derrière la caricature existe une fracture bien réelle.

Elle est territoriale.

Elle est économique.

Elle est culturelle.

Et surtout, elle est devenue politique.

Les épisodes des Gilets jaunes en avaient donné une représentation spectaculaire : des personnes souvent éloignées des structures militantes classiques s’étaient soudainement retrouvées sur des ronds-points pour raconter une existence que les grands médias et les responsables politiques semblaient découvrir.

Comme si une partie du pays avait brutalement allumé la lumière dans une pièce que personne ne visitait plus.

La faillite des élites… ou celle d’un système de sélection ?

Rioufol accuse directement les élites françaises.

Mais peut-être faut-il aller plus loin.

Le problème n’est pas nécessairement l’existence d’élites. Toutes les sociétés produisent des spécialistes, des dirigeants, des intellectuels, des scientifiques, des magistrats et des administrateurs.

Une société sans élites ressemblerait rapidement à un avion dans lequel les passagers auraient démocratiquement décidé que le pilote était un dangereux technocrate.

La véritable question est différente : comment une élite conserve-t-elle sa légitimité ?

Probablement en restant capable de reconnaître ses erreurs.

Or c’est précisément là que le système semble parfois se gripper.

Lorsqu’un gouvernement échoue, il explique volontiers que ses réformes n’ont pas été suffisamment comprises.

Lorsqu’une politique européenne provoque de la colère, on répond parfois qu’il faut davantage de pédagogie.

Lorsque les citoyens votent mal, certains éditorialistes s’interrogent sur leur niveau d’éducation.

Le raisonnement devient alors merveilleusement circulaire : si le peuple accepte la politique proposée, elle était bonne ; s’il la refuse, c’est qu’il ne l’a pas comprise.

La démocratie finit par prendre l’allure d’un restaurant dans lequel le client serait régulièrement sermonné parce qu’il n’apprécie pas suffisamment le menu.

Une crise politique sur fond de vertige financier

La question devient plus sérieuse encore lorsque la défiance politique rencontre la fragilité économique.

Au premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait environ 3 536 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, selon l’Insee.

Il ne s’agit évidemment pas d’annoncer mécaniquement une faillite imminente : un État ne fonctionne pas comme un ménage et l’analyse d’une dette souveraine exige davantage qu’une règle de trois griffonnée au comptoir.

Mais la trajectoire pose une question politique considérable.

Combien de temps peut-on maintenir un État extrêmement coûteux tout en donnant à une partie croissante de la population le sentiment que cet État fonctionne de moins en moins bien ?

C’est ici que Rioufol attaque ce qu’il appelle « l’État obèse, vertical, normatif et intrusif ».

Son projet est libéral : recentrer l’État sur ses missions essentielles et redonner davantage d’autonomie à la société.

On peut discuter cette solution. La réduction de l’État peut tout aussi bien renforcer certains pouvoirs privés que libérer les citoyens.

Mais la contradiction soulevée mérite débat : plus l’administration s’étend, moins les citoyens semblent avoir le sentiment de maîtriser leur destin collectif.

L’État de droit contre la démocratie ?

L’une des parties les plus controversées de l’entretien concerne l’État de droit.

Rioufol estime que celui-ci aurait progressivement dérivé vers un gouvernement des juges et des normes, parfois éloigné de la souveraineté populaire.

Il ne dit pas vouloir supprimer le droit. Il affirme au contraire vouloir que celui-ci retrouve une légitimité démocratique.

La distinction est fondamentale.

L’État de droit protège précisément les citoyens contre l’arbitraire de la majorité et du pouvoir politique. Sans lui, cinquante et un pour cent des électeurs pourraient théoriquement décider de supprimer les droits des quarante-neuf autres.

Mais l’objection inverse existe également : si chaque choix politique important peut être neutralisé par des institutions sur lesquelles les citoyens n’exercent pratiquement aucun contrôle, que reste-t-il de leur souveraineté ?

Entre tyrannie de la majorité et gouvernement des experts, la démocratie marche donc sur une arête étroite.

Rioufol choisit clairement son camp : il souhaite déplacer le centre de gravité vers le peuple.

Une VIe République pour redonner le pouvoir aux citoyens ?

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de l’entretien.

Alors qu’on pourrait attendre de lui une défense nostalgique des institutions gaulliennes, Ivan Rioufol envisage une VIe République.

Il considère que la Ve République a été conçue autour de personnalités capables d’incarner fortement l’État, à commencer par Charles de Gaulle.

Or il affirme ne plus voir aujourd’hui cet « homme providentiel ».

Sa réponse consiste donc à chercher non plus un homme providentiel, mais un « peuple providentiel ».

Il imagine un régime davantage parlementaire, une représentation plus proportionnelle et surtout un recours beaucoup plus fréquent au référendum, proche selon lui de certaines pratiques suisses.

Sur ce point, son intuition rencontre une aspiration qui déborde très largement son univers politique : référendum d’initiative citoyenne chez certains Gilets jaunes, réforme institutionnelle à gauche, critique de l’hyperprésidentialisme ou demande de démocratie participative.

Des camps qui passent leur temps à se lancer des assiettes découvriraient peut-être, s’ils acceptaient de s’asseoir cinq minutes, qu’ils partagent certaines interrogations.

Médias : le divorce entre « discours public » et « discours publié »

Ancien journaliste du Figaro, Ivan Rioufol consacre également une charge sévère aux médias traditionnels.

Il utilise une distinction particulièrement intéressante : pendant longtemps, explique-t-il, il aurait existé un écart entre le discours public et le discours publié.

Ce que les gens racontaient entre eux ne correspondait pas nécessairement à ce qu’ils retrouvaient dans les journaux ou à la télévision.

Internet a bouleversé cette organisation.

Smartphones, réseaux sociaux, chaînes indépendantes, podcasts et médias alternatifs ont supprimé une partie du monopole traditionnel de sélection de l’information.

Le phénomène possède évidemment son envers.

Les réseaux sociaux permettent de révéler ce que certains médias négligent, mais ils permettent également la circulation fulgurante de rumeurs, de manipulations et de faux contenus.

Rioufol lui-même reconnaît qu’on y trouve « le pire et le meilleur ».

Mais une chose semble difficilement contestable : le gardien du portail médiatique a perdu les clefs du portail.

N’importe quel événement peut désormais être filmé, commenté et diffusé avant même qu’une rédaction ait eu le temps de décider s’il mérite d’exister médiatiquement.

Cette révolution informationnelle bouleverse profondément le rapport de force entre institutions, journalistes et citoyens.

Et il est peu probable que quelques réglementations supplémentaires suffisent à remettre le fleuve dans son ancien lit.

Immigration, identité et « âme française » : la partie la plus explosive

Une grande partie de l’entretien porte sur l’immigration, l’islamisme et l’identité nationale.

C’est également là que le discours de Rioufol devient le plus radical.

Il décrit une France menacée de fragmentation culturelle et accuse les dirigeants successifs d’avoir laissé se développer des phénomènes de séparatisme.

Il utilise des expressions particulièrement fortes : « libanisation », « contre-société », « grand remplacement », voire risque de « guerre civile ».

Ces qualifications appartiennent à son analyse politique et ne doivent pas être transformées artificiellement en faits établis.

En revanche, derrière cette rhétorique apparaît une interrogation qu’il serait tout aussi absurde d’interdire : une société peut-elle durablement accueillir des populations importantes sans se demander quelle culture commune elle souhaite transmettre ?

La question n’est pas seulement statistique.

Elle est culturelle.

Qu’est-ce qu’être Français ?

Une nationalité administrative ?

Un ensemble de valeurs constitutionnelles ?

Une langue ?

Une histoire ?

Une mémoire ?

Une façon d’habiter un territoire ?

Un héritage que l’on reçoit sans l’avoir choisi mais que l’on peut décider de transmettre ?

Une démocratie adulte devrait pouvoir poser ces questions sans transformer immédiatement ses interlocuteurs en saints ou en fascistes.

Le débat commence précisément lorsque cessent les excommunications.

Derrière la politique, une question plus profonde : à quoi sert une civilisation ?

Curieusement, la partie la plus intéressante de l’entretien est peut-être aussi la moins politicienne.

À mesure que la conversation avance, Rioufol quitte les sondages, les partis et Emmanuel Macron pour parler de l’âme française.

Son propos devient presque spirituel.

Il critique une société dans laquelle l’être humain serait progressivement réduit à sa fonction économique : producteur, consommateur, contribuable, retraité, coût budgétaire ou unité statistique.

Une société où tout aurait un prix mais où l’on ne saurait plus très bien déterminer ce qui possède une valeur.

Rioufol appelle alors à sortir d’un monde exclusivement « consumériste » et « matérialiste ».

Cette intuition dépasse largement les frontières partisanes.

Elle rejoint une interrogation présente chez des penseurs écologistes, religieux, décroissants, conservateurs ou critiques de la modernité : une civilisation peut-elle survivre si elle ne sait plus pourquoi elle existe ?

Une économie peut produire de la richesse.

Elle ne produit pas nécessairement du sens.

Un marché peut déterminer le prix d’une maison.

Il ne peut pas expliquer pourquoi nous appelons certains endroits « chez nous ».

Un algorithme peut optimiser nos déplacements.

Il reste désespérément mauvais lorsqu’il s’agit de nous dire où nous voulons aller.

La véritable révolution serait-elle intérieure ?

C’est là que La révolution des oubliés prend une dimension inattendue.

Rioufol parle de politique, mais il finit par parler de mémoire, d’enracinement, de religion, de transmission et de quête spirituelle.

Comme si la crise institutionnelle n’était finalement que la surface visible d’une crise beaucoup plus profonde.

Nous savons produire.

Nous savons consommer.

Nous savons calculer.

Nous savons administrer.

Mais savons-nous encore transmettre ?

Une société peut survivre à un mauvais gouvernement.

Elle peut survivre à une crise économique.

Elle peut même traverser des guerres.

Elle survit beaucoup plus difficilement lorsqu’elle cesse de croire qu’il existe quelque chose qui mérite d’être transmis à ceux qui viennent après elle.

C’est peut-être ici que le discours de Rioufol devient le plus intéressant, y compris pour ceux qui ne partagent ni ses positions politiques ni son diagnostic sur l’immigration.

Car la question demeure :

qu’avons-nous envie de sauver ?

« Réveillez-vous ! »

L’entretien s’achève pourtant sur une note d’optimisme.

Ivan Rioufol refuse l’idée selon laquelle « tout serait foutu ».

Son appel à la révolution n’est pas un appel aux armes. Il insiste explicitement sur une mobilisation civique, électorale et démocratique.

Il demande aux Français de sortir de l’apathie.

De voter.

De débattre.

De s’organiser.

De reprendre possession de la politique au lieu d’attendre éternellement le prochain sauveur.

Sa dernière formule résume tout son livre :

« Révoltez-vous ! Mais je dis d’abord aux Français : Réveillez-vous ! »

C’est peut-être finalement là que se trouve le véritable enjeu.

Nous pouvons contester Ivan Rioufol.

Nous pouvons critiquer certaines de ses généralisations, son pessimisme civilisationnel ou la brutalité de certains mots.

Mais il serait beaucoup plus difficile d’affirmer que tout va bien.

La confiance politique s’effondre. L’endettement progresse. Les institutions sont contestées. Les médias traditionnels ont perdu une partie de leur autorité. Les fractures territoriales et culturelles sont devenues visibles.

Continuer comme avant en espérant que le décor tienne encore quelques années serait une curieuse définition de la responsabilité.

Les vieux systèmes ressemblent parfois aux arbres morts : ils conservent longtemps leur silhouette et donnent l’impression d’être encore solides.

Jusqu’au jour où une simple rafale révèle que l’intérieur était déjà creux.

La question n’est donc peut-être plus de savoir si quelque chose doit changer.

Mais qui décidera de ce qui viendra après.

Et surtout : quel monde voulons-nous encore transmettre ?


Pour aller plus loin

Vidéo : « Il faut rompre avec ce monde absurde qui ne tient plus que par le mensonge » – Ivan Rioufol, entretien avec Henri-Michel Thalamy pour Epoch Times France.

Voir l’entretien complet sur YouTube

Livre : Ivan Rioufol, La révolution des oubliés, Fayard.

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