Films disparus, chansons sans auteur, émissions censurées, scènes coupées devenues légendaires, dessins animés dont quelques adultes jurent se souvenir depuis leur enfance… Sur Internet, des milliers de personnes consacrent parfois des années à retrouver des œuvres que presque tout le monde avait oubliées.
On les appelle les lost media.
À première vue, cela ressemble à une passion de collectionneurs un peu obsessionnels : retrouver un vieux pilote de dessin animé, identifier une chanson enregistrée sur une cassette il y a quarante ans ou exhumer un épisode de télévision diffusé une seule fois.
Mais dans le cinquième épisode de Deep Web Fantasia, Pacôme Thiellement et Bolchegeek montrent que le phénomène raconte quelque chose de beaucoup plus profond.
Car derrière la recherche d’un fichier manquant se cachent des questions vertigineuses : pourquoi supportons-nous si mal qu’une image puisse disparaître ? Pourquoi certaines œuvres oubliées deviennent-elles soudain mythiques ? Pourquoi des inconnus peuvent-ils passer des années à vérifier le souvenir d’enfance d’une seule personne ?
Et surtout : cherchons-nous réellement des œuvres perdues… ou essayons-nous de réparer quelque chose en nous-mêmes ?
Une cassette prévue pour la fin du monde
L’émission commence par une curiosité presque trop parfaite pour être vraie.
Pendant des années circule la légende d’une cassette conservée par CNN et destinée à être diffusée lorsque la chaîne n’aurait plus aucune information à transmettre parce que… le monde serait en train de finir.
La fameuse Turner Doomsday Video, liée au fondateur de CNN Ted Turner, existe réellement. On y voit un orchestre militaire interpréter Nearer, My God, to Thee.
Le document était connu, mais inaccessible.
Un lost media presque idéal : on savait qu’il existait, mais on ne pouvait pas le voir.
Lorsqu’une copie finit par apparaître sur Internet, une petite brèche se referme. Quelque chose qui appartenait jusque-là au domaine de la légende devient soudain banalement regardable depuis un écran.
Pacôme Thiellement plaisante : puisque la vidéo destinée à accompagner la fin du monde a été diffusée avant l’heure, peut-être avons-nous obtenu un délai supplémentaire.
Humour mis à part, tout est déjà là.
Le secret.
La trace.
L’attente.
Et surtout cette étrange puissance que nous accordons à ce que nous ne pouvons pas voir.
Qu’est-ce qu’un lost media ?
L’expression signifie simplement « média perdu ».
Mais le mot perdu recouvre des situations très différentes.
Une œuvre peut avoir existé puis avoir été détruite. Elle peut dormir dans des archives dont personne ne connaît le contenu. On peut posséder des témoignages attestant son existence sans disposer d’aucune copie. À l’inverse, quelques personnes peuvent affirmer avoir vu quelque chose dont personne n’arrive à démontrer que cela ait jamais existé.
Film, émission de télévision, chanson, publicité, jeu vidéo, photographie, texte, enregistrement sonore : en élargissant la définition, le phénomène devient presque aussi ancien que la culture elle-même.
Pacôme Thiellement fait ainsi un rapprochement avec La Chasse spirituelle, texte perdu attribué à Arthur Rimbaud dont l’existence nourrit pendant des décennies fantasmes, recherches et même contrefaçons.
À ce niveau, le lost media rejoint presque l’archéologie.
Mais Internet lui donne une dimension nouvelle.
Parce qu’il transforme une absence individuelle en enquête collective.
Pour Thiellement, chercher quelque chose qui manque revient parfois à tenter de « réparer la blessure du monde », ou celle de l’Histoire.
La formule paraît immense pour parler d’un vieux dessin animé.
Et pourtant, c’est précisément cette disproportion qui rend le phénomène fascinant.
Le paradoxe d’Internet : nous archivons tout, mais nous perdons encore
Nous avons développé une croyance étrange : celle selon laquelle Internet aurait mis fin à la disparition.
Une photographie publiée est copiée. Une vidéo est téléchargée. Un message est capturé. Une chanson circule sur plusieurs plateformes.
Ce qui entre sur Internet semble destiné à y rester éternellement.
Mais cette impression est trompeuse.
Des sites ferment. Des plateformes suppriment des comptes. Des formats deviennent illisibles. Des serveurs disparaissent. Des œuvres n’ont jamais été numérisées. Certaines archives restent enfermées dans des collections privées.
Et surtout, une partie immense de notre culture a été produite avant que l’archivage permanent ne devienne une obsession.
Le cinéma en offre un exemple spectaculaire.
Une quantité considérable de films des premières décennies du septième art a disparu. Les copies étaient fragiles, encombrantes, parfois dangereuses à conserver. On ne considérait pas nécessairement qu’un film devait traverser les siècles.
Même la télévision fonctionnait selon cette logique.
Des bandes étaient parfois réutilisées pour enregistrer de nouveaux programmes. Des émissions étaient diffusées une fois, puis oubliées.
Notre rapport contemporain à l’image rend cette disparition presque incompréhensible.
Aujourd’hui, nous raisonnons ainsi :
Si quelqu’un l’a vu, alors cela doit encore exister quelque part.
Et lorsque la preuve manque, une inquiétude apparaît.
« Je ne l’ai quand même pas rêvé »
C’est probablement l’un des aspects les plus touchants du phénomène.
Un grand nombre de recherches de lost media commencent avec une phrase extrêmement simple :
« Quand j’étais enfant, j’ai vu quelque chose à la télévision… »
Puis viennent quelques détails.
Un décor.
Une musique.
Un personnage.
Une scène étrange.
Parfois rien de plus.
Quelqu’un publie son souvenir sur un forum. Une autre personne répond : « Moi aussi ».
Puis une troisième.
Soudain, un souvenir intime devient collectif.
Internet se transforme alors en gigantesque mémoire auxiliaire.
L’un des exemples évoqués dans l’émission concerne un épisode de Sesame Street diffusé en 1976 avec Margaret Hamilton reprenant son personnage de la Méchante Sorcière de l’Ouest du Magicien d’Oz.
L’épisode provoque suffisamment de réactions négatives de parents pour ne plus être rediffusé. Il devient progressivement une curiosité presque inaccessible, avant de ressurgir des décennies plus tard.
Ce qui fascine ici n’est pas seulement l’émission.
Ce sont les enfants devenus adultes qui se demandaient :
« Est-ce que cela a vraiment existé ? »
Car le souvenir d’enfance possède une texture particulière. Il est fragmentaire. Exagéré. Déformé. Mélangé au rêve.
Les lost media viennent toucher exactement cette zone incertaine.
Ils rencontrent ainsi d’autres phénomènes de la culture Internet : effet Mandela, liminal spaces, creepypastas, esthétique VHS, souvenirs télévisuels déformés.
Tous tournent autour d’une même question :
Peut-on faire confiance à sa propre mémoire ?
Quand la télévision était la nounou
Pacôme Thiellement ajoute une dimension particulièrement intéressante.
Pour plusieurs générations, la télévision n’était pas simplement un média.
Elle était présente dans la maison.
Elle occupait les enfants.
Elle racontait le monde pendant que les adultes faisaient autre chose.
D’une certaine manière, elle devenait une nounou électronique.
Or cette nounou n’était pas toujours fiable.
Au milieu d’un programme rassurant pouvait surgir une image incompréhensible, une bande-annonce trop inquiétante, une information dramatique ou une séquence que personne n’avait prévu qu’un enfant regarderait.
C’est peut-être pourquoi certains souvenirs télévisuels deviennent si puissants.
Ils correspondent au moment où l’enfant découvre soudain que le monde n’est pas aussi protégé qu’il le croyait.
Thiellement rapproche cette idée de l’univers de David Lynch.
Chez Lynch, une grande partie de l’étrangeté naît précisément de cette fissure : derrière la pelouse impeccable de la banlieue américaine existe autre chose.
Sous l’herbe parfaitement verte grouillent les insectes.
Le lost media fonctionne parfois de la même manière.
Il représente une petite ouverture dans le décor.
Quelque chose est passé autrefois sur l’écran du salon.
Puis cela a disparu.
Et nous voulons savoir ce que nous avons réellement vu.
Internet transforme les internautes en Club des cinq
Mais les lost media ne sont pas uniquement mélancoliques.
Ils sont aussi extraordinairement ludiques.
Thiellement évoque le Club des cinq : dès qu’un mystère suffisamment concret apparaît, quelque chose se réveille chez l’internaute.
Une chasse au trésor commence.
- On examine de vieux programmes télévisés.
- On contacte d’anciens techniciens.
- On fouille des journaux numérisés.
- On compare des logos.
- On analyse un accent dans une chanson.
- On retrouve le nom d’un studio disparu.
- On téléphone à quelqu’un qui travaillait là quarante ans auparavant.
Individuellement, ces indices paraissent insignifiants.
Collectivement, ils deviennent puissants.
Et c’est peut-être l’un des plus beaux aspects de cette culture : des centaines d’inconnus peuvent travailler bénévolement pendant des années sur une énigme qui n’a presque aucune importance économique.
Aucune entreprise ne leur a demandé de le faire.
Aucune institution ne les paie.
Personne n’a établi de calendrier.
Ils cherchent simplement parce qu’ils veulent savoir.
Une sorte d’archéologie populaire est née spontanément sur Internet.
Ce n’est parfois pas l’œuvre qui compte, mais la quête
Voilà l’un des paradoxes les plus amusants des lost media.
Après dix années de recherche acharnée, le document retrouvé peut être… parfaitement quelconque.
Un générique banal.
Un pilote médiocre.
Une chanson sympathique.
Un dessin animé sans génie particulier.
Mais cela n’a finalement plus beaucoup d’importance.
Parce que l’histoire de sa recherche est devenue plus grande que l’objet lui-même.
Les vidéos consacrées aux lost media fonctionnent souvent ainsi. Elles ne racontent pas seulement une œuvre : elles racontent une enquête.
Un indice trouvé dans une vieille cassette mène vers un forum disparu.
Un pseudonyme mène vers une personne.
Une personne mène vers un ancien groupe.
Une photo mène vers une archive municipale.
La recherche devient récit.
Et le lost media devient prétexte à une aventure collective.
« Like the Wind » : quand Internet choisit une chanson
L’exemple le plus spectaculaire est probablement celui longtemps surnommé « The Most Mysterious Song on the Internet » ou Like the Wind.
Pendant près de deux décennies, des internautes cherchent l’auteur d’une chanson new wave enregistrée sur une radio allemande dans les années 1980.
Ils disposent du morceau.
Mais personne ne sait qui l’a composé.
Des milliers de personnes enquêtent.
Puis, en novembre 2024, l’identité du titre est finalement retrouvée : Subways of Your Mind, du groupe allemand FEX.
Mais pourquoi cette chanson-là ?
Des milliers de groupes obscurs ont enregistré des milliers de morceaux oubliés.
Pourquoi l’humanité numérique s’est-elle acharnée sur celui-ci ?
C’est là que la réflexion de Pacôme Thiellement devient particulièrement intéressante.
À partir du moment où une communauté décide qu’un objet mérite d’être recherché, elle commence à produire sa valeur culturelle.
La chanson devient importante parce qu’elle est recherchée.
Le mystère produit de l’aura.
La quête fabrique du patrimoine.
Autrement dit, Internet ne se contente plus de conserver la culture.
Il commence à décider lui-même ce qui mérite d’être sauvé.
Un patrimoine sans ministère de la Culture
Traditionnellement, la constitution du patrimoine dépend d’institutions.
Musées.
Cinémathèques.
Bibliothèques.
Universités.
Critiques.
Mais dans le monde des lost media, le mécanisme peut s’inverser.
Une poignée d’internautes décide :
« Cette chanson, nous la voulons. »
Puis ils la cherchent.
Pendant des années s’il le faut.
Il ne s’agit plus d’un critique consacrant une œuvre ni d’une maison de disques organisant sa réédition.
C’est ce que Thiellement décrit comme un groupe organique.
Une communauté sélectionne spontanément un objet culturel et décide qu’il doit revenir dans l’Histoire.
Voilà peut-être l’une des transformations les plus intéressantes provoquées par Internet.
La mémoire culturelle n’est plus entièrement verticale.
Elle pousse aussi par-dessous, comme les racines d’un arbre qui soulèvent lentement les pavés.
Les œuvres perdues deviennent plus grandes que les œuvres réelles
Le manque possède cependant une autre propriété : il nourrit l’imagination.
Les scènes supprimées de Twin Peaks: Fire Walk with Me en offrent un exemple remarquable.
Pendant des années, les amateurs de David Lynch savent que ces séquences existent.
Ils connaissent parfois leur contenu grâce au scénario.
Ils les imaginent.
Ils les commentent.
Ils construisent autour d’elles une véritable mythologie.
Lorsqu’elles sont finalement publiées sous le titre The Missing Pieces, elles ne sont plus de simples scènes coupées.
Elles arrivent chargées de vingt années d’attente.
Même phénomène avec Carnival of Light, composition expérimentale des Beatles longtemps restée inaccessible.
Que contient-elle réellement ?
Peut-être quelque chose d’extraordinaire.
Peut-être simplement quelques Beatles expérimentant pendant treize minutes.
Mais tant qu’elle demeure inaccessible, toutes les possibilités restent ouvertes.
Une œuvre perdue possède donc un avantage considérable sur une œuvre disponible :
Elle peut encore être parfaite.
Le manque comme espace de création
Cette absence peut même engendrer de nouvelles œuvres.
Le phénomène est ancien.
Lorsque La Chasse spirituelle de Rimbaud demeure introuvable, un faux texte finit par circuler et par tromper plusieurs critiques.
Internet accélère encore ce mécanisme.
Certains lost media inexistants naissent comme creepypastas : faux dessins animés interdits, émissions supprimées, jeux vidéo maudits.
Des internautes fabriquent ensuite des captures d’écran.
D’autres composent une musique.
Quelqu’un dessine une affiche.
Un objet qui n’a jamais existé commence progressivement à produire des traces.
Le faux lost media devient presque un vrai média.
Étrange retournement : nous inventons parfois les archives qui nous manquent.
Mais faut-il vraiment tout retrouver ?
C’est ici que l’émission quitte le terrain du jeu.
Certaines archives perdues concernent des événements tragiques réels.
La journaliste américaine Christine Chubbuck, par exemple, s’est suicidée en direct à la télévision en 1974. L’enregistrement est devenu au fil du temps l’objet d’une curiosité morbide.
Le raisonnement du collectionneur pourrait être : puisque ce document existe, il faut le retrouver.
Mais pourquoi ?
Dans quel but ?
Qu’apporterait sa diffusion ?
Pacôme Thiellement et Bolchegeek abordent alors une distinction essentielle entre connaître l’existence d’un document et devoir le consulter.
Le documentaire Grizzly Man de Werner Herzog offre une réponse saisissante.
Herzog y écoute l’enregistrement sonore de la mort de Timothy Treadwell et de sa compagne, attaqués par un ours.
Mais le spectateur, lui, ne l’entend pas.
Nous voyons Herzog écouter.
Nous voyons sa réaction.
Cela suffit.
Le réalisateur transforme le document en expérience cinématographique sans céder à l’exposition brute.
Il introduit une frontière.
Certaines archives peuvent être importantes précisément parce que nous choisissons de ne pas les regarder.
À l’époque où chaque image semble devoir circuler, cette idée mérite d’être méditée.
Nous sommes aussi hantés par ce qui n’a jamais existé
Vers la fin de l’échange apparaît naturellement le nom de Mark Fisher.
Difficile en effet de parler de ces œuvres disparues sans rencontrer la question de la hantise.
Notre culture est peuplée de fantômes.
- Films jamais terminés.
- Albums jamais publiés.
- Versions alternatives.
- Futurs artistiques interrompus par la mort d’un créateur.
Bolchegeek raconte ainsi qu’il repousse depuis longtemps le visionnage de Perfect Blue de Satoshi Kon.
Non parce que le film serait perdu.
Mais parce que Satoshi Kon est mort et qu’une fois le dernier film inédit regardé, il n’y aura plus de nouveau Satoshi Kon à découvrir.
Cette intuition dépasse largement les lost media.
Nous conservons parfois volontairement une œuvre inconnue devant nous pour maintenir ouvert un futur possible.
Le manque n’est donc pas toujours quelque chose qu’il faut combler.
Il peut être un espace mental.
Une réserve d’avenir.
Nag Hammadi : les lost media existaient bien avant Internet
La conclusion élargit encore la perspective.
Si l’on accepte une définition suffisamment vaste, l’histoire humaine entière est remplie de lost media.
Des textes gnostiques disparus pendant des siècles ont ainsi ressurgi avec la découverte des manuscrits de Nag Hammadi en Égypte en 1945.
Des œuvres dont nous ne connaissions parfois l’existence qu’à travers leurs adversaires réapparaissent soudain.
Même mécanisme.
Une œuvre est écrite.
Elle disparaît.
Son absence nourrit des hypothèses.
Puis un jour, quelqu’un creuse quelque part et le passé revient.
La différence est qu’aujourd’hui, la pelle de l’archéologue peut être remplacée par un moteur de recherche, une cassette audio, un forum Reddit ou une boîte remplie de VHS dans un grenier.
Les lost media parlent finalement moins du passé que du désir
C’est peut-être la grande idée de cet épisode de Deep Web Fantasia.
Nous croyons chercher des documents.
Mais nous cherchons surtout ce que nous imaginons derrière leur absence.
La chanson que personne n’a encore entendue pourrait être extraordinaire.
Le film disparu pourrait être le chef-d’œuvre oublié d’un réalisateur.
Le dessin animé dont nous gardons trois images floues pourrait enfin expliquer une peur d’enfance.
Et le simple fait de chercher transforme déjà l’objet.
Les lost media deviennent alors une sorte de laboratoire de la culture.
On y observe la naissance d’un mythe.
La fabrication d’une œuvre culte.
La mémoire collective.
La nostalgie.
Le faux souvenir.
Le besoin de preuves.
Le voyeurisme.
La création.
Et cette intuition profondément humaine selon laquelle ce qui nous manque contient peut-être quelque chose d’essentiel.
Internet devait être la grande machine qui empêcherait le monde d’oublier.
Il est finalement devenu autre chose : l’endroit où nous découvrons à quel point nous avons peur de perdre.
Et peut-être également l’endroit où des milliers d’inconnus peuvent décider, sans permission et sans institution, de partir ensemble à la recherche d’un fragment oublié de notre mémoire collective.
Comme une immense chasse au trésor.
Sauf que le trésor n’est pas toujours ce que l’on retrouve.
Parfois, le véritable trésor est simplement d’avoir cherché ensemble.
