Comment une société en vient-elle à ne plus croire ceux qui prétendent l’informer ? Dans un entretien sur Élucid consacré notamment à son livre Le Mensonge et la Colère, Denis Robert relie la construction médiatique du macronisme, la colère sociale et la fragilité du journalisme indépendant. Une critique qui pose une question exigeante : comment défendre la vérité sans transformer ses propres convictions en certitudes ?
Au commencement, il y a un père devant sa télévision. Un homme âgé, vivant seul, auquel Emmanuel Macron inspire une forme de confiance. Et un fils journaliste qui cherche à comprendre cette image rassurante, si éloignée de sa propre lecture du pouvoir.
Denis Robert raconte que son père est mort pendant l’écriture de la préface du Mensonge et la Colère. Ce souvenir donne à sa critique des médias une profondeur particulière. Derrière les éditoriaux, les images présidentielles et les controverses, il y a des personnes qui essaient de se représenter le monde. Leur information accompagne leurs inquiétudes, leurs habitudes, parfois leur solitude.
L’enjeu dépasse alors le jugement porté sur un président : comment se construit la réalité politique à laquelle chacun finit par croire ?
Quand le récit politique rencontre la vie réelle
La thèse de Denis Robert tient dans l’articulation du titre de son livre. Le mensonge entretient un décalage entre les promesses du pouvoir et l’expérience de ceux qui les reçoivent. La colère se nourrit de cette distance, surtout lorsque ceux qui l’expriment ont le sentiment de ne jamais être entendus.
Dans sa lecture des années Macron, la fabrication médiatique du personnage précède et accompagne son action. L’image du renouvellement, du dépassement des camps et de la protection contre l’extrême droite aurait masqué une politique favorable aux intérêts dominants. C’est un réquisitoire politique assumé, dont l’entretien expose la logique.
Les Gilets jaunes occupent une place centrale dans ce raisonnement. Robert y voit l’irruption d’une expérience sociale que la communication gouvernementale ne parvenait plus à recouvrir. Il insiste sur les blessures et la violence de la répression, puis évoque le cas de Zineb Redouane et avance des accusations de dissimulation politique. Ces dernières relèvent de son témoignage et demanderaient un examen documentaire distinct pour être établies.
Le mécanisme qu’il décrit reste intelligible au-delà de ces accusations : lorsqu’une souffrance est traitée principalement comme un problème d’image ou d’ordre public, la défiance peut encore s’approfondir. Le désaccord porte alors sur la possibilité même de faire reconnaître ce que l’on vit.
La vérité comme travail, l’engagement comme responsabilité
Pour préciser sa conception du métier, Denis Robert revient sur une conversation avec Noam Chomsky. Il éprouvait alors une méfiance envers le mot « vérité », trop absolu, presque religieux. Chomsky aurait ramené la discussion à un objet ordinaire : une table dont on peut constater la couleur.
L’anecdote défend l’existence de faits accessibles à l’enquête. Tout ne se réduit pas à des récits équivalents. Mais l’accès aux faits demande du travail : confronter les témoignages, examiner les contradictions, rechercher les documents et accepter de revoir son interprétation.
De là découle sa distinction entre neutralité et honnêteté. Un journaliste possède une histoire, des valeurs, des préférences politiques. La question décisive est ce qu’il en fait lorsque les éléments recueillis dérangent ses convictions.
Robert revendique ainsi un journalisme engagé, tout en refusant de se définir comme militant. Son engagement déclaré va à la recherche de la vérité. Cette distinction contient une exigence considérable : enquêter aussi lorsque le résultat risque de déplaire à son propre public.
L’entretien en montre une tension. Le fondateur de Blast assume ses sympathies politiques et explique certains choix de ne pas participer à des campagnes médiatiques qu’il juge injustes. Cette position ouvre un débat nécessaire : comment distinguer le refus d’un emballement de la réticence à examiner une critique légitime ? La réponse se construit dans les pratiques éditoriales, dossier après dossier.
L’influence s’exerce aussi sans ordre explicite
La discussion sur la propriété des médias est particulièrement intéressante lorsqu’elle quitte l’image du propriétaire dictant personnellement chaque titre.
L’influence peut passer par le recrutement, les promotions, les habitudes de rédaction ou les opinions considérées comme raisonnables. Un milieu relativement homogène peut produire des cadrages convergents sans recevoir chaque matin une consigne commune.
Robert et son interlocuteur discutent de ces mécanismes à propos du Monde. Le journaliste critique vivement sa ligne éditoriale, mais cite aussi des enquêtes et des professionnels dont il respecte le travail. Il reconnaît également la qualité de certains journalistes du Figaro. Ces nuances comptent : sa critique structurelle ne supprime pas toute différence entre les personnes, les services et les productions.
Il emprunte enfin l’image des « runners », ces employés qui transportent les plats en salle. Appliquée au journalisme, elle vise une information qui transmet les déclarations sans prendre le temps de les examiner. L’invité parle, la formule circule, la séquence suivante arrive. La contradiction, lorsqu’elle existe, peut rester une affaire de spectacle.
Nommer les camps, c’est déjà organiser le débat
Le pouvoir médiatique se joue également dans les catégories utilisées pour présenter la vie politique.
Denis Robert conteste notamment l’usage de l’étiquette « extrême gauche » pour La France insoumise. À ses yeux, cette qualification contribue à déplacer l’ensemble du paysage : le centre apparaît comme le seul espace raisonnable, tandis que certaines propositions sociales deviennent suspectes avant même leur discussion.
Cette lecture est politiquement située. Elle soulève néanmoins une question qui concerne tous les camps : sur quels critères classe-t-on un programme, et ces critères restent-ils identiques d’un invité à l’autre ?
Les rapprochements historiques évoqués dans l’entretien prolongent cette interrogation sur les alliances entre intérêts économiques, forces conservatrices et extrême droite. Robert précise qu’il ne pose pas d’équivalence entre les personnalités contemporaines et Hitler. Il cherche des mécanismes de normalisation et de calcul politique. L’analogie mérite donc d’être discutée à ce niveau, sans transformer une comparaison en identité historique.
Gaza, une épreuve pour les pratiques médiatiques
Dans cet entretien, Gaza concentre les reproches adressés au système médiatique. Robert dénonce les asymétries de traitement, les injonctions lexicales et la difficulté à restituer l’histoire du conflit. Il qualifie de génocide la destruction infligée à la population palestinienne et critique les réticences médiatiques à employer ce terme.
Sa critique porte sur la hiérarchie de l’attention : quelles victimes deviennent immédiatement des personnes, quelles souffrances restent des chiffres, quelles déclarations sont interrogées et lesquelles passent sans contradiction ?
Il reconnaît aussi que Blast a dû approfondir sa propre compréhension du conflit, en soulignant le rôle de Soumaya Benaïssa. Cet aveu évite l’image d’un média qui aurait tout compris d’emblée.
La leçon éditoriale dépasse ce seul sujet. Restituer le contexte historique permet de comprendre les événements ; cela ne justifie pas les violences contre des civils. De même, la critique de la politique israélienne doit rester distincte de toute mise en cause des Juifs en tant que groupe. La précision du langage protège la compréhension autant que la dignité des personnes.
Les médias indépendants et leurs nouvelles dépendances
L’expérience de Clearstream traverse tout le propos. Robert distingue son enquête sur les circuits financiers de l’affaire des faux listings qui en a détourné des éléments. Il raconte surtout les années de procédures, l’isolement et les effets du retrait de son livre. Dans son récit, la pression agit sur la capacité matérielle et psychologique à poursuivre le travail.
Cette préoccupation se prolonge lorsqu’il évoque Blast : frais judiciaires, menaces, signalements de vidéos et dépendance à la diffusion par YouTube. Les intentions coordonnées qu’il prête à certains signalements restent son interprétation ; les seules variations d’audience ne permettraient pas de les démontrer.
Le financement par les lecteurs constitue, à ses yeux, une réponse majeure. Il décrit des soutiens qui contribuent pour rendre l’information accessible à tous. L’abonnement devient ainsi une participation à l’existence du média.
Mais ce modèle rencontre d’autres pouvoirs. Robert exprime son malaise face à une audition sénatoriale et rapporte une demande d’identification de certains donateurs. Il craint que la lutte contre la désinformation ne serve à encadrer des voix indépendantes.
Il raconte également que l’identité de Blast a été usurpée pour diffuser un faux contenu. Cet exemple empêche d’évacuer le problème de la manipulation. La question demeure donc double : protéger le public contre les falsifications et empêcher que cette protection devienne un instrument de contrôle éditorial.
Le regard de Mat et le Web : garder les fenêtres ouvertes
Cet entretien invite à appliquer aux médias indépendants l’exigence qu’ils adressent aux grands groupes. Leur autonomie économique est précieuse. Elle ne garantit à elle seule ni l’exactitude d’une enquête, ni la justesse d’une interprétation. La confiance se construit dans la façon de sourcer, de corriger et d’accueillir une contradiction documentée.
L’idée de refuges médiatiques, évoquée dans l’échange, mérite d’être retenue à cette condition : offrir un lieu où penser sans enfermer le lecteur dans une appartenance. Un refuge gagne à garder ses fenêtres ouvertes.
La fin de l’entretien revient justement vers un autre espace. Pendant les années Clearstream, Denis Robert a utilisé des listings comme matière de ses tableaux. Il raconte son désir de reprendre la peinture et de construire un atelier dans la forêt.
Ce détour donne un sens concret à la résistance dont il parle. Continuer à enquêter suppose aussi de préserver ce qui permet de regarder autrement, de créer et de ne pas laisser l’adversaire occuper toute la vie. Après la colère, il reste une toile à reprendre.
Sources
- Entretien avec Denis Robert sur Élucid — vidéo source.
- Transcription intégrale fournie pour la rédaction. Les témoignages, jugements politiques et accusations de l’intervenant sont restitués comme tels. Cet article ne constitue pas une vérification indépendante de chacun des dossiers évoqués.
