Poète, slameur, auteur, vidéaste, amateur de philosophie orientale, explorateur des catacombes et désormais utilisateur intensif de l’intelligence artificielle : Meusli Labaz Ogma se prête mal aux cases. Derrière cette apparente dispersion se dessine pourtant une ligne assez simple : raconter des histoires, fabriquer des images et donner corps à ce qui, longtemps, ne pouvait exister que dans son imagination.
Pour ce Live 18 de Mat et le Web, il aurait été tentant de parler immédiatement d’intelligence artificielle. Ce serait pourtant prendre l’histoire à l’envers.
Avant les prompts, les générateurs vidéo et les voix synthétiques, il y avait les mots.
Meusli se présente d’abord comme poète. Il écrit des chansons, des histoires et des scénarios. L’IA n’est venue que beaucoup plus tard se greffer sur un imaginaire déjà là. Depuis l’adolescence, le théâtre, la poésie, le rap et le slam accompagnent son parcours.
Il raconte avoir grandi à Montrouge, dans les Hauts-de-Seine, dans un environnement familial où musiciens, littérature et goût de la langue française avaient déjà leur place.
Ce détail change beaucoup de choses dans le débat contemporain sur l’IA : ici, l’outil n’est pas venu créer une vocation. Il est arrivé au milieu d’une histoire artistique commencée bien avant lui.
Le slam : prendre la parole pour rencontrer l’autre
À l’adolescence viennent le rap et l’écriture. Puis le slam.
Pour Meusli, la différence essentielle tient à la nudité possible de la parole : le rap s’appuie généralement sur une musique, tandis que le slam peut n’avoir besoin que d’un poète et d’une scène.
Mais c’est surtout l’esprit de ces scènes ouvertes qui semble l’avoir marqué.
On y écoute celui qui parle. Il peut raconter sa vie, ses blessures, ses difficultés. Pour le jeune auteur, cette circulation de récits devient une nourriture littéraire autant qu’humaine. Le slam apparaît moins comme un genre musical que comme un territoire où chacun peut déposer momentanément quelque chose de lui-même.
Au début des années 2010, la rencontre avec le beatmaker Dijet Roswell, avec lequel il continue de collaborer, lui permet d’enregistrer ses premiers morceaux.
Très vite, le son appelle l’image.
Avec peu de matériel, une caméra posée sur une table et des logiciels gratuits, il commence à monter ses propres clips. Le déclic est presque artisanal : quelques plans suffisent à découvrir le plaisir du montage et cette possibilité particulière qu’offre le clip de raconter une histoire condensée, parfois simplement par une succession d’images poétiques.
On trouve déjà là quelque chose que l’intelligence artificielle amplifiera quinze ans plus tard : faire avec les outils disponibles plutôt qu’attendre de posséder les moyens idéaux.
Disparaître d’Internet sans cesser d’écrire
Puis Meusli disparaît presque des radars publics.
Non parce que l’écriture s’arrête, mais parce que la vie impose une autre priorité. Il rencontre celle qui deviendra sa compagne et décide de consacrer une large partie de son temps à ses enfants et à sa famille, en devenant père au foyer.
L’artiste se met en retrait, pas l’auteur.
Il continue d’écrire, accumule des textes, imagine des personnages et des scénarios sans savoir exactement ce qu’ils deviendront.
En 2016, il participe notamment à Marty Brown, un projet de cinq titres avec un groupe évoluant entre rock, funk et, par endroits, métal.
Mais la création publique reste secondaire pendant plusieurs années.
Les prémices d’un véritable retour apparaissent autour de 2024, avant une reprise plus affirmée en 2025. Entre-temps, quelque chose d’inattendu est arrivé dans le paysage : des outils sont désormais capables de transformer une partie de ses vieux scénarios, personnages et images mentales en matière visible.
C’est là que l’IA cesse pour lui d’être un gadget.
Quand les histoires longtemps impossibles deviennent réalisables
Meusli raconte avoir abordé ChatGPT et les premiers outils génératifs avec curiosité, mais sans imaginer immédiatement jusqu’où ils pourraient le conduire.
Amateur de science-fiction depuis l’enfance, il connaissait évidemment les promesses du futur : robots, assistants intelligents, images impossibles. Mais les premières expérimentations restent d’abord un amusement.
Il génère des images absurdes. Fabrique de petites vidéos pour ses enfants. Transforme sa fille en super-héroïne. Observe les premières vidéos IA, encore maladroites, parfois grotesques.
Puis un travail de clip change l’échelle de l’expérience.
Une artiste avec laquelle il collabore insiste pour le rémunérer. Une partie de cet argent lui permet de prendre ses premiers abonnements à des plateformes de génération.
À mesure qu’il affine ses descriptions et ses prompts, Meusli découvre que ses années d’écriture deviennent soudain un avantage : il sait concevoir un personnage, une situation, un cadre, une intention.
Et surtout, il peut désormais essayer.
Faire voler quelqu’un, créer un décor impossible ou produire une séquence qui aurait autrefois demandé un tournage lourd, une équipe et des effets spéciaux devient accessible à un créateur isolé.
La révolution se situe peut-être moins dans la perfection technique des images que dans cette disparition progressive du premier obstacle : « je n’ai pas les moyens ».
Le « créateur augmenté », plutôt que « l’artiste IA »
Sur ce point, Meusli revendique une formule intéressante. Il n’aime guère l’expression « artiste IA ». Il préfère parler de « créateur augmenté », voire de « rappeur augmenté ».
L’intelligence artificielle reste pour lui un outil : un instrument supplémentaire dans l’atelier. Sans intention préalable, sans idée et sans direction, elle ne produit pas l’œuvre qu’il souhaite défendre.
Mais placée entre les mains de quelqu’un qui porte déjà un imaginaire, elle réduit considérablement l’écart entre la vision et sa réalisation.
Cette distinction permet d’éviter une partie du faux débat opposant mécaniquement l’humain à la machine.
Une caméra n’est pas un cinéaste. Un synthétiseur n’est pas un musicien. Un logiciel de montage n’est pas un réalisateur. De la même manière, un générateur n’est pas automatiquement un auteur.
Cela n’annule évidemment pas les bouleversements économiques provoqués par ces technologies. Certains métiers créatifs seront transformés, d’autres fragilisés, et les tensions sont déjà visibles.
Mais Meusli regarde aussi l’autre versant de cette histoire : des personnes qui ne seraient jamais entrées dans un studio, un plateau de tournage ou une société de production peuvent désormais commencer à raconter leurs propres histoires.
C’est cette démocratisation qui l’enthousiasme.
Il imagine volontiers quelqu’un qui, sans formation de cinéaste ni moyens considérables, pourrait transformer un rêve ou une histoire personnelle en images. Pour lui, cette création modeste pourrait parfois devenir plus intéressante qu’une nouvelle production industrielle fabriquée selon des recettes déjà éprouvées.
Ogma, Mushin et le fil spirituel
Il existe pourtant une autre dimension, presque opposée en apparence à cette passion technologique : la spiritualité.
Le nom Ogma, explique-t-il, fait référence pour lui au dieu celte de l’éloquence. L’association lui convient : Meusli aime raconter, parler, déclamer et transmettre.
Le titre Mushin renvoie quant à lui à son intérêt pour les arts martiaux et la philosophie taoïste, qui nourrissent depuis longtemps son écriture. Il dit avoir lui-même pratiqué les arts martiaux et évoque régulièrement dans ses textes des figures de chevaliers ou de samouraïs.
Sa spiritualité ne passe cependant pas par une adhésion religieuse précise. Elle emprunte davantage à une curiosité pour différentes traditions, à la nature et à une volonté de ne pas enfermer le monde dans une seule grille de lecture.
L’une des images les plus fortes de l’entretien apparaît lorsqu’il décrit la vie comme « une espèce de voile » : chaque nouvelle découverte ferait un trou supplémentaire dans ce voile et permettrait d’apercevoir quelque chose de l’autre côté.
Technologie d’un côté, spiritualité de l’autre ? Peut-être pas.
Dans son univers, elles répondent finalement à une même impulsion : chercher ce qui existe derrière la surface et tenter de lui donner une forme.
Sous Paris, un autre monde
Ce goût des mondes cachés prend même une forme très concrète : Meusli est aussi cataphile.
Les galeries souterraines parisiennes lui offrent un refuge étrange. Sous la ville bruyante apparaissent le silence, les salles, les peintures, les rencontres et une géographie parallèle.
Descendre sous Paris donne parfois le sentiment de se retrouver très loin de la capitale.
La remontée devient presque symbolique : revenir à la surface après plusieurs heures sous terre peut donner l’impression de revenir d’une autre planète, ou d’être recraché par la Terre.
Cette expérience résonne curieusement avec le reste de son parcours : passer d’un monde à l’autre, franchir les frontières, observer la réalité depuis un endroit légèrement décalé.
Après 2020 : une société devenue plus méfiante
La conversation quitte ensuite le seul terrain artistique.
Meusli porte sur l’après-Covid un regard marqué par la transformation des rapports humains. Sans prétendre que tout le monde a vécu cette période de la même manière, il estime qu’elle a laissé derrière elle davantage de méfiance et de retenue.
Il parle même d’une forme d’hypervigilance devenue perceptible dans les relations ordinaires.
De là vient une partie de sa défiance envers les mécanismes politiques ou médiatiques susceptibles d’accentuer les oppositions. Ses positions sur ces sujets lui appartiennent : elles doivent être comprises comme son regard et non comme des faits établis par l’entretien.
Mais derrière le vocabulaire politique apparaît surtout une préoccupation constante : comment continuer à parler avec quelqu’un qui ne pense pas comme nous ?
Meusli insiste sur ce terrain commun qui subsiste derrière les étiquettes. Deux personnes radicalement opposées peuvent avoir des enfants, aimer, souffrir, rire ou se reconnaître dans des expériences semblables.
L’autre n’est jamais entièrement réductible au camp dans lequel on l’a rangé.
Une humanité commune, une multitude de cultures
C’est peut-être ici que les dimensions artistique, politique et spirituelle de Meusli finissent par se rejoindre.
Son idéal n’est pas celui d’un monde uniforme. Au contraire : il évoque un monde composé d’une seule humanité et d’une multitude de cultures, où chacun pourrait devenir ce qu’il souhaite sans nuire à l’autre.
Il regarde d’ailleurs les nouvelles générations avec davantage d’espoir que de pessimisme. Leur capacité à expliquer, créer, communiquer et accéder à des outils autrefois réservés à quelques-uns lui semble annoncer autre chose.
L’IA participe pour lui à cette mutation.
Pas parce qu’elle réglerait magiquement les problèmes de l’humanité. L’entretien aborde d’ailleurs de nombreuses hypothèses — automatisation du travail, revenu universel, nouvelles formes démocratiques, progrès scientifiques — qui doivent rester précisément ce qu’elles sont : des hypothèses et des pistes de réflexion.
Mais parce que ces technologies obligent à reformuler une vieille question : que devient l’être humain lorsque produire, fabriquer et créer cesse progressivement d’être réservé à ceux qui possèdent les moyens matériels ?
Into le Musliverse : passer maintenant à l’acte
Pour Meusli, cette question n’est déjà plus tout à fait théorique.
Son projet principal porte un nom qui résume assez bien son univers : Into le Musliverse.
La série doit suivre une version alternative de lui-même qui vient chercher le Meusli de notre dimension et l’entraîne dans une succession de voyages interdimensionnels volontairement décalés.
Le projet doit mêler science-fiction, humour, personnages inspirés de son entourage et goût du récit.
Meusli envisage pour l’instant une première saison de dix épisodes d’environ dix à quinze minutes.
Le projet reste artisanal. Les clips réalisés pour d’autres artistes permettent notamment de financer une partie des abonnements et crédits nécessaires aux générations IA.
À côté du discours parfois abstrait sur la « révolution de l’intelligence artificielle », il y a donc une réalité beaucoup plus simple : un auteur chez lui, avec un ordinateur, du temps, des idées et suffisamment d’obstination pour essayer de fabriquer ce qu’il imaginait autrefois sans pouvoir le produire.
C’est peut-être là que le terme de créateur augmenté prend tout son sens.
Non pas un artiste devenu artificiel.
Un créateur auquel on vient de donner davantage de bras.
Créer plutôt que se résigner
Ce Live 18 aura traversé beaucoup de territoires : le slam, la famille, les catacombes, le Covid, la politique, les religions, les arts martiaux, la science-fiction et l’intelligence artificielle.
Tout cela aurait pu former un joyeux capharnaüm.
Pourtant, une idée revient constamment : ne pas attendre l’autorisation de créer.
Écrire quand il n’y a pas de studio. Filmer avec une caméra posée sur une table. Continuer à remplir des carnets lorsque personne ne regarde. Utiliser l’IA lorsque celle-ci permet enfin de mettre en mouvement un univers resté trop longtemps dans un tiroir.
Et garder au milieu de tout cela une curiosité pour les autres.
Au moment de conclure l’entretien, Meusli résume finalement son propos avec beaucoup moins de détours :
« Aimez-vous les uns les autres, pratiquez les arts, soyez créatifs et ne vous restreignez pas. Suivez votre imagination et votre cœur. »
Une formule presque naïve.
À une époque qui semble avoir fait de la complexité une industrie, ce n’est peut-être pas son moindre mérite.
Sources
- Mat et le Web — Live 18 : entretien avec Meusli Labaz Ogma, 12 septembre 2026 — voir le live sur YouTube.
- Transcription intégrale du Live 18, utilisée comme source primaire pour restituer les propos et le parcours de Meusli Labaz Ogma.
