
Il y a des phrases qui claquent comme une porte en pleine nuit. « Ils ont tué nos vieux et stérilisé nos enfants » en fait partie. La vidéo dont tu m’as transmis la transcription (et le texte publié sur Substack) propose un récit total : la France aurait basculé en 2025 dans un solde naturel négatif (plus de décès que de naissances) non pas par vieillissement, crises sociales ou tendances longues, mais par un enchaînement de décisions sanitaires — confinements, Rivotril en Ehpad, campagnes vaccinales — dont les courbes seraient la signature.
Ce texte ne cherche pas à « calmer le jeu » pour faire joli. Il cherche mieux : tenir la route. Prendre le récit au sérieux, regarder les chiffres en face, et vérifier si la mécanique logique résiste — ou si elle se fissure dès qu’on change d’angle, de méthode, d’échelle.
Synthèse des thématiques (pour ne pas se perdre dans la forêt)
- Le constat : 2025 marquerait un basculement démographique (plus de décès que de naissances), présenté comme un signal d’alarme.
- Le récit : la « folie covidienne » aurait accéléré les décès (via Ehpad/Rivotril) et fait chuter les naissances (via vaccination et stérilisation).
- Les preuves affichées : séries de mortalité (brutes et standardisées), surmortalité par âge, comparaisons européennes, ventes de Rivotril, superposition vaccins/décès, courbes mensuelles de naissances.
- Le point critique : la plupart des graphiques montrent des corrélations ; la question est de savoir si elles deviennent des causalités… ou des mirages statistiques.
1) Quand une statistique devient une scène de crime
La vidéo installe très vite l’ambiance : on nous aurait « survendu » 2020 (« nous sommes en guerre »), puis caché l’essentiel ensuite. Elle accuse une lecture médiatique truquée et revendique une lecture « froide » des données.
« Faire un zoom brut sur 2020 sans corriger ça, c’est de la malhonnêteté intellectuelle niveau CP. »
Il y a, dans cette posture, quelque chose de séduisant : on promet de quitter l’émotion pour la méthode. Le problème, c’est que la méthode, ici, est souvent utilisée comme un projecteur… orienté. Les chiffres deviennent des indices, puis des verdicts. Et entre les deux, on saute des étapes.
2) Les graphiques : ce qu’ils montrent… et ce qu’ils ne peuvent pas prouver
Le Substack (et la transcription) s’appuie sur une série de graphiques. Voici une lecture « au scalpel », graphique par graphique, en séparant signal et interprétation.
A) Graphique « décès annuels » : la courbe est réelle, l’explication est ouverte
La courbe des décès annuels monte à long terme, avec des bosses (grippes, canicules, vagues Covid). La vidéo dit en substance : « 2020 n’a rien d’un carnage, c’est un petit saut hivernal. »
Problème : une hausse « noyée » dans une tendance n’est pas une non-hausse. Et l’exercice est piégeux : en démographie, les volumes bruts montent mécaniquement quand la population grandit et vieillit. Mais cela n’annule pas l’existence d’une surmortalité en 2020.
B) Graphique « centenaires » : l’erreur classique stock vs flux
Montrer que le nombre de centenaires augmente ne prouve pas qu’il n’y a pas eu surmortalité. Pourquoi ? Parce qu’on confond un stock (le nombre de personnes vivantes à un instant) et un flux (le nombre de décès sur une période). Le stock peut continuer d’augmenter même si le flux grimpe, si les générations qui arrivent au grand âge sont plus nombreuses.
Autrement dit : une marée montante peut cacher des vagues plus hautes. Ce n’est pas “mensonge”, c’est juste la physique des populations.
C) Graphique « mortalité standardisée par âge » : utile, mais instrumentalisable
La vidéo affirme une phrase choc : 2020 serait « une des années les moins mortelles de toute l’histoire ». Là, on joue sur un effet d’optique : sur un siècle, la mortalité standardisée baisse énormément grâce aux progrès sanitaires. Donc même une crise réelle peut rester « basse » par rapport à 1950. Mais cela ne signifie pas que 2020 ait été “tranquille” par rapport aux années immédiatement voisines.
D) Graphiques « décès hebdomadaires par âge » : oui, il y a un signal au printemps 2020
L’un des graphiques les plus importants est celui qui ventile les décès hebdomadaires par tranche d’âge : on y voit un pic inhabituel au printemps 2020 chez les plus âgés. Ce signal est réel dans de nombreux pays européens. La question devient : quelle part relève du virus, quelle part relève de l’organisation des soins, quelle part relève des effets indirects (isolement, ruptures de prise en charge, retards de soins) ?
E) Comparaison avec l’Allemagne : attention à la “fausse expérience naturelle”
La vidéo dit : « Allemagne, pas de confinement strict, pas de surmortalité — donc confinement = surmortalité. »
Le saut logique est énorme. Les pays n’étaient pas au même stade épidémique au même moment, n’ont pas la même structure d’âge, ni les mêmes clusters initiaux, ni la même densité, ni les mêmes chaînes de contamination, ni la même organisation hospitalière. Et surtout : les mesures sont souvent une réponse à une situation, pas la cause initiale du choc.
F) Graphique « ventes de Rivotril » : un indicateur troublant, pas une preuve de meurtre
La vidéo aligne : décret → explosion des ventes → pic de mortalité → « on a toutes les preuves ».
« Deux décrets, deux vagues de doses de Rivotril, deux pics de mortalité. »
Oui, il y a eu un cadre dérogatoire permettant l’usage du clonazépam injectable dans des situations définies chez des patients atteints ou susceptibles de l’être, notamment en contexte de détresse respiratoire / approche palliative. Mais l’existence d’un décret ne suffit pas à conclure à une politique d’euthanasie. Elle dit autre chose, plus brutalement réel : un système sous tension, des pénuries, des arbitrages, des protocoles exceptionnels, et un terrain (Ehpad) où la France a souvent été en difficulté.
G) Graphique « vaccins distribués » superposés à la surmortalité : corrélation ≠ causalité
Superposer une courbe de “vaccins distribués” à une courbe de décès et conclure « à chaque campagne = vague de décès » est une figure classique… et fragile. Pourquoi ?
- Distribution ≠ injection (ce n’est pas la même variable).
- Saisonnalité : l’hiver produit des pics de mortalité (grippe, Covid, co-infections), et c’est aussi la saison des campagnes.
- Circulation virale : les campagnes sont souvent déclenchées parce que le risque augmente.
- Biais sociaux : vaccinés et non-vaccinés diffèrent en comportements de santé, accès aux soins, profils socio-démographiques.
H) Graphique « mortalité des jeunes adultes » : un signal à investiguer, pas à sceller
La vidéo dit : « dès mi-2021, mortalité au-dessus de tous les seuils, mystère total ». Si une hausse est observée, il faut la décomposer : causes externes, santé mentale, accidents, drogues, retards de soins, conséquences indirectes de la crise… Un “mystère” devient vite un aimant à hypothèses. Mais la bonne enquête commence précisément quand on refuse le réflexe du coupable unique.
I) Graphique « naissances mensuelles » : la chute est visible… mais la conclusion “stérilisation” ne suit pas
La baisse des naissances est spectaculaire, oui, et la vidéo insiste sur un “timing” : vaccination de masse des jeunes → neuf mois plus tard → plongeon.
« La jeunesse est en partie stérilisée, en timing parfait avec la piqûre de masse. »
Le mot “stérilisation” est un verrou rhétorique : une fois posé, tout le reste devient suspect. Or, sur ce point, la littérature médicale et les données disponibles sont beaucoup plus solides que les insinuations : l’hypothèse d’une stérilisation de masse induite par les vaccins à ARNm n’est pas étayée par les études de fertilité (conception, PMA, paramètres spermatiques, etc.). La baisse des naissances mérite enquête, mais l’accusation exige des preuves d’un autre niveau qu’un alignement temporel.
3) Le nœud de l’affaire : “preuves” ou “récit qui colle aux courbes” ?
Ce que produit la vidéo, au fond, c’est un procès par montage : on juxtapose des séries, on pointe des coïncidences, et l’architecture émotionnelle fait le reste. C’est efficace, parce que notre cerveau adore relier des points — surtout quand il a perdu confiance.
Mais une enquête sérieuse doit poser au moins quatre questions, systématiquement :
- Quelle est la variable exacte ? (distribution, injection, surmortalité standardisée, décès toutes causes, décès Covid, etc.)
- Quelle est l’unité de temps ? (semaine, mois, année — et que gagne-t-on / perd-on en changeant d’échelle ?)
- Quelles variables manquent ? (vagues épidémiques, températures, grippe, accès aux soins, structure d’âge, effets indirects, causes de décès)
- Quel test de causalité ? (groupes comparables, analyses ajustées, études de cohorte, contrôles)
4) Rivotril, Ehpad, fin de vie : là où la colère touche un point réel
Là où la vidéo touche un nerf, c’est sur la dignité des personnes âgées. Le pays a vécu une séquence où des familles n’ont pas pu voir leurs proches, où des établissements ont été isolés, où l’hôpital a rationné, où l’on a parlé “flux” et “capacités” comme on parle d’un embouteillage. Tout cela laisse une trace. Et quand un décret autorise un usage dérogatoire d’un sédatif en contexte respiratoire/palliatif, le soupçon devient inflammable.
Deux choses peuvent être vraies en même temps :
- Oui, il faut regarder sans détour la manière dont les Ehpad ont été gérés, les pénuries, les protocoles, les ruptures de soins.
- Non, cela ne suffit pas à établir un projet d’“euthanasie” planifiée sur la seule base d’une corrélation ventes/décès.
La différence entre ces deux lignes, c’est la différence entre demander des comptes et désigner un crime sans procès. Les deux viennent parfois de la même douleur, mais elles n’ont pas la même exigence de preuve.
5) Naissances : la vraie question n’est pas “qui”, c’est “pourquoi”
La chute des naissances est un fait social total. Elle parle :
- du coût du logement,
- de la précarité et des trajectoires professionnelles cassées,
- du report de l’âge du premier enfant,
- de la fatigue collective,
- et d’un climat où l’avenir ressemble moins à une promesse qu’à une météo instable.
Mettre tout cela sur le dos d’un unique facteur biologique est tentant (c’est clair, c’est “net”), mais c’est rarement vrai. La démographie, c’est souvent moins un complot qu’un glissement de terrain : on ne l’entend pas venir, puis un jour la route est coupée.
Conclusion : tenir la vérité comme on tient une lampe dans le vent
La vidéo et son texte Substack offrent un récit qui “colle” à des courbes, et qui répond à une demande profonde : comprendre, et surtout ne plus être pris pour un enfant. Mais la rigueur ne consiste pas à remplacer une narration officielle par une narration inverse. Elle consiste à faire ce que la vidéo prétend faire… en allant jusqu’au bout : distinguer signal, hypothèse, preuve.
Si tu veux un angle franchement éditorial, le voici : le scandale central n’est pas forcément celui que la vidéo désigne. Le scandale, c’est peut-être d’avoir rendu possible — par déficit de transparence, par communication infantilisante, par verticalité — un monde où des courbes deviennent des tribunaux populaires. Et où, faute de confiance, on n’a plus que deux camps : ceux qui “croient” et ceux qui “démentent”.
Or on a besoin d’une troisième voie : enquêter. Poser des questions dures. Exiger des données propres. Refuser les raccourcis. Et garder, malgré tout, une part de calme — parce que c’est dans le calme qu’on voit les détails, comme dans une forêt quand le vent tombe.
