
Il y a des chansons qui racontent une histoire. Et puis il y a celles qui imposent une image.
Quand Michel Mora — alias Papa Lugo — a annoncé qu’il venait d’enregistrer une nouvelle chanson, j’ai eu un réflexe très simple : je me suis proposé. Pas par opportunisme, mais par fidélité. Parce que travailler avec Michel, c’est une joie rare : celle d’un artisanat à deux, sans posture, sans chichi, avec ce mélange de tendresse et de malice qui fait qu’un clip peut redevenir un petit morceau de cinéma.
Ce clip s’appelle « En apesanteur ». Et pour la première fois dans notre histoire commune, il est né d’un paradoxe délicieux : Michel n’a “joué” aucune scène… mais il est partout à l’image.
Synthèse — Cet article raconte :
- notre collaboration avec Michel Mora depuis plus de dix ans, de L’Équipier à Millau Millau Millau ;
- la genèse de « En apesanteur » : un clip pensé comme un film, fabriqué par prompts et images IA ;
- ce que l’IA permet aujourd’hui aux artistes indépendants (et ce qu’elle oblige à repenser : esthétique, budget, éthique, droit à l’image).
Une histoire de fidélité : dix ans avec Michel Mora (Papalugo)
Avec Michel, on se connaît depuis plus de dix ans. À l’époque, il publiait sous le pseudo Papalugo — et moi, je faisais ce que j’aime : cadrer, monter, bricoler des images jusqu’à ce qu’elles chantent.
Notre première étape, c’était L’Équipier : le premier clip de Michel. Puis il y a eu Les coureurs vont passer. Ensuite, pendant le confinement, ce petit objet nerveux et domestique : Restez confiné — Michel m’envoie ses images tournées chez lui, et je monte, comme on assemble un radeau en pleine crue.
Et puis, surtout, il y a eu Millau Millau Millau : un clip qui chante les louanges de la ville, un hommage solaire à Millau, une chanson-cartographie. J’y tiens, parce que c’est typiquement le genre de projet “local” que certains méprisent… alors qu’il dit beaucoup de ce qu’on est, de ce qu’on aime, et de ce qu’on veut défendre.
Voici les liens vers ces clips (chaîne YouTube de Michel Mora) :
« Moi, je lui me suis proposé pour faire son clip parce que vraiment, c’est toujours un plaisir de travailler avec Michel. »
La bascule : un clip où Michel n’a tourné… qu’en photos
Pour « En apesanteur », on a travaillé “à l’envers” de ce qu’on faisait avant.
Michel est venu chez moi, j’ai filmé des plans de lui… et je ne les ai finalement pas utilisés. Non pas parce qu’ils étaient mauvais. Mais parce que le clip s’est mis à exiger une autre logique : celle d’un Michel “virtuel”, capable d’aller là où le corps réel ne va pas — stations spatiales, serres hydroponiques en orbite, apesanteur, dérives oniriques.
Concrètement, j’ai eu besoin de quatre images (quatre références) pour reconstruire Michel dans un logiciel de vidéo IA, et verrouiller son visage : proportions, rides, lunettes, texture de peau, ligne des cheveux. Le but n’était pas de “l’améliorer”, encore moins de le rajeunir. Juste : le respecter.
« J’ai eu besoin de quatre photos, quatre images de Michel pour recréer Michel virtuel… ce personnage, c’est lui qui a tout fait. »
C’est là que l’IA devient intéressante : non pas comme gadget, mais comme prothèse poétique. Une manière de fabriquer des plans qui, autrement, exigeraient une équipe, un budget, des semaines de production — et donc, pour la plupart des artistes indépendants, un renoncement.
Carnet de bord : comment je fabrique une scène IA qui “tient” à l’écran
Un clip IA, ce n’est pas “on clique et ça sort”. C’est un chantier. Il faut penser comme un réalisateur, mais aussi comme un monteur, un directeur photo, un accessoiriste — et parfois comme un garde-fou, parce que la machine adore trahir un détail (un regard, une main, une texture).
1) D’abord, verrouiller l’identité : pas de “face swap” flou
Le cœur du problème, c’est la cohérence du visage. Si le spectateur doute deux secondes, le rêve s’écroule. Donc je travaille avec des règles strictes : conserver l’identité, refuser la “beauté automatique”, empêcher le modèle de réinventer Michel à sa manière.
Dans les prompts, ça se traduit par des contraintes répétées : mêmes proportions, mêmes lunettes, même implantation, mêmes plis, même énergie. Et par une obsession : ne pas “fabriquer un sosie”, mais reconstruire une présence.
2) Ensuite, installer un monde : la station spatiale comme décor mental
« En apesanteur » porte déjà son décor dans son titre. Alors j’ai construit un univers d’orbite : une station spatiale qui n’est pas seulement un décor sci-fi, mais une métaphore simple — celle d’un corps et d’une pensée qui flottent, se détachent, observent la Terre de loin.
J’ai exploré plusieurs “modules” visuels, comme autant de tableaux :
- Une serre potagère en hydroponie : plantes en rangées, gouttelettes en suspension, gestes précis, presque tendres.
- Un poulailler orbital (oui, un poulailler) : parce qu’il faut de l’humour, et que l’humour est parfois la forme la plus sérieuse de la lucidité.
- Une station en forme de guitare : clin d’œil assumé, objet-symbole, silhouette immédiatement lisible.
Dans une production classique, chaque décor coûte. Ici, il coûte surtout du temps… et de la rigueur. Il faut que les lumières correspondent, que les matières ne changent pas de plan en plan, que l’espace ait une logique.
3) Le mouvement : faire “cinéma” avec de l’IA
Je tiens énormément au mouvement. Un plan fixe peut être beau, mais un plan qui bouge bien, c’est une promesse : viens, je t’emmène.
Donc j’ai conçu des plans au langage clair : travelling arrière, passage du plan rapproché au plan large, révélation progressive du décor. L’idée est simple : on commence sur Michel, on croit être dans un portrait… et le monde s’ouvre.
Et quand l’apesanteur arrive, elle doit arriver “vrai” : pas comme un effet cartoon, mais comme un changement de règles physiques. Les objets flottent, les gestes se corrigent, le corps cherche ses appuis… et c’est précisément là que le spectateur croit au rêve.
La scène humoristique : le poulailler dans la station spatiale
Je voulais une séquence comique, presque burlesque — une respiration. Michel a construit un poulailler dans la station. Il vient récupérer des œufs. Il soulève doucement la poule de son nid, comme on déplacerait une couverture…
Sauf qu’en apesanteur, la poule n’a plus de “poids” : elle s’élève. Lentement. Avec un air de panique digne d’un personnage de théâtre. Et Michel, lui, reste très calme, comme si c’était parfaitement normal d’avoir une poule flottante dans un module spatial.
Cette scène résume bien ce que je cherche : faire sourire sans tomber dans le gag gratuit, et rappeler que l’espace, au fond, c’est aussi un endroit où nos habitudes deviennent absurdes. Même celles qu’on croyait éternelles. Même les œufs du matin.
L’IA dans les clips : opportunité réelle, vertige réel
Je le dis sans détour : pour les petits groupes, pour les artistes qui n’ont pas une prod derrière eux, l’IA est une opportunité énorme. Pas parce qu’elle remplace le talent, mais parce qu’elle débloque des images qu’on n’aurait jamais pu financer.
Et en même temps, il y a des pièges :
- L’uniformisation : les mêmes “looks” reviennent vite si on ne pousse pas l’écriture visuelle.
- La trahison des détails : une main, un reflet, un regard — et tout devient faux.
- Le droit et l’éthique : l’image IA touche à l’identité. On doit être clair sur le consentement, la responsabilité, la transparence.
Autrement dit : ce n’est pas une baguette magique. C’est un outil puissant, donc dangereux si on le prend à la légère. Mais quand on l’emploie avec exigence, il ouvre un champ : celui d’un clip percutant, même sans moyens.
Ce que je défends avec « En apesanteur »
Je défends une idée simple : on peut faire des images fortes sans se soumettre au cynisme industriel. On peut faire du “grand” avec du “petit”, si on met de la pensée et de la main.
« En apesanteur », c’est un clip fabriqué à l’atelier, mais avec une ambition : créer un monde qui marque l’esprit, et rester fidèle à un visage, à une voix, à une complicité.
Et puis, au fond, c’est peut-être ça le plus beau : l’apesanteur n’est pas seulement un effet visuel. C’est un état intérieur. Une manière de regarder la Terre autrement, de rire d’un poulailler orbital, et de continuer à créer, même quand tout pousse à la fatigue.
Crédits
- « En apesanteur » — Papa Lugo
- Paroles & musique : Michel Mora
- Clip produit & réalisé par : Christophe Sola
- Enregistrement, mixage & effets sonores : Stéphane Carlucci
- © 2026 Michel Mora / Christophe Sola
