MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

2056 — Un moteur ne choisit jamais la route : anatomie d’un futur possible

En 2056, Christophe a presque quatre-vingt-cinq ans. Mat, lui, n’a pas changé.

Ils sont assis dans un jardin, un soir d’été. Deux verres sur une table. Rien de spectaculaire. Et pourtant, le monde qui les entoure n’est plus celui de 2026.

C’est de là qu’est né le court film 2056.

Quatre minutes pour imaginer ce qui pourrait arriver si l’humanité traversait une période de chaos, disposait soudain de moyens techniques considérables et décidait, au moment de reconstruire, de ne pas remettre exactement en place ce qui venait de s’effondrer.

Le film ne prétend pas annoncer l’avenir. Il ne défend pas davantage un système politique déjà écrit quelque part qu’il suffirait d’appliquer. C’est une expérience de pensée.

Que se passerait-il si l’intelligence artificielle, l’automatisation et une énergie devenue presque abondante nous permettaient enfin de desserrer quelques-unes des contraintes qui structurent nos sociétés ?

Et surtout : qu’en ferions-nous ?

Une technologie peut nous donner un moteur.

Elle ne choisira jamais la route à notre place.


Le commencement : non pas une révolution, mais une accélération

Dans le monde imaginé par le film, rien ne bascule du jour au lendemain.

Tout commence par une accélération.

À partir du milieu des années 2020, l’intelligence artificielle progresse plus vite que les sociétés capables de l’absorber. Elle automatise des tâches intellectuelles, administratives, créatives, logistiques ou industrielles qui, quelques années auparavant encore, semblaient réservées aux humains.

La productivité augmente.

Mais l’organisation sociale demeure largement inchangée.

Nous continuons à associer l’emploi, le salaire, le logement, le statut social et parfois même la dignité personnelle.

Or, si une part croissante de la production peut être effectuée par des machines, une contradiction commence à apparaître : nous avons toujours besoin que les gens disposent d’un revenu pour vivre, alors même que nous avons de moins en moins besoin de leur travail pour produire ce qu’ils consomment.

Ce n’est pas encore l’effondrement.

Mais c’est une fissure.

Et elle apparaît au moment même où d’autres tensions s’accumulent.

Le climat continue de changer. Certaines régions connaissent davantage de sécheresses, d’incendies, d’inondations ou de stress hydrique. Les migrations augmentent. Les équilibres géopolitiques deviennent plus instables. Les États sont confrontés à des dettes importantes et à une défiance croissante. Les réseaux numériques deviennent à la fois essentiels et vulnérables. L’information elle-même devient un terrain de confrontation.

Pris isolément, chacun de ces problèmes pourrait encore être géré.

Dans 2056, c’est leur rencontre qui devient dangereuse.

La découverte qui aurait dû tout résoudre

À la fin des années 2020, des chercheurs travaillant avec des intelligences artificielles découvrent un nouveau principe physique permettant de produire une énergie extrêmement abondante, sûre et à partir de ressources très largement disponibles.

Je laisse volontairement le mécanisme scientifique dans l’ombre.

Le film n’est pas une démonstration de physique.

Ce qui nous intéresse est la conséquence.

Pendant presque toute son histoire, l’humanité a vécu avec une contrainte majeure : l’énergie coûte cher à produire, transporter et stocker. La maîtrise de cette énergie conditionne l’industrie, l’agriculture, les transports, le chauffage, le refroidissement, la production de matériaux, l’accès à l’eau et une grande partie de la puissance militaire.

Imaginez que cette contrainte soit soudain considérablement réduite.

  • Dessaler de l’eau à très grande échelle.
  • Recycler des matériaux qui coûtent aujourd’hui trop cher à récupérer.
  • Décarboner une part importante de l’industrie.
  • Produire davantage localement.
  • Adapter les bâtiments aux températures extrêmes.
  • Automatiser davantage encore.
  • Restaurer certains écosystèmes.

La découverte pourrait constituer l’un des plus grands événements de l’histoire humaine.

Elle produit d’abord tout autre chose.

Une lutte pour sa possession.

Le véritable problème n’est pas la technologie

Cette nouvelle énergie menace immédiatement des intérêts immenses.

Des entreprises veulent protéger leur position.

Des États souhaitent conserver un avantage stratégique.

Des puissances craignent que leurs adversaires contrôlent cette technologie avant elles.

Des investisseurs veulent la breveter.

Des institutions cherchent à la réglementer.

D’autres groupes veulent au contraire la diffuser librement afin que personne ne puisse jamais en reprendre le contrôle.

Il n’y a pas nécessairement, dans notre scénario, une organisation secrète qui déciderait de l’avenir de l’humanité autour d’une grande table sombre.

Ce serait trop simple.

Il existe quelque chose de beaucoup plus banal et probablement plus puissant : des structures qui cherchent à préserver leur propre existence.

Des gouvernements. Des industries. Des systèmes financiers. Des organisations militaires. Des fortunes. Des institutions. Des individus sincèrement convaincus qu’en protégeant leur position, ils empêchent le chaos.

L’histoire humaine est remplie de structures qui survivent bien après la disparition des raisons qui avaient justifié leur naissance.

Dans notre fiction, la découverte énergétique arrive précisément au moment où les anciennes structures sont déjà fragilisées.

La promesse d’abondance devient alors un nouvel objet de conflit.

Et le système casse.

Le Chaos

Nous n’avons jamais voulu définir le Chaos comme un événement unique.

Pas de date magique.

Pas de bombe qui expliquerait tout.

Entre environ 2030 et 2032, plusieurs crises se nourrissent les unes les autres.

Des conflits régionaux s’étendent. Des infrastructures sont sabotées. Certaines chaînes logistiques s’effondrent. Des États perdent temporairement le contrôle d’une partie de leur territoire. Des populations se déplacent. Des phénomènes climatiques aggravent des crises alimentaires ou hydriques. Des cyberattaques touchent des systèmes essentiels. La violence monte.

Peut-être certaines armes jusque-là considérées comme impensables sont-elles utilisées. Le film laisse cette possibilité ouverte sans la transformer en spectacle.

Car ce qui nous intéresse n’est pas la destruction.

C’est ce qui vient après.

Le Chaos ne constitue pas la victoire d’une idéologie sur une autre.

Il constitue l’échec pratique de l’ancien ordre à continuer à fonctionner.

Et c’est là que commence réellement 2056.

La première règle du monde nouveau

Les survivants disposent toujours de la découverte énergétique.

Elle devient même l’un des principaux moyens de reconstruire.

Grâce à elle, on peut produire de l’eau potable, alimenter les hôpitaux, reconstruire certaines infrastructures, rendre des communautés moins dépendantes de réseaux gigantesques, assurer une partie de l’alimentation et remettre rapidement des outils de production en fonctionnement.

Mais cette reconstruction pose immédiatement une question.

Qui possède l’énergie ?

Si la réponse consiste simplement à remplacer les anciens propriétaires par de nouveaux, alors rien de fondamental n’a changé.

C’est ici qu’apparaît le premier principe du monde de 2056 :

Ce dont dépend la vie de tous ne peut appartenir à quelques-uns.

L’énergie n’est donc ni la propriété d’une multinationale ni celle d’un État particulier.

Son principe devient un commun de l’humanité.

Et cette distinction est capitale.

Le monde de 2056 n’est pas construit sur l’idée que l’État doit posséder tout ce que possédaient auparavant les entreprises.

Cela ne ferait que déplacer la concentration du pouvoir.

Les ressources fondamentales ne sont pas possédées par l’État.

Les institutions en sont les gestionnaires temporaires.

Du revenu universel à une idée plus radicale

Pendant la période de transition, le revenu universel joue probablement un rôle essentiel.

L’automatisation détruit ou transforme tellement d’emplois qu’il devient impossible de continuer à exiger de chacun qu’il obtienne un salaire par le travail.

Le revenu universel permet d’abord de maintenir le système.

Les machines produisent.

Les individus reçoivent un revenu.

Ils continuent à consommer.

Mais progressivement une autre question apparaît.

Si l’énergie est abondante, si une grande partie de la production est automatisée et si les besoins fondamentaux peuvent être assurés avec relativement peu de travail humain, pourquoi continuer à distribuer de l’argent afin que chacun puisse ensuite acheter son droit de vivre ?

Le monde de 2056 franchit alors une seconde étape.

Les besoins essentiels sortent progressivement du marché.

L’accès au logement de base, à l’eau, à l’énergie, aux soins, à l’éducation, à l’alimentation essentielle, aux communications et à une mobilité minimale devient garanti.

Cela ne signifie pas que tout devient gratuit, infini ou disponible instantanément.

Cela signifie simplement qu’un être humain ne peut plus perdre son droit à une existence digne parce qu’il a perdu son emploi.

La fin du travail ?

Non.

C’est peut-être l’une des plus grandes ambiguïtés du film.

Les habitants de 2056 travaillent énormément.

Ils cultivent. Ils construisent. Ils enseignent. Ils cherchent. Ils soignent. Ils réparent. Ils font de la musique. Ils entretiennent des forêts. Ils cuisinent. Ils créent des entreprises ou des projets. Ils explorent. Ils passent parfois des années à maîtriser une compétence difficile.

Ce qui disparaît progressivement n’est pas l’activité humaine.

C’est le travail comme condition préalable au droit de vivre.

La distinction est immense.

Dans notre monde actuel, la question dominante est souvent :

Que dois-je faire pour vivre ?

Dans celui de 2056, elle pourrait progressivement devenir :

Maintenant que je peux vivre, qu’est-ce que je veux faire de ma vie ?

C’est probablement l’une des transformations les plus difficiles.

Car supprimer une contrainte économique ne donne pas automatiquement un sens à l’existence.

Certaines personnes profiteront de cette liberté pour créer.

D’autres s’ennuieront.

Certaines auront besoin de cadres.

D’autres chercheront la compétition.

Quelques-unes ne feront presque rien.

Et cette société l’accepte.

Parce qu’elle préfère supporter quelques individus peu contributifs plutôt que recréer un appareil chargé de déterminer qui mérite de manger, d’être logé ou soigné.

La dignité devient inconditionnelle.

La reconnaissance, elle, peut toujours se mériter.

Une école qui apprend à choisir

Une société qui sépare l’emploi du droit à vivre ne peut pas conserver exactement la même école.

Pendant des générations, une part essentielle de l’éducation a consisté à préparer les enfants à occuper une place dans le système économique.

Quel métier feras-tu ?

De quelles compétences le marché aura-t-il besoin ?

Quel diplôme augmentera tes chances d’être employé ?

En 2056, ces questions n’ont pas disparu.

Certaines activités nécessitent toujours des spécialistes.

Mais elles ne constituent plus le cœur de l’éducation.

L’école apprend à raisonner. À douter. À comprendre une source. À identifier une manipulation. À maîtriser son corps. À comprendre les écosystèmes. À fabriquer. À collaborer. À connaître l’histoire. À utiliser une intelligence artificielle sans lui abandonner son jugement.

À accomplir certaines tâches sans elle également, afin que l’augmentation technologique ne devienne pas une dépendance absolue.

Et progressivement, une nouvelle question remplace l’ancienne :

Qu’est-ce qui mérite ton temps ?

Cette phrase est peut-être l’une des plus radicales de tout notre futur.

La propriété : habiter sans posséder le monde

Nous avons poussé l’hypothèse plus loin.

Dans le monde de 2056, la propriété des objets personnels existe toujours.

Vos vêtements sont les vôtres. Vos livres. Vos souvenirs. Vos outils. Une œuvre à laquelle vous tenez. Votre ordinateur.

En revanche, la propriété des ressources fondamentales change profondément.

La terre, l’eau, les grandes infrastructures énergétiques et certains moyens de production essentiels ne peuvent plus être accumulés indéfiniment par une personne ou une organisation.

Pour le logement, la propriété est progressivement remplacée par un droit d’usage stable.

Vous pouvez vivre cinquante ans dans une maison.

La transformer.

Y élever vos enfants.

Planter un arbre dont vous ne verrez peut-être jamais la taille adulte.

Elle est réellement votre foyer.

Mais vous ne pouvez plus accumuler vingt appartements simplement parce qu’ils sont rares et demander à d’autres de vous verser une partie de leur revenu pour avoir le droit de les utiliser.

Une différence fondamentale apparaît alors :

Habiter n’est pas posséder comme capital.

Le système doit néanmoins résoudre des problèmes très concrets.

Que faire lorsqu’une maison particulièrement recherchée devient disponible ? Que se passe-t-il lorsque plusieurs personnes souhaitent vivre au même endroit ? Que devient une habitation après un décès ?

Notre hypothèse est que l’allocation repose sur plusieurs critères : le besoin lorsqu’il existe, la continuité d’usage, certaines nécessités particulières et, lorsque plusieurs personnes possèdent des droits équivalents, le tirage au sort.

Parce qu’il faut accepter une évidence : même avec une énergie abondante, la rareté ne disparaît pas.

Une vue magnifique reste rare.

Une forêt ancienne reste rare.

Le temps d’un grand chirurgien reste rare.

Une œuvre originale reste rare.

Ce qui disparaît, c’est l’argent comme arbitre universel de toute rareté.

L’argent ne disparaît peut-être pas totalement

Nous avons volontairement laissé cette question ouverte.

Il est possible qu’en 2056 certaines unités d’échange existent encore.

Pour des objets uniques. Pour certains loisirs. Pour des biens non essentiels. Pour échanger avec des communautés utilisant encore une économie monétaire. Pour arbitrer certaines demandes.

Mais elles ne donnent plus accès aux éléments dont dépend directement la dignité humaine.

Et surtout, elles ne permettent plus de convertir automatiquement la richesse en domination.

Cette distinction nous semble plus crédible que la disparition magique de toute forme de monnaie.

Comment gouverner une société où personne ne doit pouvoir tout contrôler ?

Voilà probablement l’un des problèmes les plus importants.

Si l’on retire une grande partie de la propriété privée des infrastructures fondamentales mais qu’on confie leur contrôle à un État extrêmement puissant, on peut construire une dystopie encore plus rapidement.

Le problème principal n’est donc plus seulement l’accumulation des richesses.

C’est l’accumulation du pouvoir.

Le système politique que nous avons imaginé est un hybride.

Une démocratie constitutionnelle polycentrique.

Le principe central est la subsidiarité.

Tout ce qui peut être décidé à l’échelle d’un quartier doit l’être à cette échelle.

Ce qui nécessite une coordination régionale monte au niveau régional.

Certaines questions deviennent nationales ou continentales.

Seules les questions véritablement planétaires — climat, océans, infrastructures énergétiques fondamentales, espace, pandémies, certaines normes relatives à l’IA — exigent une organisation mondiale.

Ce monde n’est donc pas gouverné par un État mondial omnipotent.

Il ressemble davantage à une fédération de communautés interdépendantes.

Élection et tirage au sort

Nous avons également conservé l’élection.

Mais pas seule.

L’élection permet aux citoyens de choisir une orientation politique.

Le tirage au sort permet d’introduire dans les institutions des personnes qui n’auraient jamais décidé de faire carrière en politique.

Des citoyens ordinaires sont temporairement appelés à participer à une assemblée.

Ils disposent de temps. Ils sont formés. Ils auditionnent plusieurs experts. Ils délibèrent. Puis ils retournent à leur vie.

Le pouvoir ne devient plus nécessairement une profession exercée pendant quarante ans.

Les mandats sont courts.

Les exécutifs sont plus souvent collégiaux.

La fonction publique ne doit pas transformer celui qui l’exerce en membre d’une caste supérieure.

Vous exercez le pouvoir, puis vous le rendez.

L’IA conseille. Elle ne gouverne pas.

En 2056, les intelligences artificielles seraient incomparablement plus puissantes que celles que nous connaissons aujourd’hui.

Elles pourraient simuler les conséquences d’une politique. Comparer des milliers de précédents. Analyser l’impact écologique d’un projet. Expliquer une décision à chaque citoyen selon son niveau de connaissance. Chercher les contradictions d’une loi.

Mais une frontière est inscrite dans les institutions :

Une intelligence artificielle peut conseiller une décision. Elle ne peut pas détenir l’autorité de la prendre.

Elle ne vote pas.

Elle ne condamne pas.

Elle ne décide pas qui mérite de vivre quelque part.

Et surtout, elle ne calcule pas une « valeur générale » des citoyens.

Pas de note sociale.

Pas de score unique.

Une personne peut être brillante dans un domaine et médiocre dans un autre.

Personne n’est réductible à un chiffre.

La reconnaissance existe toujours

Supprimer le salaire comme mesure centrale ne supprime pas l’ego.

Il existera toujours des artistes admirés. Des scientifiques célèbres. Des sportifs. Des explorateurs. Des individus charismatiques. Des gens qui souhaitent être les meilleurs.

Le monde de 2056 ne nie pas les différences.

Il tente seulement d’empêcher qu’une réussite dans un domaine donne automatiquement un pouvoir sur tous les autres.

Un musicien exceptionnel n’obtient pas davantage de voix politique.

Un scientifique célèbre ne reçoit pas davantage de droits fondamentaux.

Un ancien chef politique ne conserve pas des privilèges toute sa vie.

On peut être remarquable sans devenir dominant.

Et la justice ?

La disparition d’une grande partie de la pauvreté ne transforme pas les humains en saints.

Il reste des agressions. Des meurtres. Des violences sexuelles. Des manipulations. Des individus dangereux.

Une société crédible doit donc conserver une justice.

Mais ses objectifs évoluent.

D’abord protéger.

Ensuite établir les faits.

Réparer ce qui peut l’être.

Réintégrer lorsque c’est possible.

La punition pour le simple désir de faire souffrir perd une grande partie de sa place.

Des lieux fermés existent encore pour les personnes qui représentent réellement un danger.

Mais la privation de liberté n’implique pas la suppression de la dignité.

Certaines personnes ne seront peut-être jamais capables de revenir dans la société.

Ce monde l’accepte.

Il refuse simplement de transformer la souffrance infligée au coupable en objectif politique.

La justice réparatrice devient importante pour de nombreux délits.

Mais jamais au prix de la victime.

Une victime n’a aucune obligation de pardonner, de rencontrer son agresseur ou de participer à sa réhabilitation.

Les magistrats restent des professionnels.

Des citoyens tirés au sort peuvent participer aux affaires les plus importantes.

L’IA peut analyser les preuves.

Elle ne rend jamais le verdict.

Et la police prédictive individuelle est interdite.

On ne condamne pas quelqu’un parce qu’un algorithme estime qu’il pourrait commettre un crime.

On juge des actes.

Le droit de dire non

Une société qui se prétend libre mais interdit de la quitter est déjà devenue autre chose.

Dans le monde imaginé par 2056, chacun conserve le droit de ne pas participer à certaines activités collectives.

De vivre seul.

De défendre une opinion minoritaire.

De contester les institutions.

De demander qu’une décision soit revue.

De protéger sa vie privée.

Le commun ne signifie pas l’uniformité.

La société garantit un socle.

Elle ne définit pas ce qu’est une existence réussie.

Le climat n’a pas été réparé par magie

Il aurait été très facile de faire de l’énergie abondante une baguette magique écologique.

Nous avons refusé cette idée.

La planète possède une mémoire.

Les océans accumulent de la chaleur.

Certaines espèces disparues ne réapparaissent pas.

Un sol détruit demande parfois des décennies pour retrouver une activité biologique importante.

Des plastiques et des polluants demeurent.

Certaines régions ont profondément changé.

En 2056, les cicatrices du début du siècle sont toujours visibles.

Mais l’énergie abondante change l’échelle de ce qu’il devient possible de faire.

Dessaler de l’eau. Recycler. Décarboner certaines industries. Refroidir des bâtiments sans condamner les populations pauvres à subir des chaleurs extrêmes. Produire localement. Traiter des déchets. Restaurer des zones humides. Reconvertir d’anciennes zones industrielles. Transformer des parkings en jardins ou des axes routiers devenus inutiles en corridors végétaux.

Le progrès écologique n’est donc plus seulement :

Comment faire moins de dégâts ?

Il peut devenir :

Que pouvons-nous maintenant rendre au vivant ?

À quoi ressemble réellement 2056 ?

Probablement beaucoup moins à un film de science-fiction qu’on ne l’imagine.

Une maison ressemble encore à une maison.

Une rue à une rue.

Un café existe toujours.

Un atelier sent toujours le bois.

Un jardin pousse toujours à son rythme.

Ce qui a changé est parfois ce qui n’est plus là.

Moins de publicité.

Moins de déplacements pendulaires absurdes.

Moins de gigantesques parkings.

Moins de zones résidentielles séparées uniquement par le niveau de revenu.

Moins d’angoisse liée à la perte du logement.

Moins de nécessité de traverser cinquante kilomètres chaque matin pour accomplir une tâche qui pourrait être réalisée ailleurs.

Les transports collectifs, le rail, les déplacements partagés, la marche et le vélo reprennent de la place.

Le véhicule individuel existe toujours.

Mais il n’organise plus toute la géographie.

Manger reste un acte humain

Les systèmes automatisés garantissent une part importante de la sécurité alimentaire.

Mais les humains continuent à cultiver.

À faire du pain.

Du fromage.

Du vin.

À cuisiner.

À inventer des recettes.

Pourquoi ?

Parce que manger n’a jamais consisté uniquement à absorber des nutriments.

Un restaurant existe toujours en 2056.

Mais celui qui le tient n’est plus obligé de remplir chaque table pour payer son loyer.

Il cuisine peut-être simplement parce que c’est ce qu’il a choisi de bien faire.

La médecine progresse, l’humain reste mortel

L’intelligence artificielle, la robotique et les biotechnologies transforment profondément la médecine.

La prévention s’améliore.

Les diagnostics deviennent plus précis.

Les prothèses progressent.

La médecine devient davantage personnalisée.

Mais nous avons refusé un autre raccourci : l’immortalité.

Les humains vieillissent encore.

Ils tombent malades.

Ils meurent.

Le progrès ne supprime pas la condition humaine.

Il change la manière dont nous l’accompagnons.

Et surtout, l’accès au soin ne dépend plus du revenu ou de la profession.

Créer lorsqu’une machine sait tout produire

C’est peut-être l’un des paradoxes les plus intéressants.

En 2056, une intelligence artificielle pourrait probablement fabriquer en quelques secondes une chanson, un film, un tableau, un livre ou un objet d’une qualité technique extraordinaire.

Pourquoi un humain continuerait-il à créer ?

Pour la même raison que quelqu’un joue encore aux échecs alors qu’une machine joue mieux que lui.

Parce que toute activité humaine n’est pas une compétition contre une machine.

La valeur de la création se déplace.

Elle ne vient plus seulement de la difficulté technique.

Elle vient du regard.

De l’expérience.

Du choix.

De l’intention.

Quelqu’un peut passer trois mois à fabriquer une table qu’une machine aurait produite en trois minutes.

Et cette table peut compter davantage pour lui précisément parce qu’il l’a faite.

Le futur n’est donc pas une société sans ambition

Quelqu’un voudra encore être le premier à atteindre une autre planète.

Une scientifique consacrera peut-être trente ans à comprendre un phénomène.

Un musicien cherchera encore à écrire une œuvre dont on se souviendra.

Un groupe décidera de restaurer une forêt sur plusieurs générations.

La fin du travail contraint ne signifie pas la fin de l’effort.

Elle permet enfin de distinguer l’effort que nous choisissons de l’effort que nous subissons.

Plusieurs générations seront nécessaires

Rien de tout cela ne pourrait se produire en cinq ans.

Même si la technologie progressait extrêmement vite, les mentalités évoluent autrement.

La génération adulte de 2026 a grandi dans un monde où emploi, revenu, propriété et réussite sont intimement liés.

Elle peut changer ses institutions.

Mais elle continuera probablement longtemps à raisonner avec les catégories de l’ancien monde.

La génération suivante vivrait la période la plus étrange.

Éduquée pour un système qui disparaît, elle devrait en inventer un autre.

Puis viendraient des enfants pour lesquels certains principes nouveaux sembleraient parfaitement normaux.

Un enfant né en 2045 pourrait considérer comme étrange qu’une personne ait autrefois perdu sa maison parce qu’elle avait perdu son emploi.

Ou que quelqu’un ait pu posséder des dizaines de logements inhabités pendant que d’autres vivaient dans la rue.

Ou encore qu’une société ait conditionné le droit de recevoir certains soins à une situation économique.

Ce qui nous semble radical aujourd’hui pourrait simplement devenir banal.

Comme certaines choses que nous trouvons normales aujourd’hui auraient semblé radicales à nos ancêtres.

Ce monde serait-il une utopie ?

Non.

Et c’est essentiel.

Les humains continuent à mentir.

À être jaloux.

À vouloir davantage.

À prendre de mauvaises décisions.

À tomber amoureux de la mauvaise personne.

À se tromper.

À se disputer.

À être parfois cruels.

Des institutions échouent.

Certaines communautés fonctionnent mieux que d’autres.

Des tensions apparaissent entre liberté individuelle et intérêt collectif.

Des débats interminables surgissent sur l’usage d’une forêt, l’installation d’une infrastructure ou la priorité donnée à telle ou telle activité.

Le monde de 2056 n’a pas résolu l’humanité.

Il a simplement essayé de supprimer quelques mécanismes qui amplifiaient inutilement ses faiblesses.

2056 ne montre pas des humains devenus meilleurs.

Il imagine des institutions qui exploitent un peu moins ce qu’il y a de pire en eux.

Et alors revient la vraie question

Une fois la survie moins présente.

Une fois le logement garanti.

Une fois le travail dissocié du droit d’exister.

Une fois les machines capables de produire une immense partie de ce dont nous avons besoin.

Une question très ancienne revient.

Que faire de son temps ?

Certains voyageront.

D’autres enseigneront.

Certains construiront des bateaux.

D’autres passeront leur journée dans un jardin.

Quelques-uns regarderont probablement des séries toute leur vie.

Et après tout, pourquoi une civilisation devrait-elle leur interdire de le faire ?

La liberté possède aussi ce risque.

Elle n’est pas intéressante uniquement lorsqu’elle produit les comportements que nous approuvons.


2056 n’est finalement pas un film sur le futur

C’est ce que j’ai compris en le terminant.

Ce film ne parle pas réellement d’une énergie miraculeuse.

Ni de l’intelligence artificielle.

Ni même de la propriété, du travail ou de la démocratie.

Toutes ces idées ne sont que les pièces d’une question beaucoup plus simple.

Pendant des siècles, nous avons confondu le progrès avec notre capacité à construire des moteurs toujours plus puissants.

Produire davantage.

Transporter plus vite.

Calculer plus vite.

Communiquer plus vite.

Automatiser davantage.

L’intelligence artificielle pourrait être l’un des moteurs les plus puissants que nous ayons jamais construits.

Mais elle ne possède aucune réponse à la question essentielle.

Où voulons-nous aller ?

C’est peut-être cela, au fond, l’espoir porté par 2056.

Pas l’idée que la technologie nous sauvera.

L’idée exactement inverse.

Qu’un jour, peut-être, nous comprendrons enfin que la technologie n’a jamais été chargée de choisir notre destination.

Un moteur ne choisit jamais la route.

Et peut-être qu’une civilisation commence véritablement à devenir adulte le jour où elle cesse de demander jusqu’où elle peut aller…

…pour commencer à décider où elle veut aller.

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