Ce vlog porte le numéro 79, mais il porte aussi le numéro zéro. Cette contradiction contient déjà toute la question du Mat : comment repartir sans effacer ce qui précède, avancer sans posséder la carte complète, et remettre quelque chose en mouvement au milieu d’un monde qui hésite lui-même entre plusieurs directions ?
Pour ouvrir ce nouveau cycle, je ne cherche ni une méthode miraculeuse ni une échappatoire spirituelle. Je pars d’une tension plus concrète : d’un côté, l’œuvre intérieure dont parle Hermann Hesse ; de l’autre, l’interrègne politique et social décrit par Antonio Gramsci. Entre les deux, Le Mat marche.
Le vlog 79, ou l’étrange logique du zéro
Le samedi 1er août 2026, le vlog de Mat et le Web reprend au numéro 79. Il poursuit une histoire commencée bien avant cet épisode, avec ses essais et ses bifurcations. Mais ce numéro 79 est également un zéro : non pas l’effacement du passé, mais l’ouverture d’un espace où rien n’est encore joué.
Le zéro n’est pas le néant. Il ressemble davantage à une clairière. On y arrive avec ce que l’on porte déjà, mais aucun chemin ne s’impose encore tout à fait. C’est une position inconfortable, parce qu’elle interdit deux consolations pratiques : prétendre que tout commence de rien, ou affirmer que tout est déjà écrit.
Le Mat occupe précisément cette place. Le Mat du Tarot de Marseille ne porte pas de numéro. Il peut ouvrir la marche, la conclure ou continuer d’avancer pendant que les autres discutent encore de la bonne case où le ranger. J’avoue éprouver une certaine sympathie pour ce genre de problème administratif.
Ce vlog ouvre un cycle hebdomadaire de vingt-deux épisodes, du vlog 79 au vlog 100, prévu le samedi 26 décembre 2026. Les vingt-deux arcanes majeurs du Tarot de Marseille en fourniront la structure. Le calendrier, lui, fera ce qu’il peut. Il faut parfois laisser une place au réel, cette créature mal élevée qui refuse obstinément de respecter nos tableaux prévisionnels.
Le Tarot comme architecture, pas comme mode d’emploi
Je n’utilise pas le Tarot pour prédire l’avenir. Il ne s’agit pas davantage d’expliquer chaque carte comme on réciterait une leçon. Les arcanes serviront d’architecture narrative : une manière de poser, chaque semaine, une question différente sur notre époque, notre humanité et ce que nous faisons de nos existences.
Une architecture soutient une construction ; elle ne dicte pas à ceux qui l’habitent ce qu’ils doivent croire. Le Tarot peut offrir des figures, des tensions, des passages. Il n’a pas besoin de devenir une autorité supplémentaire dans un monde qui en fabrique déjà beaucoup, souvent avec un logo et des conditions générales que personne ne lit.
L’actualité restera présente : politique, médias, technologie, intelligence artificielle. Mais je veux qu’elle redevienne une matière, et non le métronome du projet. Le flux permanent choisit nos inquiétudes et remplace parfois la pensée par une succession de réactions. Prendre un autre rythme ne signifie pas quitter le monde. Cela signifie tenter de ne pas lui abandonner entièrement notre attention.
Hesse : notre vie intérieure n’est pas un bunker
Au début de Gertrude (Gertrud en allemand), le narrateur d’Hermann Hesse distingue deux dimensions de l’existence. Il y a le destin extérieur : ce qui survient, ce qui s’impose, ce qui ne dépend pas entièrement de nous. Et il y a le destin intérieur, construit à travers la manière dont nous recevons, transformons ou traversons ce qui nous arrive.
Le texte ne dit pas que nous serions responsables de tous nos malheurs. Ce serait aussi faux que cruel. Il existe des accidents, des injustices et des blessures que personne ne choisit. Confondre responsabilité et culpabilité revient souvent à demander aux victimes de réparer seules ce que le monde leur a fait, puis à appeler cela de la sagesse.
La question de Hesse est plus exigeante : que devient en moi ce que je n’ai pas choisi ?
Je peux laisser une blessure parler à ma place jusqu’à ce qu’elle décide de tout. Je peux aussi tenter d’en faire autre chose, sans nier sa réalité ni prétendre qu’elle fut nécessaire. C’est là que la vie intérieure devient une œuvre. Non pas une œuvre parfaite, mais un travail lent, irrégulier, parfois ingrat.
Notre vie intérieure n’est pas un bunker où se réfugier contre le réel. C’est un atelier. On y trouve des outils mal rangés, quelques matériaux récupérés et parfois une forme qui commence à apparaître. La peur peut y devenir vigilance. La colère, décision. La joie, création. Rien n’est automatique. Un atelier ne produit rien si l’on se contente d’en admirer la porte.
Gramsci : vivre dans l’interrègne
Cette œuvre intérieure ne se construit pourtant pas hors de l’histoire. Nous vivons dans des sociétés, des institutions, des systèmes techniques et des rapports de force qui influencent profondément notre manière de percevoir le monde.
La phrase souvent attribuée à Antonio Gramsci — le vieux monde qui se meurt, le nouveau qui tarde à apparaître et les monstres surgissant dans le clair-obscur — est une reformulation, pas une citation littérale. Dans les Cahiers de prison, Gramsci écrit que la crise tient au fait que l’ancien meurt tandis que le nouveau ne peut pas encore naître ; pendant cet interrègne apparaissent les phénomènes morbides les plus variés.
Le contexte est politique. Gramsci parle d’une crise d’autorité : les groupes dominants continuent de gouverner, mais ne parviennent plus à obtenir la même adhésion ; les anciennes croyances collectives se défont, tandis qu’aucune nouvelle organisation du monde ne réussit encore à s’imposer.
Il serait imprudent de plaquer mécaniquement un texte écrit autour de 1930 sur notre époque. L’histoire ne se répète pas comme une série paresseuse recyclant ses anciens scénarios. Mais l’interrègne reste utile pour penser ce que nous éprouvons : des institutions qui fonctionnent encore sans toujours tenir leurs promesses, des récits collectifs fissurés, des technologies qui transforment nos vies plus vite que notre capacité à les comprendre.
Les phénomènes morbides peuvent prendre des formes ordinaires : l’habitude de vivre dans la peur, la colère permanente, le besoin d’un ennemi quotidien, ou ce cynisme qui se présente comme le dernier refuge des gens lucides.
Les algorithmes n’ont pas inventé ces dispositions. Mais les plateformes savent les mesurer, les stimuler et les remettre en circulation avec une efficacité industrielle. Elles leur construisent une serre : chaleur constante, lumière artificielle, arrosage automatique. Ensuite, nous nous étonnons que certaines plantes deviennent envahissantes.
Le Mat entre l’œuvre intérieure et le désordre du monde
Hesse nous ramène à la part de l’existence que nous pouvons travailler. Gramsci nous rappelle que ce travail se déroule dans un monde traversé par des forces qui nous dépassent. Séparer complètement les deux conduirait à deux impasses.
La première serait la fuite intérieure : considérer que tout problème politique ou social peut être résolu par une transformation personnelle. C’est confortable pour les structures de pouvoir. Elles peuvent continuer tranquillement pendant que chacun médite sur sa propre responsabilité.
La seconde serait l’impuissance extérieure : penser que les déterminismes sociaux, économiques ou technologiques expliquent tout, au point que notre liberté ne serait plus qu’une décoration philosophique posée sur une machine déjà lancée.
Le Mat avance entre ces deux simplifications. Il ne nie ni le poids du monde ni la possibilité d’un geste. Il marche avec ce qu’il n’a pas choisi et ce qu’il décide malgré tout. Il ne connaît pas l’issue. Il ne prétend pas être déjà transformé par la route qu’il vient à peine d’emprunter. Il accepte seulement qu’une immobilité prolongée finit, elle aussi, par devenir une décision.
Ce départ n’est donc pas une fuite hors de l’époque. Il ne promet pas davantage qu’en vingt-deux semaines tout prendra miraculeusement sens. L’expérience sera documentée au présent : ce qui évolue, ce qui résiste, ce qui échoue, ce qui trouve peut-être une forme.
La carte reste incomplète. C’est probablement sa qualité la plus honnête.
Samedi prochain, le vlog 80 sera consacré au Bateleur : celui qui pose devant lui les quelques outils dont il dispose et commence à fabriquer. Pour l’instant, Le Mat marche. Et c’est déjà une manière de ne pas laisser le vieux monde, les algorithmes ou nos propres blessures choisir entièrement le chemin.
Sources
- Hermann Hesse, Gertrud. Roman, Albert Langen, Munich, 1910, paragraphes d’ouverture. Texte allemand consulté dans l’édition numérique Project Gutenberg, eBook nº 61266.
- Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, cahier 3, § 34, « Passato e presente », édition critique de Valentino Gerratana, Einaudi, 1975, volume I, page 311. Texte consultable sur Wikisource.
