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Histoire du tarot : il n’est pas né pour prédire l’avenir

Une diseuse de bonne aventure, quelques bougies, une nappe violette et une inquiétante boule de cristal : l’imaginaire populaire semble avoir définitivement rangé le tarot dans le grenier de l’occultisme. Pourtant, son histoire raconte tout autre chose. Avant de prétendre dévoiler l’avenir, le tarot fut un jeu, une œuvre d’art et un miroir de la société européenne de la Renaissance.

Ce qu’il faut retenir

  • Les premières traces documentées du tarot apparaissent dans l’Italie du Nord du XVe siècle.
  • Il s’agit d’abord d’un jeu de cartes à atouts, et non d’un outil conçu pour la divination.
  • Ses figures appartiennent au monde chrétien, humaniste, politique et social de leur époque.
  • Les lectures égyptiennes, cabalistiques ou initiatiques sont principalement des constructions tardives.
  • Le tarot peut néanmoins devenir un support de réflexion personnelle, à condition de distinguer l’histoire, l’interprétation et la pratique.

Sommaire

Un entretien entre histoire, symbolisme et pratique

Auteur, chercheur indépendant et tarologue, Simon Ferandou a fondé en 2023 l’École du Tarot réaliste. Son approche associe l’étude historique des cartes, l’analyse de leurs représentations et une pratique orientée vers la connaissance de soi.

Son travail entend replacer le tarot dans son contexte historique, sans pour autant nier la puissance évocatrice de ses images ni les usages contemporains qui peuvent en être faits.

L’entretien qui sert de point de départ à cet article explore pendant plus de deux heures les origines du tarot, ses transformations, ses récupérations occultistes et les pratiques de réflexion personnelle qui peuvent aujourd’hui s’appuyer sur ses figures.

Un jeu né dans l’Italie de la Renaissance

L’histoire du tarot ne commence ni dans les temples égyptiens, ni au sein d’une confrérie secrète de Templiers rescapés, ni dans les bagages d’un peuple dépositaire d’une sagesse immémoriale.

Elle commence beaucoup plus prosaïquement — et peut-être plus passionnément — dans les villes prospères de l’Italie du Nord.

Les références historiques les plus sûres situent l’apparition des premiers tarots dans la première moitié du XVe siècle, entre plusieurs foyers de la Renaissance italienne. Simon Ferandou évoque dans l’entretien une hypothèse actuellement discutée par certains chercheurs, situant leur invention entre 1435 et 1439.

Cette fourchette très précise ne constitue toutefois pas une certitude définitivement établie. Plusieurs villes, parmi lesquelles Florence, Milan, Bologne ou Ferrare, restent liées aux recherches sur les premiers développements du jeu.

Les premiers jeux sont alors appelés carte da trionfi, les « cartes des triomphes ». Ils reprennent les quatre enseignes italiennes — coupes, épées, bâtons et deniers — auxquelles sont ajoutées des figures particulières servant d’atouts.

Le jeu classique comprend progressivement 21 atouts, auxquels s’ajoute le Mat ou Fou.

Le tarot appartient donc initialement à la grande famille des jeux de levées : les joueurs doivent remporter des plis en utilisant leurs cartes selon une hiérarchie déterminée. Les atouts ne sont pas encore les « arcanes majeurs » d’un grand livre initiatique. Ce sont d’abord les cartes les plus puissantes d’un jeu.

Et quelles cartes.

Les exemplaires princiers conservés sont de véritables œuvres d’art, peints à la main, parfois ornés d’or et destinés aux élites urbaines ou aux cours aristocratiques. Leur iconographie mêle vertus chrétiennes, personnages politiques, figures sociales, références antiques, planètes et allégories humanistes.

Les cartes avant les « arcanes »

Pour comprendre le tarot ancien, il faut provisoirement oublier ce que les siècles suivants ont projeté sur lui.

Prenons le Bateleur. Les interprétations modernes en font volontiers le symbole du commencement, de la volonté créatrice, du potentiel ou de l’initié qui s’engage sur le chemin de la connaissance. Dans le tarot anglo-saxon, il devient même le Magicien.

Au XVe siècle, la figure est plus concrète. Le Bateleur est un jongleur, un escamoteur ou un amuseur public. On pouvait rencontrer cet artiste sur une place, lors d’une foire ou dans les fêtes d’une cour princière.

Il divertissait les foules, manipulait les objets, jouait avec les apparences et vivait souvent en marge de la société respectable.

Cette position lui conférait une profonde ambiguïté. Adulé lorsqu’il divertissait, méprisé lorsqu’il réclamait sa place, il était à la fois indispensable et suspect.

L’Église pouvait voir dans ses métamorphoses et ses illusions une activité trompeuse, tandis que le peuple ou les princes y reconnaissaient un art.

Le Bateleur n’est donc pas seulement un vague principe universel posé au commencement d’un parcours initiatique. Il est aussi le vestige d’un métier, d’une classe sociale et d’une tension très ancienne entre création et marginalité.

La même méthode peut être appliquée aux autres figures. Le Pape, l’Empereur, l’Impératrice ou la Papesse renvoient aux institutions et aux pouvoirs de l’époque.

La Roue de Fortune appartient à une longue tradition morale. Le Pendu évoque notamment les représentations infamantes du traître. Le Jugement et le Monde s’inscrivent dans l’horizon chrétien des fins dernières, du salut et de l’ordre cosmique.

« Le monde de l’ésotérisme n’a pas le monopole du symbole. »

Cette remarque de Simon Ferandou constitue l’un des fils rouges de l’entretien. Une image peut être profondément symbolique sans avoir été conçue par une société secrète.

L’Europe médiévale et renaissante vivait dans un univers saturé d’allégories, de récits bibliques, de références antiques, de signes astrologiques et de figures morales.

L’absence de code occulte n’implique donc nullement l’absence de profondeur.

Le Tarot de Marseille, un style plus qu’un lieu de naissance

Le nom « Tarot de Marseille » entretient lui-même quelques malentendus. Il ne désigne pas un jeu soudainement inventé sur le Vieux-Port par un cartier provençal frappé d’une illumination entre deux cargaisons de savon.

Il s’agit avant tout d’un type iconographique : une manière relativement stable de représenter les atouts et les figures.

Plusieurs traditions de tarot ont circulé en Italie puis en France avant que ce modèle ne devienne dominant.

En traversant les frontières et les générations, le jeu s’est transformé. Les premières cartes italiennes ne portaient pas nécessairement de numéro ni de nom. Les joueurs devaient reconnaître les figures et mémoriser leur position dans la hiérarchie.

La numérotation a probablement répondu, au moins en partie, à un besoin très pratique : permettre aux joueurs de déterminer plus facilement quel atout l’emportait sur un autre.

Les noms ont également contribué à clarifier des images dont la signification devenait moins évidente à mesure que le jeu s’éloignait de son environnement culturel originel.

Cette évolution invite à la prudence. Un numéro ne représente pas nécessairement, dès l’origine, une clé numérologique. Une ressemblance entre deux figures ne prouve pas davantage l’existence d’une filiation secrète.

L’histoire du tarot ressemble moins à un monument construit selon un plan unique qu’à un vieil arbre. Ses branches ont poussé, certaines ont été greffées, d’autres coupées, d’autres encore ont reçu après coup des fruits que le tronc n’avait jamais portés.

Comment l’occultisme a réinventé le tarot

Pendant la majeure partie de ses premiers siècles d’existence, le tarot demeure principalement un jeu. Les associations documentées avec la divination et l’occultisme n’apparaissent que beaucoup plus tard, principalement à partir de la fin du XVIIIe siècle.

Le tournant décisif intervient avec Antoine Court de Gébelin. En 1781, cet érudit protestant et franc-maçon publie dans son vaste ouvrage Le Monde primitif un texte présentant le tarot comme un héritage de l’Égypte ancienne, porteur d’une sagesse religieuse oubliée.

Aucun document médiéval ou renaissant connu ne vient confirmer cette origine. Court de Gébelin ne produit pas la preuve d’une transmission égyptienne : il propose une interprétation.

Mais cette interprétation possède la force irrésistible d’un récit d’origine.

Le tarot n’est plus seulement un jeu européen. Il devient le fragment survivant d’un livre sacré, parfois identifié au livre de Thot. L’Égypte, déjà auréolée de mystère, fournit un décor presque parfait à cette nouvelle généalogie.

Etteilla, puis les occultistes du XIXe siècle, poursuivront cette transformation. Les figures seront rapprochées de l’astrologie, de la Kabbale, des lettres hébraïques, de l’alchimie ou de différents systèmes initiatiques.

Les jeux explicitement divinatoires se développent alors massivement.

Faut-il pour autant jeter toutes ces lectures dans les flammes purificatrices d’un positivisme un peu grincheux ?

Ce serait passer à côté d’une distinction essentielle.

Une interprétation peut être historiquement fausse et symboliquement féconde. Associer les 22 atouts aux 22 lettres de l’alphabet hébreu ne nous apprend probablement rien sur les intentions des créateurs du XVe siècle.

Cette association peut néanmoins constituer, pour un praticien contemporain, une architecture de méditation ou de réflexion cohérente.

Le problème commence lorsque l’on confond les deux niveaux.

Dire « j’utilise cette correspondance dans ma pratique » relève d’un choix personnel. Affirmer « les créateurs du tarot ont secrètement encodé cette correspondance » exige des documents.

Or, dans bien des cas, ces documents n’existent pas.

Égypte, Kabbale, Templiers : le besoin d’un grand secret

Pourquoi les légendes résistent-elles aussi bien aux démentis historiques ?

Peut-être parce qu’une origine ordinaire semble indigne d’un objet devenu aussi chargé de sens. Un jeu créé par des artistes et des joueurs dans les cités marchandes de la Renaissance paraît moins exaltant qu’un livre initiatique sauvé de la destruction d’un temple.

L’esprit humain supporte mal les trous dans les généalogies. Lorsqu’une origine demeure obscure, il y plante volontiers un mythe — généralement plus décoratif qu’une note de bas de page.

Les Templiers font ainsi régulièrement leur apparition dans les théories consacrées au tarot. Le nombre 13, la carte de la Mort et l’arrestation de l’ordre du Temple un vendredi 13 octobre 1307 sont rapprochés pour former un récit séduisant.

Mais aucune documentation connue ne permet de relier historiquement l’ordre du Temple à la création du tarot, apparu plus d’un siècle après sa dissolution.

L’imaginaire templier peut nourrir une lecture moderne ; il ne constitue pas une preuve historique.

Il en va de même pour les supposés codes astronomiques universels. Le Soleil, la Lune et l’Étoile appartiennent effectivement à l’iconographie du tarot.

Leur présence n’a rien d’étonnant dans une culture où l’astronomie, l’astrologie, la théologie et la représentation du cosmos étaient étroitement mêlées.

Cela ne signifie pas que la succession des cartes dissimule nécessairement un programme astronomique précis.

Entre reconnaître la présence d’une culture astrologique et annoncer la découverte d’un code cosmique intégral, il existe un fossé. Certains le franchissent d’un bond ; l’historien, lui, préfère généralement chercher un pont.

Le symbolisme n’appartient pas aux seuls ésotéristes

Le débat sur l’ésotérisme du tarot est souvent faussé par une opposition trop simple.

D’un côté, le tarot serait un livre initiatique entièrement codé. De l’autre, il ne serait qu’un jeu sans profondeur, accidentellement récupéré par quelques occultistes imaginatifs.

L’étude de son iconographie révèle une réalité plus subtile.

Le tarot appartient à un monde profondément symbolique. Il mêle les structures sociales, les vertus, les pouvoirs politiques, le christianisme, l’héritage antique, l’astrologie et les représentations populaires.

Les images peuvent être polysémiques sans avoir été conçues comme les éléments d’un catéchisme secret.

La Papesse peut ainsi évoquer la légende médiévale de la papesse Jeanne, offrir un pendant féminin au Pape et introduire une dimension transgressive dans le jeu. Mais l’interprétation exacte de sa présence demeure discutée.

Le Pendu peut représenter le traître exposé à l’infamie. Il pourra ensuite devenir, dans les lectures modernes, le symbole du sacrifice ou du renversement du regard.

Ces significations ne s’annulent pas nécessairement. Elles appartiennent à des époques et à des usages différents.

Le problème ne vient pas de l’évolution des symboles, mais de l’effacement de leur chronologie.

Tirer les cartes sans prétendre lire l’avenir

La seconde partie de l’entretien aborde un paradoxe apparent. Après avoir déconstruit les mythes historiques et les prétentions divinatoires, Simon Ferandou continue à pratiquer le tirage.

Son approche ne consiste pas à annoncer des événements futurs ou à se présenter comme le canal d’une révélation extérieure.

Les cartes deviennent un matériau visuel autour duquel une personne peut parler, associer des idées et interroger son parcours.

Une carte tirée au hasard n’a pas besoin d’avoir été mystérieusement choisie par l’univers pour devenir signifiante. Une fois posée sur la table, elle produit des associations.

Elle rappelle une institution, un personnage, une peur, une relation ou un souvenir.

Le hasard gouverne peut-être la sélection de l’image. Il ne gouverne pas nécessairement ce que cette image réveille.

Le praticien ne devrait alors pas imposer une signification définitive. Il peut demander ce que la personne voit, ce qu’elle ressent et à quelle expérience la figure lui fait penser.

Le Bateleur pourra faire émerger une vocation artistique contrariée, mais aussi la peur de l’échec ou le sentiment d’être considéré comme un amuseur sans véritable statut.

Le Pape pourra représenter l’autorité, le père, l’institution, la transmission ou le dogme. Chez une personne athée, il pourra précisément interroger le rapport à la religion et les raisons de ce rejet.

La Mort ne sera pas nécessairement l’annonce lugubre d’un prochain enterrement — ce qui serait à la fois irresponsable et d’une imagination assez paresseuse.

Elle pourra ouvrir une réflexion sur une rupture, une transformation ou un projet étouffé.

Le tirage devient ainsi une conversation structurée par des images.

Cette pratique ne doit toutefois pas être confondue avec une psychothérapie ou un acte médical.

Simon Ferandou explique lui-même qu’un praticien doit reconnaître ses limites et orienter une personne vers un psychologue, un psychiatre ou un professionnel qualifié lorsque la situation relève d’un traumatisme ou d’un trouble nécessitant un diagnostic.

Le tarot peut aider à formuler une question. Il ne remplace ni un soin, ni une expertise clinique, ni un traitement.

Des images anciennes pour interroger le présent

Une difficulté demeure : comment des figures issues de l’Europe chrétienne du XVe siècle peuvent-elles encore parler à des individus du XXIe siècle ?

La réponse suppose d’abandonner l’idée d’un symbolisme universel.

Le Tarot de Marseille est un objet culturellement situé. La figure du Pape n’aura pas la même résonance pour une personne élevée dans une société catholique, un pratiquant taoïste ou un habitant d’une culture où cette institution ne possède aucune présence historique.

Les cartes ne contiennent donc pas mécaniquement des archétypes identiques pour toute l’humanité. Leur lecture dépend de l’histoire, de la culture et de l’expérience de celui qui les regarde.

Cette limite peut cependant devenir une force.

L’objectif d’un tirage orienté vers la réflexion n’est pas de réciter la signification officielle d’une lame comme un contrôleur vérifiant un billet. Il est d’observer ce que l’image produit chez une personne précise.

Dans l’approche du Tarot réaliste, le contexte historique offre un second niveau de lecture.

La société représentée sur les cartes est ancienne, mais certaines de ses tensions demeurent étonnamment familières : la hiérarchie, l’autorité, les inégalités, le statut de l’artiste, la religion, l’exclusion ou la fidélité à sa parole.

Le Pendu en fournit un exemple révélateur. Les lectures occultistes modernes l’associent volontiers au changement de regard. Son iconographie historique renvoie également à la trahison et à l’inversion infamante.

Ces deux couches peuvent être mobilisées sans être confondues. La carte peut inviter à modifier son point de vue, mais aussi à se demander si l’on a trahi une valeur, une personne ou sa propre parole.

L’histoire ne ferme donc pas l’interprétation. Elle lui donne des racines.

Retrouver l’âme du tarot sous les couches de légende

En ramenant le tarot dans les rues, les ateliers et les cours princières de la Renaissance, l’histoire ne le désenchante pas nécessairement. Elle lui restitue sa matière.

Les figures ne descendent peut-être pas d’un temple égyptien. Elles viennent d’un monde où l’on jouait, où l’on priait, où l’on commerçait, où l’on redoutait le Jugement dernier et où les artistes dépendaient déjà du bon vouloir des puissants.

Le tarot n’est probablement pas un message parfaitement codé par une confrérie invisible.

Il est quelque chose de plus désordonné et, à bien des égards, de plus humain : une œuvre collective transformée par six siècles de jeux, de croyances, de projections et de pratiques.

Ses légendes occultistes appartiennent désormais à son histoire, même lorsqu’elles ne racontent pas ses origines. Elles ont contribué à préserver le jeu, à renouveler ses images et à lui donner une seconde vie.

Mais distinguer le mythe du document permet de choisir consciemment ce que l’on souhaite conserver.

On peut étudier le tarot sans mépriser ceux qui l’utilisent pour la divination. On peut pratiquer un tirage sans prétendre que chaque carte révèle une vérité surnaturelle.

On peut reconnaître les apports de l’occultisme sans lui abandonner le monopole de l’histoire.

Il ne s’agit donc pas de décaper le tarot jusqu’à ne plus laisser qu’un carton imprimé. Il s’agit de gratter délicatement le vernis, couche après couche, afin de retrouver le bois ancien — ses nœuds, ses fissures et peut-être cette fameuse âme que les récits trop parfaits finissent parfois par dissimuler.


Sources et ressources