MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

L’Impératrice : quand l’intelligence artificielle devient un athanor | Vlog #82

Après Le Mat, Le Bateleur et La Papesse, le chemin à travers les arcanes majeurs du Tarot de Marseille nous conduit aujourd’hui à L’Impératrice, troisième arcane de cette série.

Avec elle, quelque chose change.

Le Mat marchait. Le Bateleur découvrait ses outils et commençait à agir. La Papesse ouvrait le livre et nous entraînait vers l’intériorité, la connaissance et l’invisible.

L’Impératrice, elle, semble faire franchir une nouvelle étape.

L’idée commence à prendre forme.

Et c’est précisément à cet endroit que j’ai rencontré une question très contemporaine : celle de l’intelligence artificielle.

L’Impératrice et l’intelligence

Lorsqu’on cherche aujourd’hui la signification de L’Impératrice, on rencontre rapidement les notions de féminité, de fécondité, de maternité, de nature, d’abondance ou de créativité.

Ces interprétations appartiennent bien à l’histoire du Tarot, même si toutes n’ont pas la même ancienneté.

Mais une autre lecture m’intéresse particulièrement : celle de l’intelligence.

Pas l’intelligence réduite à un diplôme, à un quotient intellectuel ou à l’accumulation de connaissances.

Une intelligence capable de concevoir. De relier. D’imaginer quelque chose qui n’existe pas encore. Et surtout de donner une forme à une idée.

Cette lecture apparaît notamment dans certaines traditions françaises du Tarot. Oswald Wirth parlera ainsi de L’Impératrice comme d’une forme d’intelligence créatrice.

La formule me semble particulièrement intéressante aujourd’hui.

Car nous sommes justement en train de construire des machines capables de participer à cette mise en forme.

Quand le livre devient sceptre

Dans le vlog précédent consacré à La Papesse, le livre occupait une place centrale.

Il représentait pour moi le livre de la vie, la connaissance, mais également tout ce qui demeure encore invisible, intérieur, inaccessible au regard.

Avec L’Impératrice, le livre disparaît.

À sa place apparaît un sceptre.

Et ce changement de symbole est fascinant.

La connaissance devient puissance.

Elle commence à agir sur le monde.

L’intelligence n’est alors plus simplement la capacité de comprendre ce qui existe. Elle devient la capacité de produire des formes nouvelles.

Mat entre dans le Tarot

Le début du vlog 82 constitue lui-même une petite démonstration de ce bouleversement.

Pour la première fois dans cette série, je ne me contente plus de parler du Tarot.

J’ai envoyé Mat à l’intérieur.

Il traverse un paysage inspiré du Tarot de Marseille. Il suit un chemin. Il entre dans une tour. Il gravit un escalier avant d’arriver dans la salle où l’attend L’Impératrice.

Évidemment, rien de tout cela n’existe.

La tour n’existe pas. La salle du trône n’existe pas. Cette rencontre n’a jamais été filmée.

Et pourtant, elle existe maintenant sous la forme d’images.

J’ai imaginé quelque chose. Je l’ai décrit. J’ai travaillé, corrigé, refusé certaines propositions, recommencé.

Et des outils d’intelligence artificielle ont participé à sa fabrication.

Il y a encore quelques années, une telle séquence aurait probablement nécessité une équipe, des décors, de l’animation, du matériel et un budget considérable.

Aujourd’hui, une seule personne peut commencer à construire ce monde depuis son ordinateur.

C’est assez vertigineux.

La distance entre l’idée et sa réalisation s’effondre

Un dessin circulant actuellement sur Internet résume assez bien ce qui est en train de se produire.

Avant l’intelligence artificielle, relativement peu de personnes pouvaient transformer une idée en film, en musique, en livre, en jeu ou en image professionnelle.

Entre l’idée et le résultat se dressaient de nombreux obstacles : les compétences techniques, le financement, les outils, les équipes, le temps.

L’intelligence artificielle commence à faire tomber une partie de ces barrières.

Nous allons donc probablement devenir beaucoup plus nombreux à pouvoir transformer directement une idée en une forme visible.

Cela pourrait provoquer une explosion considérable de la production.

Des millions de textes. Des millions d’images. Des millions de vidéos. Des millions de musiques.

Avec peut-être, au bout du compte, très peu de personnes pour regarder chacune de ces productions.

On pourrait y voir un problème.

Mais cela suppose que nous ne créons que pour obtenir une audience.

Je n’en suis pas convaincu.

Nous créons aussi pour nous transformer

Pourquoi crée-t-on ?

Pour être vu ? Pour vendre ? Pour être reconnu ?

Parfois, évidemment.

Mais l’acte de création possède une autre fonction beaucoup plus intime.

Créer nous transforme.

Lorsque j’écris un texte, quelque chose qui était encore confus dans mon esprit doit devenir une phrase.

Lorsque je monte un film, je dois choisir.

Lorsque je fabrique une image, je dois décider ce que je veux réellement montrer.

Et je découvre souvent mon idée en essayant précisément de lui donner une forme.

Autrement dit, je transforme une matière.

Mais cette matière me transforme également.

C’est là que l’image de l’alchimie devient intéressante.

L’intelligence artificielle comme nouvel athanor

Dans l’imaginaire populaire, l’alchimiste cherche à transformer le plomb en or.

Mais une autre lecture de l’alchimie considère que l’opération ne transforme pas uniquement la matière.

Elle transforme également celui qui accomplit l’opération.

L’un des objets emblématiques de ce travail était l’athanor, un four permettant de maintenir une chaleur constante pendant de longues opérations.

Je me demande si l’intelligence artificielle ne pourrait pas devenir, d’une certaine manière, un athanor contemporain.

On y dépose une matière encore informe : une intuition, une phrase, une image mentale, une envie, une idée dont on ne sait pas encore exactement ce qu’elle deviendra.

Puis commence le travail.

On propose. On observe. On refuse. On corrige. On recommence. On choisit.

Progressivement, une forme apparaît.

Mais entre le début et la fin du processus, quelque chose d’autre s’est produit.

Nous avons été obligés de préciser notre intention.

L’outil nous a obligés à répondre à une question parfois beaucoup plus difficile qu’elle en a l’air :

Qu’est-ce que je veux réellement faire ?

Dans cette perspective, l’intelligence artificielle ne remplace pas nécessairement le créateur.

Elle peut également devenir un instrument de transformation du créateur lui-même.

Toute puissance possède son ombre

Évidemment, cette vision ne doit pas devenir naïve.

Toutes les grandes inventions humaines possèdent une double face.

Le feu chauffe et permet de cuire les aliments. Il brûle également.

La métallurgie fabrique des outils. Elle fabrique des armes.

L’énergie nucléaire produit de l’électricité. Elle a également produit la bombe atomique.

Internet nous permet d’accéder à une quantité extraordinaire de connaissances. Il permet aussi la surveillance, la propagande, la manipulation ou la désinformation.

Il serait étrange d’imaginer que l’intelligence artificielle échapperait soudainement à cette vieille histoire humaine.

Certains l’utiliseront pour créer.

D’autres pour aider.

D’autres encore pour surveiller, tromper, manipuler, accumuler du pouvoir ou détruire.

Mais ce n’est pas nécessairement l’outil qui détermine seul la direction.

Une puissance augmente d’abord notre capacité à agir.

Elle ne nous dit pas automatiquement ce que nous devons faire de cette puissance.

Le sceptre de L’Impératrice

Et nous retrouvons alors le symbole de L’Impératrice.

Elle possède l’intelligence.

Mais elle tient également le sceptre.

Autrement dit, elle possède une puissance.

Et toute puissance entraîne une responsabilité.

C’est peut-être finalement là que se trouve la question la plus importante posée par l’intelligence artificielle.

Pas uniquement :

Les machines vont-elles devenir plus intelligentes que nous ?

Mais plutôt :

Qu’allons-nous choisir de faire avec les capacités qu’elles mettent entre nos mains ?

Parce que si la distance entre l’idée et sa réalisation devient de plus en plus courte, nous allons disposer d’un pouvoir créateur considérable.

Mais un pouvoir créateur reste un pouvoir.

Il peut construire.

Il peut également détruire.

Et quelque part entre les deux demeure notre capacité à choisir.

Notre libre arbitre.

Qu’allons-nous choisir de mettre au monde ?

Je crois finalement que c’est ce que L’Impératrice représente pour moi aujourd’hui.

Pas simplement l’intelligence.

Pas simplement la créativité.

Mais le moment où une idée devient une forme.

Le moment où quelque chose qui n’existait encore que dans notre esprit commence à prendre place dans le monde.

L’intelligence artificielle accélère aujourd’hui cette transformation d’une manière spectaculaire.

Elle ne fera probablement pas de nous tous des artistes.

Mais elle pourrait permettre à énormément de personnes qui n’en avaient jusqu’ici ni les moyens techniques ni les moyens financiers d’entrer dans l’atelier.

Et peut-être qu’une partie de ce qu’elles y fabriqueront ne sera jamais regardée par des milliers de personnes.

Cela n’enlève rien à l’expérience.

Car avant de transformer le monde, une création peut déjà avoir accompli quelque chose :

transformer celui qui l’a créée.

L’intelligence artificielle devient alors moins une machine destinée à produire toujours davantage qu’un nouvel outil avec lequel nous allons devoir apprendre à penser, créer et choisir.

Un nouvel athanor.

Ensuite, ce que nous déciderons d’y fabriquer…

ça, ce sera notre affaire.


Vlog 82 — L’Impératrice, arcane III du Tarot de Marseille.

Dans le prochain épisode, le voyage se poursuivra avec l’arcane IV : L’Empereur.