Guerre contre l’Iran, détroit d’Ormuz, Ukraine, crise énergétique, économie française et présidentielle de 2027 : dans un long entretien accordé à Fréquence Populaire, Jacques Sapir relie des événements que l’on présente souvent séparément. Au cœur de son analyse se trouve une même question : l’Occident dispose-t-il encore d’une véritable pensée stratégique, capable de relier les moyens militaires à des objectifs politiques réalistes ?
On pourrait consacrer un article à l’Iran, un autre à l’Ukraine, un troisième à la situation économique française et un quatrième à la prochaine présidentielle. Ce serait sans doute plus confortable. Mais ce serait manquer ce qui constitue le fil conducteur de l’analyse développée par Jacques Sapir.
Pour l’économiste, ces crises ne sont pas indépendantes. Elles forment une chaîne.
Une décision militaire produit des conséquences géopolitiques. Ces conséquences modifient les flux énergétiques et commerciaux. Le choc économique finit par peser sur les budgets publics, le pouvoir d’achat et l’industrie. Puis, tôt ou tard, le réel économique entre dans l’isoloir.
À quelques mois de l’élection présidentielle française de 2027, cette mécanique mérite donc d’être regardée dans son ensemble.
Quand la puissance militaire ne produit plus le résultat politique attendu
La critique la plus profonde formulée par Jacques Sapir ne porte finalement ni sur Donald Trump, ni sur Emmanuel Macron, ni même sur un conflit particulier.
Elle concerne la stratégie elle-même.
Selon lui, une partie des dirigeants occidentaux tend à confondre la capacité de frapper un adversaire avec la capacité d’obtenir de lui le résultat politique recherché.
Or ces deux choses ne sont pas équivalentes.
L’histoire militaire fournit quantité d’exemples où des bombardements massifs ont détruit des infrastructures, affaibli une économie ou infligé des pertes considérables sans provoquer pour autant l’effondrement politique espéré.
Sapir convoque notamment le Vietnam, l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale ou encore la Serbie en 1999. Son propos n’est pas de comparer directement ces situations, mais de mettre en cause une croyance récurrente : suffisamment de puissance de feu finirait mécaniquement par briser la volonté politique d’un pays.
Il observe au contraire un phénomène bien connu : l’agression extérieure peut renforcer temporairement la cohésion nationale.
C’est ce qu’il voit à l’œuvre en Iran.
Mais l’intérêt de son raisonnement est qu’il ne réserve pas cette critique aux seuls Occidentaux. Il considère également que Moscou a commis une erreur stratégique en 2022 en sous-estimant à la fois le réflexe patriotique ukrainien et la possibilité d’une implication occidentale massive dans le conflit.
Une stratégie sérieuse, rappelle-t-il en substance, ne doit pas seulement reposer sur ce que l’on pense que l’adversaire fera. Elle doit tenir compte de ce qu’il peut faire.
Cette distinction paraît presque élémentaire.
Elle l’est un peu moins lorsque les missiles commencent à voler.
Iran : gagner militairement ne signifie pas gagner politiquement
C’est à partir de cette grille de lecture que Sapir analyse la confrontation entre les États-Unis et l’Iran.
Il considère que Washington se trouve confronté à une difficulté fondamentale : les objectifs politiques initiaux n’ont pas été atteints, tandis que la question du détroit d’Ormuz reste au cœur du rapport de force.
Les combats et les sanctions ont pourtant un coût considérable pour l’Iran. La pression économique américaine pèse lourdement sur le pays. Mais cette souffrance économique ne permet pas de conclure automatiquement à un effondrement politique du régime.
C’est précisément la distinction sur laquelle insiste Sapir.
Une partie de la population iranienne peut contester profondément le régime tout en refusant qu’une puissance étrangère décide de l’avenir de son pays.
Autrement dit : opposition intérieure et souveraineté nationale ne s’annulent pas nécessairement.
Plus la confrontation militaire se prolonge, estime-t-il, plus le risque existe de repousser au second plan les tensions internes au profit d’un réflexe patriotique.
Ce mécanisme rend particulièrement hasardeuse toute stratégie fondée sur l’idée que la pression extérieure provoquerait presque naturellement un soulèvement intérieur.
Le Moyen-Orient cherche sa propre architecture de sécurité
Mais Sapir voit une conséquence géopolitique potentiellement plus profonde encore : plusieurs puissances régionales cherchent désormais à renforcer leurs propres mécanismes de sécurité et de dissuasion au lieu de dépendre exclusivement de la protection américaine.
L’Arabie saoudite, la Turquie ou encore le Pakistan disposent chacun d’atouts différents : puissance économique et énergétique pour Riyad, capacités militaires importantes pour Ankara, dimension nucléaire pour Islamabad.
Pour Sapir, le déplacement est majeur : la confrontation avec l’Iran pourrait accélérer non pas la consolidation de l’ordre régional dominé par Washington, mais la recherche d’une architecture plus autonome.
C’est probablement l’un des paradoxes les plus intéressants de cet entretien.
Une intervention destinée à réaffirmer une puissance peut finir par convaincre les autres acteurs qu’ils doivent apprendre à s’en passer.
Du détroit d’Ormuz jusqu’au portefeuille des Français
La géopolitique pourrait rester un jeu d’échecs relativement abstrait si les pièces n’étaient pas reliées aux réservoirs des voitures, aux usines, aux engrais agricoles et aux factures de chauffage.
Or le détroit d’Ormuz est précisément l’un des endroits où la géopolitique mondiale rencontre brutalement l’économie quotidienne.
Sapir insiste sur un aspect souvent moins visible que le seul prix du pétrole : les perturbations peuvent également toucher certains produits raffinés, le gaz naturel liquéfié, la pétrochimie, les engrais et toute une série de chaînes industrielles.
L’Europe est particulièrement vulnérable à un nouveau choc énergétique.
Et cette crise arrive au pire moment.
L’économie française était déjà extrêmement fragile avant que tous ces effets ne deviennent pleinement visibles.
La croissance est faible, l’investissement reste sous pression et les finances publiques offrent peu de marge de manœuvre.
La France évolue donc dangereusement près de la ligne de flottaison.
Et lorsque le bateau prend l’eau, discuter exclusivement de la couleur des rideaux finit par sembler légèrement décalé.
Dette française : le mauvais débat ?
C’est ici que Jacques Sapir prend à rebours une grande partie du débat politique français.
Il ne nie ni l’importance de la dette ni celle du déficit public.
Mais il conteste l’idée selon laquelle la France serait mécaniquement à la veille d’une crise de la dette.
Pour analyser le coût réel de l’endettement, rappelle-t-il, il faut notamment tenir compte de l’inflation et donc regarder les taux d’intérêt réels plutôt que seulement les taux nominaux.
La question essentielle devient alors moins : la dette française est-elle énorme ? que : quelle marge de manœuvre reste-t-il à l’État lorsque l’économie ralentit ?
Car le gouvernement se retrouve devant une contradiction.
Réduire brutalement les dépenses publiques peut contribuer à affaiblir encore davantage la consommation et donc l’activité économique.
Mais soutenir l’économie augmente le déficit.
Dans le même temps, il faudrait investir davantage dans l’industrie, les infrastructures, la recherche et éventuellement la défense.
C’est là que le débat budgétaire cesse d’être comptable pour redevenir politique.
Il ne s’agit plus seulement de savoir combien dépenser.
Il faut décider pour quoi.
Ukraine : l’argent ne fabrique pas instantanément des armes
La même logique apparaît dans l’analyse que Sapir fait de la guerre en Ukraine.
Selon lui, le problème occidental ne peut plus être réduit à une question de financement.
On peut voter des milliards.
Encore faut-il disposer des capacités industrielles permettant de transformer ces milliards en missiles, en systèmes antiaériens, en drones, en munitions et en équipements disponibles au moment où ils sont nécessaires.
La guerre rappelle ainsi une vérité assez archaïque à des économies devenues largement financières : un chiffre inscrit dans un budget n’est pas encore un obus sorti d’une usine.
Sapir estime que la Russie cherche désormais à exploiter cette asymétrie dans la durée.
Il emploie une image particulièrement parlante : celle du « boa constrictor ».
Il ne s’agirait pas nécessairement, selon cette lecture, de rechercher une victoire spectaculaire et immédiate mais d’exercer progressivement une pression militaire, énergétique, logistique et économique sur l’Ukraine jusqu’à rendre la poursuite de la guerre de plus en plus difficile.
Cette analyse peut évidemment être discutée, et nombre d’informations relatives aux pertes, aux stocks militaires ou aux objectifs exacts des différents états-majors restent contestées.
Mais la question stratégique posée demeure pertinente : combien de temps l’Europe peut-elle financer une guerre si sa propre situation économique se détériore parallèlement ?
Quand toutes les crises arrivent dans la présidentielle de 2027
C’est finalement en France que toutes ces lignes convergent.
La présidentielle de 2027 ne se déroulera probablement pas dans le contexte économique et géopolitique que les différents partis imaginaient encore un an auparavant.
Le coût de l’énergie, la stagnation économique, les finances publiques, l’Ukraine, la relation avec l’Union européenne et la question de la souveraineté risquent de quitter progressivement les plateaux de télévision pour entrer dans la vie quotidienne.
Or le système politique français paraît particulièrement fragmenté.
Le Rassemblement national occupe une position importante dans les intentions de vote, mais plusieurs mois avant l’élection, un sondage reste une photographie et non une prophétie.
Sapir ne transforme d’ailleurs pas cette dynamique en victoire automatique.
Il pose une question beaucoup plus intéressante : pour faire quoi ?
Le Rassemblement national a cherché ces dernières années à rassurer une partie de l’électorat sur l’Europe et l’euro. Sapir envisage la possibilité d’un retour vers un discours plus critique à l’égard de l’Union européenne si la situation économique continue de se détériorer.
Jean-Luc Mélenchon rencontre, selon lui, une difficulté symétrique : préserver son électorat de départ tout en cherchant suffisamment loin au-delà de celui-ci pour atteindre le second tour.
Quant au bloc central, il peine encore à faire émerger une candidature capable de s’imposer naturellement.
Mais Sapir va plus loin.
Selon lui, tous les candidats risquent bientôt d’être confrontés à une exigence nouvelle : ne plus simplement annoncer ce qu’ils veulent faire, mais expliquer précisément comment ils le feront.
Après des années de promesses, de communication et d’éléments de langage, une société confrontée à une dégradation concrète de ses conditions de vie devient généralement moins sensible aux incantations.
Le réel a cette désagréable habitude de demander les factures.
Le retour de la politique par le réel
On peut naturellement contester certaines conclusions de Jacques Sapir.
Son interprétation du rapport de forces militaire en Ukraine, sa lecture des intentions américaines ou russes et certaines de ses projections économiques appartiennent au débat. Elles ne doivent pas être transformées en certitudes simplement parce qu’elles forment un récit cohérent.
Mais l’intérêt de cet entretien se trouve peut-être ailleurs.
Il oblige à reconnecter des sujets que notre manière de consommer l’information découpe en petites cases indépendantes.
La guerre n’est pas séparée de l’économie.
L’énergie n’est pas séparée de la géopolitique.
Le déficit public n’est pas séparé de la croissance.
Et une élection présidentielle n’est jamais très longtemps séparée du prix du carburant, de l’emploi ou de la capacité à finir le mois.
Derrière l’Iran, l’Ukraine ou le débat français sur la dette se trouve donc une question beaucoup plus ancienne : une puissance politique sait-elle encore déterminer des objectifs compatibles avec les moyens dont elle dispose et les conséquences qu’elle est prête à assumer ?
C’est peut-être cela, au fond, la stratégie.
Et lorsqu’elle disparaît, le réel finit toujours par revenir.
Un peu comme l’hiver : on peut longuement débattre de son existence, mais une fenêtre mal isolée possède généralement d’excellents arguments.
Sources
- Source principale : Jacques Sapir, entretien accordé à Fréquence Populaire, 2 septembre 2026 — voir la vidéo sur YouTube.
- INSEE — données relatives à la conjoncture et aux comptes nationaux français.
- Sources institutionnelles et publications relatives à la situation géopolitique au Moyen-Orient et au détroit d’Ormuz.
- Sources économiques relatives aux marchés européens de l’énergie.
- Enquêtes d’opinion consacrées à l’élection présidentielle française de 2027.
