Le monde avance. L’intelligence artificielle accélère. Les équilibres géopolitiques changent. Avec Le Chariot, une question finit par s’imposer : avancer, oui. Mais dans quelle direction ?
Il y a quelques semaines encore, je pensais le Tarot comme un fil conducteur. Aujourd’hui, je commence à comprendre qu’il est surtout devenu une manière de ralentir.
Le monde, lui, ne ralentit pas.
L’intelligence artificielle accélère. Les rapports de force internationaux se déplacent. Les équilibres économiques se tendent. Les crises se superposent. Nous recevons chaque jour davantage d’informations sur un monde que nous maîtrisons de moins en moins.
Avec Le Chariot, la question n’est donc plus seulement de choisir.
Elle devient : où allons-nous ?
Et surtout : qui choisit la direction ?
« Je suis un être humain, pas une IA »
J’ai commencé ce Vlog 86 d’une manière inhabituelle : en répondant à des questions.
Qui suis-je aujourd’hui ? Pourquoi le vlog a-t-il autant changé ? À quoi sert matetleweb.com ? Pourquoi continuer avec le Tarot ? Et comment est-ce que je regarde maintenant ce qui vient ?
Ma première réponse pourrait presque résumer le reste :
Je suis un être humain, pas une IA.
Cela paraît évident.
En 2026, peut-être que ça l’est déjà un peu moins.
Ce qui m’importe depuis le début de Mat et le Web, c’est d’essayer de passer par moi-même. De regarder, de comprendre, de me tromper aussi. Mais, lorsque je me trompe, j’aimerais au moins que ce soient mes erreurs.
Ce n’est pas une revendication d’infaillibilité. C’est exactement l’inverse.
C’est accepter que penser par soi-même signifie pouvoir se tromper, corriger son jugement, bifurquer, recommencer.
Cette question est devenue encore plus importante depuis que l’intelligence artificielle occupe une place croissante dans mon travail.
Je l’utilise énormément.
Elle participe à mes recherches, à mes textes, à mes images, à l’organisation de mes projets. Elle m’aide à prendre de la distance, à tester mes raisonnements et parfois à aller beaucoup plus loin que je ne pourrais le faire seul.
Mais précisément parce que je l’utilise beaucoup, je ressens de plus en plus clairement la frontière à préserver :
L’outil peut m’aider à penser ; il ne doit pas choisir ce que je pense à ma place.
Quand l’information finit par devenir toxique
Mat et le Web est né dans un autre état d’esprit.
À partir de 2020, le vlog a accompagné une colère, une prise de conscience et une volonté de comprendre ce qui se passait autour de moi.
Pendant plusieurs années, j’ai plongé dans l’information.
Les médias.
La politique.
Les crises.
Les mensonges que je croyais identifier.
Les rapports de force.
Les transformations du monde.
Mais lorsqu’on passe chaque semaine à travailler sur cette matière, quelque chose finit par arriver : elle occupe tout l’espace.
Dans l’entretien, j’emploie volontairement le mot « toxique ». Pas parce que l’information serait mauvaise en elle-même, mais parce qu’elle peut devenir toxique lorsqu’on ne parvient plus à prendre de distance avec elle. Lorsque le monde entre dans votre tête le matin et refuse d’en sortir le soir.
J’ai donc cherché une échappatoire.
Pas pour ne plus regarder le réel.
Pour changer la manière de le regarder.
C’est là que le vlog a commencé à se transformer.
Mat et le Web : la maison, la discussion et le chemin intérieur
Aujourd’hui, je vois Mat et le Web comme plusieurs espaces qui se complètent.
Le site, d’abord.
matetleweb.com est ma maison dans les bois.
C’est réellement comme cela que je le visualise : un endroit un peu excentré, qu’on ne découvre pas forcément par hasard et où je rassemble ce que je trouve utile pour comprendre le monde. Une veille, une mémoire, des articles, des sources, des rencontres.
Les lives remplissent une autre fonction.
Ils sont devenus l’espace de la discussion. Avec Manuel, puis je l’espère avec davantage de personnes, l’idée est de confronter des regards, d’écouter ce que les autres ont à dire, de laisser une place à une parole qui ne soit pas uniquement la mienne.
Et puis il y a le vlog.
Le vlog est devenu la partie la plus personnelle.
C’est l’endroit où tout ce matériau finit par passer par moi.
Je ne cherche plus seulement à dire : « Voilà ce qui arrive. »
J’essaie davantage de comprendre :
qu’est-ce que cela me fait ?
qu’est-ce que cela change dans mon regard ?
et comment est-ce que je veux traverser ce monde-là ?
Le Tarot, non pas comme réponse, mais comme distance
Le Tarot de Marseille est alors arrivé dans le vlog.
Je le connais depuis presque toute ma vie adulte. Je l’ai souvent utilisé pour prendre du recul sur des événements personnels, mais je ne le considère pas comme une voix extérieure qui viendrait me dicter ce que je dois faire.
Pour moi, il s’agit beaucoup plus d’un dialogue avec soi-même.
Depuis le Vlog 79, je parcours les 22 arcanes majeurs, une par une, avec cette coïncidence assez amusante : en suivant le rythme d’une carte par semaine, le parcours doit m’amener au Vlog 100 à la fin de l’année.
Mais quelque chose a changé en cours de route.
Je ne fais plus vraiment des vlogs sur le Tarot.
Les cartes deviennent des points de passage.
Elles me forcent à arrêter momentanément le flot de l’actualité et à regarder une question.
Avec L’Amoureux, cette question était celle du choix.
Choisir une direction signifiait aussi renoncer à une autre.
Avec Le Chariot, la suite aurait pu être facile : on choisit, puis on avance.
Mais ce serait trop simple.
Parce que ce que je ressens aujourd’hui, c’est précisément que le monde avance déjà, avec ou sans nous.
Le Chariot lorsque le monde se met à rouler tout seul
C’est ici que l’arcane VII devient intéressante.
Qu’est-ce que signifie tenir les rênes lorsqu’une partie du mouvement nous échappe ?
L’IA avance.
L’économie mondiale change.
Les puissances se repositionnent.
Le climat poursuit ses transformations.
Les sociétés occidentales traversent leurs propres tensions.
Dans le vlog, j’utilise une image que j’aime beaucoup : celle du Coyote dans Bip Bip.
Il court, dépasse la falaise et continue encore quelques secondes dans le vide.
Tant qu’il ne regarde pas en bas, tout semble fonctionner.
Puis il prend conscience qu’il n’y a plus rien sous ses pieds.
Et il tombe.
C’est ainsi que je ressens aujourd’hui une partie de la situation occidentale. C’est une lecture personnelle, pas un diagnostic scientifique : j’ai le sentiment que nous avons continué longtemps à fonctionner avec des règles, des certitudes et des rapports de force qui correspondent de moins en moins au monde qui apparaît.
Cette distinction est importante.
Dire « je crois que notre modèle entre dans une période de rupture » n’est pas la même chose que prétendre démontrer que « l’Occident va s’effondrer ».
La réalité économique actuelle reste d’ailleurs beaucoup plus contrastée. Dans sa mise à jour de juillet 2026, le FMI projetait encore une croissance mondiale de 3 % pour 2026, avec 1,7 % pour les économies avancées et 3,8 % pour les économies émergentes et en développement. Pour la zone euro, la projection était de 0,9 %.
Ces chiffres peuvent documenter un déplacement relatif du dynamisme économique. Ils ne démontrent pas, à eux seuls, un « effondrement » mécanique de l’Occident.
C’est précisément dans cet espace entre les faits et mon interprétation que je veux désormais situer le vlog.
BRICS et multipolarité : ce que je crois, ce que l’on peut constater
Dans l’entretien, je vais assez loin.
Je dis que je considère le basculement vers un monde multipolaire comme déjà engagé et que, dans ma lecture, les BRICS ont en quelque sorte déjà remporté cette bataille historique.
Cette formulation m’appartient.
Ce n’est pas un résultat électoral, ni une conclusion que l’on pourrait présenter comme établie.
Ce que l’on peut constater, en revanche, c’est que les BRICS ne sont plus le petit groupe initial des années 2000. Le groupe s’est élargi et rassemble aujourd’hui plusieurs grandes puissances et pays émergents. Il se présente notamment comme un espace de coordination politique et diplomatique entre pays du Sud global.
Cela suffit déjà à montrer que l’ordre international évolue.
Mais cela ne dit pas encore ce qu’il deviendra.
Dans le vlog, j’emploie également le terme « mondialiste » pour désigner, dans ma propre grille de lecture, un modèle plus centralisé et plus unipolaire de l’ordre mondial face à une logique multipolaire.
Le mot est chargé et recouvre des réalités très différentes selon ceux qui l’emploient. Je préfère donc préciser ici qu’il s’agit de ma manière de lire le conflit de modèles, pas d’une catégorie neutre permettant de ranger proprement tous les acteurs du monde.
La réalité sera nécessairement plus complexe.
Les BRICS eux-mêmes ne constituent pas un bloc homogène.
Ils ont leurs intérêts, leurs désaccords, leurs rivalités.
Un monde multipolaire n’est pas automatiquement un monde pacifique.
C’est là que mon propos se déplace.
Parce qu’au fond, ce qui m’intéresse de moins en moins est de savoir uniquement qui va gagner la bataille actuelle.
Ce qui m’intéresse est ce qu’il y aura après.
Regarder au-delà de la crise
C’est probablement le déplacement essentiel de ce Vlog 86.
Pendant longtemps, j’ai regardé la rupture.
Aujourd’hui, j’ai davantage envie de regarder derrière elle.
Dans l’entretien, je dis que j’imagine une période très difficile dans les années qui viennent.
Là encore, c’est une anticipation personnelle, pas une prédiction dont je pourrais connaître la date ou la forme exacte.
Mais ce qui apparaît immédiatement après cette inquiétude est beaucoup plus important.
Au-delà, ça sera mieux.
Cette phrase a fini par ouvrir tout le reste du vlog.
Car si nous passons notre temps à annoncer des effondrements sans jamais imaginer ce qui pourrait les suivre, nous restons enfermés dans ce que nous prétendons dénoncer.
Nous savons assez bien imaginer la catastrophe.
Il suffit d’allumer un écran.
Nous sommes beaucoup moins entraînés à imaginer ce que nous voudrions construire.
C’est là que m’est revenu Star Trek.
Non pour copier Gene Roddenberry.
Mais pour cette idée très simple : après les guerres, après les crises, après les vieux rapports de domination, qu’est-ce qu’une civilisation devenue adulte pourrait décider de faire ?
Et cette question nous a conduits beaucoup plus loin que prévu.
2056 : imaginer une direction
Le dernier mouvement du Vlog 86 est donc un court film de quatre minutes : 2056.
Je l’ai d’abord conçu comme une séquence du vlog.
Puis, une fois terminé, j’ai compris qu’il devait aussi vivre seul.
Dans le film, j’ai presque 85 ans.
Mat, évidemment, n’a pas bougé d’un millimètre.
Nous prenons un verre dans un jardin.
Et pendant quelques minutes, une voix extérieure imagine ce qui aurait pu se passer pendant les trente années précédentes.
Une intelligence artificielle et des chercheurs découvrent une énergie presque sans limites.
Cette découverte, au lieu de libérer immédiatement l’humanité, provoque d’abord une lutte pour son contrôle.
Puis vient le Chaos.
Et après le Chaos apparaît la véritable question :
Allons-nous reconstruire exactement ce qui vient de s’effondrer ?
Dans cette fiction, la réponse est non.
L’énergie devient un bien commun.
L’accès au logement, aux soins, à l’éducation et à l’alimentation n’est plus conditionné de la même manière par l’emploi.
Le travail ne disparaît pas, mais cesse d’être la condition permettant d’obtenir le droit de vivre.
L’école apprend à utiliser l’intelligence artificielle sans lui abandonner son jugement.
La propriété change de sens.
Le pouvoir est davantage distribué.
Certains représentants sont élus, d’autres tirés au sort.
L’IA calcule, simule et conseille.
Elle ne gouverne pas.
Et surtout, les humains ne sont pas devenus meilleurs.
Ils restent ambitieux, jaloux, généreux, courageux, lâches, créatifs, paresseux.
L’utopie parfaite n’existe pas.
Cette société a seulement essayé de construire des institutions qui exploitent un peu moins les faiblesses humaines.
J’ai développé beaucoup plus longuement cette hypothèse dans l’article consacré au film :
Ce que Le Chariot a fini par devenir
Je n’étais pas parti avec cette lecture.
C’est important de le rappeler.
Je ne voulais pas décider avant de commencer que Le Chariot devait parler de direction.
Mais au fil du travail, c’est exactement là qu’il m’a conduit.
Le Vlog 85 posait une question :
Sommes-nous encore capables de choisir ?
Le Vlog 86 en pose une autre :
Que faisons-nous de ce choix ?
Car avancer n’est pas un projet.
La vitesse n’est pas une destination.
L’innovation n’est pas une direction.
La puissance n’est pas une finalité.
Nous pouvons construire une intelligence artificielle extraordinairement puissante.
Nous pouvons automatiser une partie immense de notre économie.
Nous pouvons produire davantage.
Calculer davantage.
Voyager davantage.
Transformer davantage.
Tout cela répond à la question :
De quoi sommes-nous capables ?
Mais aucune machine ne peut répondre à notre place à cette autre question :
Pourquoi voulons-nous le faire ?
À nous de choisir la direction
Voilà finalement ce que je retiens du Chariot.
Pas une injonction à foncer.
Pas un éloge de la puissance.
Pas l’idée qu’il suffirait de tenir fermement les rênes et de maîtriser le monde.
Quelque chose de beaucoup plus simple.
Nous sommes déjà en mouvement.
Certains changements sont individuels.
D’autres nous dépassent.
Certaines routes sont choisies.
D’autres nous sont imposées par l’histoire, la technologie, les rapports de force ou les conséquences de décisions prises longtemps avant nous.
Notre liberté n’est donc probablement pas absolue.
Mais elle n’est pas inexistante non plus.
Il reste toujours cette question :
qu’est-ce que nous voulons préserver ?
qu’est-ce que nous acceptons de laisser derrière nous ?
et surtout, quelle direction voulons-nous donner aux moyens extraordinaires que nous sommes en train de construire ?
À la fin de 2056, la voix dit :
Un moteur ne choisit jamais la route.
La question n’était plus de savoir jusqu’où nous pouvions aller.
Mais où nous voulions aller.
Je crois que tout le Vlog 86 tient finalement là.
Le monde avance.
À nous de choisir la direction.
Sources et prolongements
Le Vlog 86 est construit comme une parole personnelle. Les passages sur l’effondrement occidental, les BRICS, la multipolarité et les années à venir doivent être lus comme mes convictions et mes hypothèses, non comme des faits établis.
