Derrière les blocages de lycées, les affrontements avec les forces de l’ordre et les revendications scolaires, une transformation beaucoup plus profonde serait-elle en cours ? Pour le sociologue Michel Maffesoli, la jeunesse française ne conteste pas seulement les moyens de l’Éducation nationale : elle remettrait en question les valeurs mêmes sur lesquelles repose notre société. Une lecture stimulante, parfois provocatrice, qui mérite d’être examinée sans renoncer à l’esprit critique.
Une révolte qui dépasse les portes des lycées
Depuis le 21 septembre 2026, la France connaît une mobilisation lycéenne d’une ampleur remarquable. Partie notamment du lycée Saint-Exupéry de Créteil, la contestation s’est étendue à des centaines d’établissements.
Les revendications sont concrètes : davantage d’enseignants, des classes moins surchargées, des bâtiments correctement entretenus et une remise en question de certaines orientations du système éducatif, notamment Parcoursup.
Le 8 octobre, des dizaines de milliers de personnes manifestaient encore à travers le pays. Le lendemain, selon Reuters, 141 établissements restaient fermés et le gouvernement annonçait la mobilisation de 3 000 enseignants supplémentaires pour répondre aux besoins les plus urgents.
Mais cette mobilisation a également pris une dimension plus inquiétante. Des violences ont été commises lors de certains rassemblements, tandis que plusieurs interventions policières ont provoqué de graves blessures chez des adolescents. Amnesty International dénonce un recours disproportionné à la force et appelle à la désescalade.
Dans ce contexte, les interprétations s’affrontent. Certains responsables politiques dénoncent une instrumentalisation du mouvement. D’autres insistent sur le manque de moyens de l’école publique ou sur les violences policières.
Et si ces explications, sans être nécessairement fausses, passaient à côté d’une transformation plus profonde ?
C’est l’hypothèse développée par le sociologue Michel Maffesoli, professeur émérite à la Sorbonne, dans un entretien accordé le 8 octobre 2026 à Jérôme Blanchet-Gravel pour le média québécois Libre Média.
Quelques jours auparavant, le 6 octobre, il avait publié avec Hélène Strohl une tribune intitulée Comprendre les soulèvements lycéens, dans FranceSoir.
Société officielle contre société officieuse : une fracture devenue visible
Au cœur de la pensée de Michel Maffesoli se trouve une distinction fondamentale : celle qui oppose la société officielle à la société officieuse.
La première rassemble les institutions, les dirigeants politiques, les experts, les journalistes et les structures chargées d’organiser la vie collective.
La seconde correspond aux pratiques quotidiennes, aux sensibilités, aux solidarités et aux aspirations qui se développent en dehors des cadres institutionnels.
Selon le sociologue, ces deux univers vivent désormais dans un décalage croissant.
Les institutions continueraient à raisonner avec les catégories intellectuelles de la modernité, tandis que les jeunes générations expérimenteraient déjà d’autres façons de vivre et de penser.
Pour comprendre cette rupture, Maffesoli rappelle les trois piliers qui, selon lui, ont structuré la modernité occidentale : l’individualisme, le rationalisme et le progressisme.
Ces valeurs ont accompagné plusieurs siècles de transformations politiques, scientifiques et sociales. Mais leur capacité à fédérer les nouvelles générations serait aujourd’hui profondément affaiblie.
À leur place émergerait un autre ensemble de valeurs : la communauté plutôt que l’individu isolé, l’émotion partagée plutôt que la seule rationalité, et une réappropriation des traditions plutôt qu’une croyance systématique dans le progrès.
Ce changement ne se produirait pas nécessairement sous la forme d’un programme politique cohérent. Il s’exprimerait d’abord dans les comportements, les rassemblements et les pratiques culturelles.
Autrement dit, les jeunes ne formuleraient pas toujours clairement le monde qu’ils désirent, mais ils commenceraient déjà à le vivre.
Du « je » au « nous » : le retour des tribus
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de l’analyse de Maffesoli.
Depuis plusieurs décennies, le sociologue développe le concept de néotribalisme pour décrire le retour de communautés fondées sur les affinités, les émotions et les expériences partagées.
Il estime que les manifestations lycéennes participent de cette dynamique.
« Être ensemble pour être ensemble. »
Cette formule, qu’il répète au cours de l’entretien, résume sa pensée.
Au-delà des revendications formulées sur les pancartes, les rassemblements permettraient aux jeunes de faire l’expérience d’une appartenance collective.
Dans une société où les parcours scolaires et professionnels privilégient souvent la compétition individuelle, la rue redevient un espace où l’on existe avec les autres.
Maffesoli rapproche cette dynamique d’autres mouvements collectifs, notamment celui des Gilets jaunes, mais aussi des rassemblements musicaux, des fêtes et des communautés organisées autour de passions communes.
Il ne prétend pas que toutes ces mobilisations poursuivent les mêmes objectifs politiques. Il y voit plutôt différentes expressions d’un besoin de lien.
La question mérite d’être posée : notre société a-t-elle tellement valorisé la réussite individuelle qu’elle a fini par négliger le besoin humain de communauté ?
Il serait toutefois réducteur de considérer que les lycéens manifestent principalement pour le plaisir de se retrouver. Le manque d’enseignants, les inégalités scolaires et les conditions matérielles d’apprentissage constituent des revendications bien réelles.
Le besoin de communauté peut renforcer une mobilisation sans en expliquer, à lui seul, l’origine.
La quête du sacré dans une société désenchantée
Autre dimension de cette lecture : le retour du sacré.
Pour Maffesoli, la modernité a progressivement éloigné le religieux et les formes traditionnelles de spiritualité de l’organisation collective.
La rationalisation du monde aurait accompagné un appauvrissement de certaines expériences symboliques, rituelles et communautaires.
Mais le sacré, dans sa réflexion, ne se limite pas à l’appartenance à une religion instituée.
Il renvoie également à ce qui relie les individus à quelque chose qui les dépasse : une mémoire collective, un rituel, une expérience émotionnelle ou un sentiment d’appartenance.
Le sociologue établit ainsi un rapprochement entre de grands rassemblements religieux et les manifestations juvéniles.
Les motivations sont différentes, les participants également. Pourtant, il décèle dans ces événements un même désir de communion.
Cette interprétation a quelque chose de paradoxal.
Une jeunesse souvent décrite comme individualiste, matérialiste ou détachée des traditions pourrait, selon lui, être engagée dans une recherche de sens que les institutions ne savent plus reconnaître.
Il convient néanmoins de distinguer hypothèse sociologique et démonstration. Observer un besoin d’appartenance dans des manifestations ne suffit pas à établir que les participants recherchent une forme de sacré.
Mais l’idée ouvre une perspective intéressante : une société peut-elle durablement fonctionner lorsqu’elle propose essentiellement à sa jeunesse des objectifs économiques, des évaluations et des perspectives de carrière ?
Une jeunesse qui refuse de réduire sa vie à son utilité économique
Maffesoli prolonge sa critique en s’attaquant à une autre valeur fondamentale de la modernité : l’utilitarisme.
Dans cette logique, une activité trouverait sa justification principale dans ce qu’elle produit, dans son efficacité ou dans son rendement.
L’école préparerait au diplôme, le diplôme à l’emploi et l’emploi à l’intégration économique.
Cette organisation peut sembler rationnelle. Elle présente pourtant une limite : elle risque de réduire la vie humaine à une succession d’objectifs mesurables.
À cette logique, Maffesoli oppose le ludique, le festif, le rêve et l’expérience esthétique.
Il évoque notamment cette aspiration :
« Faire de sa vie une œuvre d’art. »
Il ne s’agit pas nécessairement de devenir artiste, mais de rechercher une existence qui ne se définisse pas uniquement par sa rentabilité.
Cette réflexion rejoint les critiques contemporaines de la valeur travail, de l’obsession de la performance et de la place prise par les évaluations quantitatives.
Dans leur tribune du 6 octobre, Hélène Strohl et Michel Maffesoli contestent notamment la transformation du lycée en parcours de sélection permanente, où l’apprentissage risque de devenir secondaire par rapport à la préparation des examens et à l’orientation professionnelle.
Leur interrogation dépasse le cadre scolaire.
Une société qui mesure presque tout sait-elle encore reconnaître ce qui ne se mesure pas facilement : la curiosité, la sensibilité, l’imagination ou le plaisir de comprendre ?
La violence : symptôme d’une société qui ne sait plus la ritualiser ?
La question de la violence occupe une place importante dans l’entretien.
Maffesoli défend depuis longtemps l’idée que l’agressivité appartient à la condition humaine et que les sociétés doivent apprendre à lui donner des formes d’expression.
Il mobilise notamment la figure mythologique de Dionysos, associée à l’excès, à la fête et au bouleversement provisoire des normes.
Historiquement, les carnavals et certaines fêtes populaires ont effectivement offert des espaces de transgression ritualisée.
Selon le sociologue, chercher à supprimer toutes les manifestations de l’agressivité pourrait favoriser leur réapparition sous des formes incontrôlées.
Son hypothèse consiste donc à distinguer l’existence de la violence de sa légitimation : reconnaître l’agressivité humaine ne signifie pas nécessairement approuver ses manifestations.
Cette réflexion soulève cependant plusieurs difficultés.
Lorsqu’il présente notamment le bizutage comme une ancienne forme de ritualisation de la violence, Maffesoli avance une interprétation particulièrement contestable. Les humiliations, les contraintes et les agressions ne deviennent pas acceptables parce qu’elles prennent place dans un rituel collectif.
Par ailleurs, analyser sociologiquement les violences commises lors des manifestations ne doit conduire ni à les excuser systématiquement ni à négliger les responsabilités des forces de l’ordre.
La question centrale demeure celle de la proportionnalité, de la protection des personnes et de la responsabilité individuelle.
La violence ne peut devenir un simple symbole abstrait lorsque ses conséquences sont des blessures bien réelles.
Les médias traditionnels comprennent-ils encore la jeunesse ?
Michel Maffesoli se montre particulièrement sévère envers les médias traditionnels, qu’il juge déconnectés des transformations sociales en cours.
À ses yeux, une partie du monde médiatique demeure étroitement associée à la société officielle.
Responsables politiques, journalistes et experts partageraient fréquemment les mêmes références et les mêmes catégories d’analyse.
Le sociologue oppose à cet univers les réseaux sociaux, les blogs et les forums, où se développeraient de nouvelles formes de communication et d’organisation collective.
Cette critique rejoint une transformation incontestable : les plateformes numériques jouent aujourd’hui un rôle majeur dans la circulation des images, des idées et des mobilisations.
Mais il faut apporter une précision importante.
Dans l’entretien, Maffesoli avance des chiffres extrêmement faibles concernant les abonnés de plusieurs grands journaux, pour illustrer leur marginalisation. Or ces données ne correspondent pas aux mesures de diffusion et d’audience disponibles.
Selon l’ACPM, sur la période 2025-2026, la diffusion payée moyenne atteignait environ 565 000 exemplaires pour Le Monde, 397 000 pour Le Figaro et 120 000 pour Libération. Leurs audiences sont encore plus importantes.
On peut donc discuter de la confiance accordée aux médias, de leur influence culturelle ou de leurs relations avec les pouvoirs économiques et politiques. Mais annoncer leur disparition à partir de chiffres inexacts ne permet pas de démontrer cette thèse.
Et les réseaux sociaux ne constituent pas automatiquement une alternative plus démocratique ou plus fiable.
Ils facilitent la circulation de paroles ignorées par les institutions, mais peuvent également amplifier les rumeurs, les manipulations et les phénomènes de polarisation.
La société officieuse n’échappe pas davantage que la société officielle aux rapports de pouvoir.
L’éducation serait-elle arrivée au bout de son modèle ?
C’est dans la dernière partie de l’entretien que Michel Maffesoli développe probablement sa proposition la plus radicale.
Selon lui, le problème ne serait pas simplement que l’Éducation nationale manque de moyens ou fonctionne mal.
Il existerait une crise plus fondamentale de la conception même de l’éducation.
Maffesoli oppose deux manières d’envisager la transmission : l’éducation et l’initiation.
Dans sa lecture, l’éducation moderne reposerait principalement sur une relation verticale : un adulte détenteur du savoir le transmet à un enfant qui doit progressivement acquérir les connaissances et les comportements attendus.
À l’inverse, l’initiation chercherait à révéler les capacités déjà présentes chez l’individu.
L’enseignant ne serait plus uniquement celui qui transmet, mais également celui qui accompagne, encourage et permet à chacun de découvrir ses aptitudes.
Cette opposition peut sembler caricaturale : de nombreux enseignants pratiquent déjà des pédagogies participatives, et la transmission structurée des connaissances demeure indispensable.
Elle pose néanmoins une question décisive.
L’école doit-elle principalement fabriquer des individus adaptés aux exigences de la société, ou permettre à chacun de développer ses propres capacités pour participer à sa transformation ?
Dans leur tribune, Maffesoli et Strohl proposent de redonner une place à la diversité des intelligences, qu’elles soient intellectuelles, artistiques, techniques, manuelles ou relationnelles.
Ils plaident pour des communautés d’apprentissage où l’exigence ne serait pas opposée au plaisir de découvrir.
L’enjeu serait moins d’abandonner le savoir que de lui redonner une signification vivante.
La fin de la démocratie ou la naissance d’une autre manière de faire société ?
Au cours de l’entretien, Maffesoli affirme que l’idéal communautaire serait en train de supplanter l’idéal démocratique traditionnel.
Sa formule est provocatrice : il déclare que la démocratie serait terminée.
Il faut toutefois comprendre cette affirmation dans le contexte de sa réflexion sur la crise des institutions représentatives.
Le sociologue distingue le pouvoir institué — celui des responsables politiques et des administrations — de la puissance instituante, qu’il associe aux forces vivantes de la société.
Dans une démocratie fonctionnelle, ces deux dimensions devraient entretenir une relation suffisamment étroite pour que les institutions puissent représenter les aspirations collectives.
Lorsque cet équilibre se rompt, les contestations se multiplient.
Maffesoli reprend alors une idée présente dans son œuvre : les comportements jugés marginaux ou anormaux à une époque peuvent devenir les normes de la suivante.
Les mobilisations de la jeunesse annonceraient ainsi, selon lui, la formation progressive de nouvelles valeurs collectives.
Cette hypothèse mérite cependant d’être confrontée à un autre constat : lorsque les jeunes manifestent, s’organisent, réclament des droits et contestent les décisions gouvernementales, ils exercent aussi des libertés démocratiques.
L’affaiblissement de la confiance envers les institutions ne signifie donc pas nécessairement la disparition de l’idéal démocratique.
Il pourrait également annoncer une demande de démocratie plus directe, plus participative et moins éloignée des expériences quotidiennes.
Une interprétation stimulante, mais qui ne doit pas effacer les faits
L’intérêt de l’analyse de Michel Maffesoli est d’élargir le regard.
Elle invite à ne pas réduire les manifestations lycéennes à une addition de revendications matérielles, d’incidents policiers ou de confrontations partisanes.
Elle rappelle que les sociétés ne se transforment pas uniquement sous l’effet des décisions politiques. Les sensibilités, les imaginaires et les manières de vivre peuvent évoluer bien avant que les institutions ne prennent acte de ces changements.
Mais cette approche comporte aussi un risque : celui d’attribuer à l’ensemble d’une génération des aspirations communes sans disposer de données suffisantes pour le démontrer.
Rien ne permet d’affirmer que tous les lycéens mobilisés rejettent l’individualisme, le rationalisme ou le progressisme.
De même, les revendications matérielles ne peuvent être reléguées au second plan au nom d’une interprétation civilisationnelle.
Lorsqu’un établissement manque d’enseignants ou qu’un élève subit des violences, il s’agit de problèmes concrets auxquels les institutions doivent apporter des réponses concrètes.
L’analyse culturelle peut enrichir la compréhension de ces événements. Elle ne saurait remplacer l’examen des faits.
Et si cette jeunesse posait finalement la bonne question ?
Le mouvement lycéen de l’automne 2026 ne permet pas, à lui seul, de conclure à la disparition d’un modèle de civilisation.
Mais il révèle des tensions profondes entre les attentes des jeunes générations et les réponses apportées par les institutions.
On peut réclamer davantage d’enseignants tout en aspirant à une autre manière d’apprendre.
On peut défendre les libertés individuelles tout en recherchant des expériences collectives.
On peut reconnaître les bienfaits du progrès scientifique sans considérer que toute évolution technique constitue nécessairement un progrès humain.
Ces aspirations ne sont pas forcément contradictoires.
C’est peut-être ici que la réflexion de Maffesoli devient particulièrement féconde : elle invite à considérer la société non comme une machine qu’il suffirait de réparer, mais comme un organisme vivant traversé par des transformations permanentes.
Encore faut-il ne pas confondre les signes que l’on observe avec les interprétations que l’on en tire.
Une jeunesse qui descend dans la rue ne nous dit pas nécessairement que la démocratie est morte ou que la modernité touche à sa fin.
Elle nous dit, au minimum, que quelque chose ne fonctionne plus à ses yeux.
Et peut-être que la première responsabilité d’une société adulte n’est pas de lui expliquer immédiatement ce qu’elle est censée ressentir, mais de commencer par l’écouter.
Car derrière la question des moyens scolaires se profile une interrogation autrement plus vaste :
Préparons-nous les jeunes à trouver leur place dans le monde tel qu’il existe, ou leur donnons-nous réellement les moyens d’en inventer un autre ?
Vidéo et sources
Entretien de Michel Maffesoli avec Jérôme Blanchet-Gravel — Libre Média, 8 octobre 2026. Durée : environ 38 minutes.
Voir l’entretien intégral sur YouTube
- Michel Maffesoli et Hélène Strohl — Comprendre les soulèvements lycéens, FranceSoir, 6 octobre 2026.
- Reuters — Point de situation sur la mobilisation lycéenne, 9 octobre 2026.
- Amnesty International — Mobilisation lycéenne et interventions policières.
- ACPM — Données de diffusion de la presse quotidienne nationale.
Mat et le Web — 9 octobre 2026. Article d’analyse fondé sur l’entretien de Michel Maffesoli, sa tribune cosignée avec Hélène Strohl et des sources complémentaires. Les interprétations du sociologue sont présentées comme des hypothèses et non comme des faits démontrés.



