Il y a des coïncidences qui ne prouvent absolument rien, mais qui ont le mérite de faire sourire.
Nous sommes le 10 octobre. Et pour ce Vlog 89, mon parcours dans les arcanes majeurs du Tarot m’amène justement à l’arcane X : La Roue de Fortune.
Dix, dix.
Je n’en tirerai aucune théorie cosmique. Mais après tout, une roue peut commencer à tourner à partir de presque rien.
Et cette carte arrive à un moment particulier.
Parce que lorsque je regarde le monde aujourd’hui, je ne vois pas seulement une succession de crises.
Je vois surtout quelque chose qui bouge.
Et, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cela me donne plutôt de l’espoir.
Une époque formidable ?
Dire que nous vivons une époque formidable peut sembler presque provocateur.
Il suffit d’ouvrir YouTube, d’écouter la radio ou de regarder les informations pour entendre parler de guerre, de dette, de crise politique, d’effondrement économique, de tensions sociales ou de bouleversements technologiques.
Tout cela existe.
Il ne s’agit pas de prétendre que tout va bien.
C’est presque l’inverse.
Tout est en train de bouger.
Des choses que l’on croyait solides deviennent fragiles. Des systèmes qui semblaient installés pour toujours commencent à se fissurer. Des technologies surgissent. Des équilibres géopolitiques se déplacent. Des populations réagissent.
Et surtout, quelque chose revient obstinément à la surface : le réel.
Le réel a cette particularité assez désagréable de ne pas négocier longtemps avec nos récits.
Il finit toujours par frapper à la porte.
Et le réel, généralement, n’est pas très diplomate.
Se réjouir du mouvement n’est pas se réjouir de la catastrophe
Cette distinction est importante.
Lorsque je dis que cette période me passionne, je ne dis évidemment pas que la guerre serait souhaitable, que la pauvreté serait une chance ou que la souffrance des autres serait réjouissante.
Une guerre tue, détruit et appauvrit.
Une crise économique bouleverse des vies très concrètes.
Derrière les milliards de dette, les pourcentages de déficit ou les tableaux Excel, il y a toujours des êtres humains.
Leur travail. Leur maison. Leur épargne. Leur niveau de vie. Leur sécurité.
On peut donc éprouver une forme d’enthousiasme devant une transformation historique sans se réjouir de toutes les conséquences qu’elle entraîne.
C’est précisément ce paradoxe qui m’intéresse.
Parce que ce qui me fascine ici n’est pas la catastrophe.
C’est le mouvement.
Deux mille vingt : le moment où quelque chose s’est rompu
Pour moi, cette période possède une date particulière : 2020.
Lorsque le pays s’est arrêté pendant la crise sanitaire, j’ai immédiatement eu le sentiment que quelque chose d’immense venait de se produire.
Pas uniquement sur le plan médical.
Économiquement, politiquement, socialement et psychologiquement, nous venions d’entrer dans un territoire inconnu.
À l’époque, j’en ai tiré des conclusions extrêmement dures.
Avec le recul, je mettrais davantage de nuances.
Les êtres humains prennent leurs décisions dans un contexte. Ils ont peur. Ils font confiance. Ils disposent d’informations contradictoires. Ils se trompent parfois. Et aucun événement historique ne peut être expliqué par une seule cause ou par un seul responsable.
Mais cela n’empêche pas une question de demeurer.
Qu’avons-nous compris de ce qui se passait ?
Qu’avons-nous vu ? Qu’avons-nous refusé de voir ? Qu’avons-nous accepté ? Et pourquoi ?
Les historiens regarderont un jour cette période avec la distance qui nous manque encore.
Nous, nous sommes toujours à l’intérieur.
Ceux qui pensent contrôler l’Histoire
Nous avons souvent tendance à personnaliser l’Histoire.
Macron. Trump. Poutine. Von der Leyen. Les gouvernements. Les partis. Les institutions.
Nous cherchons celui ou celle qui tirerait les ficelles.
Je ne nie évidemment pas l’existence de stratégies politiques, économiques ou géopolitiques.
Mais je crois qu’il existe quelque chose de plus grand.
L’Histoire déborde toujours ceux qui pensent pouvoir la contrôler.
Les gouvernements élaborent des stratégies.
Les institutions construisent des plans.
Puis arrivent les peuples, l’économie, les technologies, les adversaires, les accidents, les erreurs humaines et tout ce qui n’avait pas été prévu.
Et la roue tourne.
Personne n’est complètement aux commandes. Même ceux qui pensent l’être.
Lorsque l’évolution entre dans votre salon
Il suffit de regarder quelques siècles en arrière.
Pendant très longtemps, un être humain s’est déplacé à pied, à cheval ou grâce à la force d’un animal.
Puis l’automobile apparaît.
Pendant des siècles, la lumière artificielle vient essentiellement du feu, de l’huile, du pétrole ou de la bougie.
Puis arrive l’électricité.
Nous considérons aujourd’hui ces transformations comme évidentes.
Mais elles ne l’étaient absolument pas pour ceux qui les ont vécues.
Des métiers ont disparu. Des industries entières se sont transformées. Des habitudes anciennes de plusieurs générations sont devenues inutiles.
Et c’est là toute l’ambiguïté de l’évolution.
Elle est fascinante lorsqu’on la regarde dans un livre d’Histoire.
Lorsqu’elle passe dans votre salon, elle renverse parfois les meubles.
L’intelligence artificielle est déjà dans la pièce
Je crois que nous vivons actuellement une transformation comparable avec l’intelligence artificielle.
Et ce qui m’étonne parfois, c’est de voir à quel point certaines analyses politiques ou économiques continuent à réfléchir au futur comme si cette révolution technologique n’existait presque pas.
On parle de retraites. De dette. De travail. D’élections. De pouvoir d’achat. De réindustrialisation.
Mais comment réfléchir sérieusement aux vingt prochaines années sans intégrer ce que l’intelligence artificielle peut transformer ?
Elle progresse déjà à une vitesse considérable.
Elle peut traiter et comparer des quantités d’informations impossibles à parcourir exhaustivement pour un individu.
Elle participe déjà à certains travaux scientifiques.
Ses capacités restent limitées sur de nombreux points et les fantasmes autour de l’IA vont parfois beaucoup plus vite que la technologie elle-même.
Mais le mouvement existe.
Et nous continuons souvent à raisonner avec le travail du XXe siècle, l’école du XXe siècle, les institutions du XXe siècle et la propriété du XXe siècle…
…alors que les outils qui arrivent appartiennent déjà à autre chose.
« Vous ne posséderez rien et vous serez heureux »
Cette question de la propriété m’amène à une phrase devenue célèbre :
« Vous ne posséderez rien et vous serez heureux. »
Elle est très régulièrement attribuée directement à Klaus Schwab.
Ce n’est pas exact.
La formule est associée à un scénario prospectif publié en 2016 sur le site du World Economic Forum autour d’un texte de la députée danoise Ida Auken.
Dans cette vision de 2030, de nombreux objets ne sont plus possédés individuellement.
Les voitures deviennent des services. Les appareils domestiques arrivent lorsqu’on en a besoin. Une partie du logement peut être partagée. L’économie repose davantage sur l’accès que sur la propriété.
Mais le scénario montre également son envers : la disparition d’une grande partie de la vie privée, la dépendance à des infrastructures technologiques omniprésentes et l’existence de personnes ayant quitté ou rejeté ce système.
Ce n’est donc pas simplement une utopie.
Ce n’est pas non plus nécessairement le programme secret que certains ont voulu y voir.
C’est un scénario.
Et c’est justement ce qui le rend intéressant.
Ne rien posséder : liberté ou dépendance ?
Lorsque j’ai entendu cette formule pour la première fois, ma réaction n’a pas été uniquement négative.
J’ai même pensé :
Philosophiquement, c’est presque magnifique.
« Vous ne posséderez rien et vous serez heureux. »
Un moine bouddhiste pourrait presque signer.
Après tout, je suis arrivé dans ce monde sans rien posséder.
Et je repartirai exactement de la même manière.
Je ne prendrai ni mon compte bancaire, ni mes meubles, ni mon ordinateur, ni ma maison.
Alors pourquoi consacrons-nous une part aussi considérable de notre existence à accumuler ?
Argent. Objets. Terrains. Voitures. Mètres carrés. Patrimoine.
Toujours davantage de matière.
Mais il existe évidemment une différence fondamentale entre renoncer à posséder et ne plus avoir le droit de posséder.
Le moine qui abandonne volontairement ses biens et le citoyen qui doit louer chaque objet nécessaire à son existence peuvent tous les deux ne rien posséder.
Ils ne vivent pourtant pas la même liberté.
Et une question devient alors essentielle :
Si je ne possède plus les outils dont dépend ma vie, qui les possède à ma place ?
Qui contrôle mon accès ?
Et que se passe-t-il lorsque cet accès peut m’être retiré ?
C’est probablement là que se trouve l’un des grands débats des années qui arrivent.
Nous voulions que le système change
Il y a pourtant quelque chose d’assez paradoxal.
Depuis des décennies, nous expliquons que notre modèle n’est pas soutenable.
Qu’il produit trop. Qu’il consomme trop. Qu’il gaspille trop. Qu’il crée des inégalités considérables. Qu’il détruit une partie du monde vivant. Qu’il transforme la consommation en horizon presque exclusif de l’existence.
Nous disions :
Ça ne peut pas durer.
Eh bien…
Ça ne dure pas.
Et maintenant que le système commence réellement à changer, nous découvrons qu’une transformation historique n’a rien d’une jolie présentation PowerPoint.
Un changement réel est désordonné. Il est contradictoire. Il peut être injuste. Il produit des gagnants et des perdants. Il détruit certaines sécurités avant d’en créer éventuellement de nouvelles. Il fait apparaître des choses dont nous ignorons encore les conséquences.
Voilà peut-être ce que signifie, pour moi, La Roue de Fortune cette semaine.
La joie du mouvement
La Roue de Fortune ne me dit pas que demain sera meilleur.
Elle ne me dit pas non plus que demain sera pire.
Elle me rappelle simplement quelque chose d’une banalité vertigineuse :
Ça tourne.
Les civilisations changent. Les technologies changent. Les institutions changent. Nos certitudes changent. Nous changeons.
Et peut-être que la véritable erreur consiste à imaginer que notre époque pourrait être la première à échapper à cette règle.
Je ne sais pas vers quoi nous allons.
Peut-être vers quelque chose de meilleur.
Peut-être vers quelque chose de pire.
Très probablement vers un mélange des deux.
Mais je veux conserver une chose.
La joie du mouvement.
Pas la joie de la guerre. Pas celle de la pauvreté. Pas celle de la souffrance.
La joie de savoir que rien n’est complètement figé.
Que l’Histoire n’est pas terminée.
Que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui n’est pas nécessairement le seul monde possible.
Et qu’au milieu du chaos, il existe encore un espace pour imaginer autre chose.
Une société moins inégalitaire, peut-être. Un autre rapport au travail. À la technologie. À la propriété. À la consommation. Et peut-être même un autre rapport entre nous.
C’est une utopie.
Mais sans cette possibilité, l’évolution ne serait plus qu’un autre mot pour dire effondrement.
La roue tourne.
Et puisqu’elle tourne, autant essayer de ne pas passer tout le voyage agrippé à l’ancien monde.
N’ayons pas peur du futur simplement parce qu’il ne ressemble plus au passé.



