Un père devant sa télévision. Un fils qui ne parvient plus à le convaincre. Et, entre les deux, dix années de pouvoir, de violences sociales et de récits médiatiques. Dans Mon père, Macron et moi, Denis Robert ne livre pas seulement un réquisitoire contre Emmanuel Macron. Il raconte comment une époque politique peut s’installer jusque dans l’intimité d’une famille.
Dix heures de télévision par jour : la peur comme compagne
Lucien, le père du journaliste, était un homme de province, installé dans une maison familiale de Moselle. Après la mort de sa femme en 2018, la télévision a occupé une place toujours plus grande dans son quotidien. Journaux télévisés, chaînes d’information continue, débats, alertes : le monde extérieur entrait sans interruption dans son salon.
Denis Robert raconte l’avoir vu devenir plus anxieux. Son village restait paisible ; pourtant la crainte d’une agression, d’une invasion ou d’un effondrement progressait. Le paradoxe traverse tout le documentaire : comment peut-on vivre dans un lieu tranquille et percevoir le monde comme une menace permanente ?
Le film attribue une part majeure de cette évolution aux chaînes d’information. C’est une interprétation issue d’un vécu familial, non la démonstration scientifique d’un lien de causalité unique : l’âge, le deuil, la solitude et le contexte politique peuvent également intervenir. Mais la question demeure essentielle. Quand la télévision sélectionne sans cesse les mêmes scènes de violence et les mêmes sujets anxiogènes, quelle idée du pays finit-elle par fabriquer ?
Le père croyait à Macron ; le fils regardait les coulisses
Lucien admirait Emmanuel Macron : son aisance, son calme apparent, sa maîtrise de l’anglais, son image de dirigeant compétent. Denis Robert, lui, voyait dans cette image une construction politique et médiatique. Entre les deux hommes se jouait un dialogue familier à bien des Français : l’un accordait sa confiance à la figure présidentielle, l’autre demandait de regarder les actes plutôt que la communication.
La beauté douloureuse du film tient à ce désaccord persistant. Le journaliste n’a plus la possibilité de convaincre son père. Il transforme alors ce débat inachevé en lettre posthume, en enquête et en montage d’archives. Ce n’est pas un dialogue qui se termine par une victoire argumentative : c’est une conversation qui survit à celui auquel elle s’adressait.
Dix étapes pour relire les années Macron
Le documentaire avance en dix chapitres politiques, du rapport du président à la population jusqu’à la question de l’anomalie démocratique. Il aborde notamment :
- les déplacements présidentiels très sécurisés et la distance entre les gouvernants et les citoyens ;
- les Gilets jaunes, la répression et la mort de Zineb Redouane ;
- la construction de la candidature Macron, les réseaux de pouvoir et le rôle de François Hollande ;
- les inégalités économiques, la pauvreté et les services publics ;
- le déplacement du débat politique vers les thèmes de l’immigration et de la sécurité ;
- la place des forces de l’ordre, des médias et de la mise en scène présidentielle ;
- les risques de fragilisation du pluralisme politique et du débat démocratique.
Ce parcours est ouvertement engagé. Denis Robert assemble discours, extraits télévisés, enquêtes antérieures et commentaires personnels pour soutenir une thèse critique du macronisme. Il ne faut donc pas confondre chaque rapprochement du montage avec une preuve autonome. Certaines séquences relèvent de faits établis ; d’autres, d’une lecture politique, parfois polémique, du pouvoir.
Zineb Redouane : quand la violence politique a un visage
Le passage consacré aux Gilets jaunes constitue l’un des moments les plus graves du film. Zineb Redouane, âgée de quatre-vingts ans, a été touchée au visage par une grenade lacrymogène à Marseille le 1er décembre 2018, alors qu’elle se trouvait à la fenêtre de son appartement. Elle est morte le lendemain. Les circonstances du tir, les responsabilités et les suites médico-judiciaires ont fait l’objet d’investigations et de contestations.
L’affaire rappelle ce qu’effacent parfois les bilans abstraits : derrière les expressions « maintien de l’ordre » et « violences en manifestation », il y a des corps, des familles et des vies irréversiblement bouleversées. Le récit de Denis Robert accuse sévèrement le pouvoir politique et les institutions. Ces accusations doivent être lues comme les positions du réalisateur, sans leur substituer une conclusion judiciaire qui ne serait pas établie.
Information ou dramaturgie permanente ?
Le sujet le plus profond de Mon père, Macron et moi n’est peut-être pas Emmanuel Macron. C’est l’écosystème qui rend possible certaines perceptions du réel. Une chaîne d’information ne montre jamais « tout » : elle choisit un sujet, une image, un invité, un bandeau, puis recommence. Lorsque le conflit devient le carburant de l’antenne, le spectateur risque de confondre la répétition des images avec la fréquence réelle des événements.
Il serait simpliste d’en conclure que tout téléspectateur est manipulé, ou que toute information alarmante est infondée. Les menaces existent. Mais leur exposition en boucle change potentiellement notre rapport au monde. Une information peut être vraie, et son omniprésence produire malgré tout une vision trompeuse de la réalité.
C’est ici que le film rejoint une interrogation centrale de Mat et le Web : qui choisit ce qui mérite notre attention ? Et que devient notre liberté de jugement quand les mêmes cadrages, les mêmes figures et les mêmes oppositions occupent tout l’espace ?
Un documentaire engagé, à regarder sans abandonner son esprit critique
Denis Robert n’essaie pas de produire un portrait neutre d’Emmanuel Macron. Il exprime une colère politique, qui passe parfois par des jugements psychologiques et des formules accusatrices. Ces passages ne sauraient valoir diagnostic clinique ni verdict judiciaire. Ils témoignent d’un point de vue d’auteur, fort et assumé.
On peut discuter ses conclusions, contester certaines analogies ou demander davantage de nuances sans esquiver les questions qu’il soulève : la responsabilité des décideurs, la concentration des médias, la violence de certaines réponses policières, les fractures sociales et l’exigence de vérité dans la vie publique.
Au fond, une histoire de transmission
Ce qui demeure après près de cent minutes n’est pas seulement une chronologie du pouvoir. C’est la silhouette d’un homme dans son fauteuil, devant une fenêtre et un écran. Dehors, le village continue sa vie ordinaire. Dedans, l’actualité promet chaque jour de nouvelles catastrophes.
Denis Robert aurait voulu rouvrir cette fenêtre, faire entendre à son père une autre lecture des événements. Il n’en a plus le temps. Son film devient alors un geste de mémoire, mais aussi une invitation adressée à tous ceux qui regardent encore : ne pas déléguer entièrement notre perception du monde à ceux qui fabriquent le spectacle de l’actualité.
La démocratie ne se nourrit pas seulement d’informations disponibles. Elle a besoin de recul, de contradiction et de conversations où l’on peut changer d’avis. Et parfois, pour commencer à comprendre ce qui se passe dehors, il faut simplement éteindre un écran.
Voir le film et poursuivre la réflexion
Vidéo : Mon père, Macron et moi — Denis Robert, Blast (14 septembre 2026). Source originale : Présentation du documentaire sur Blast. Pour approfondir le dossier Zineb Redouane : Le Monde, 24 juillet 2023.



