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Et si le nihilisme occidental était une force active ? La thèse de Youssef Hindi

Youssef Hindi et Mat assis devant les ruines et la mer, illustration du nihilisme occidental

L’Occident traverse-t-il une crise de valeurs ou assiste-t-on à quelque chose de plus profond : la transformation du vide en volonté de rupture ? Invité de la matinale de Tocsin, l’essayiste Youssef Hindi défend, à l’occasion de son ouvrage Le Règne de Léviathan. Le nihilisme contre les civilisations, une lecture théologico-politique de notre époque. Une proposition stimulante par son ambition, mais qui exige de distinguer les faits historiques, les analogies philosophiques et les filiations qui restent à démontrer.

Le propos de Hindi part d’un désaccord partiel avec Emmanuel Todd. Les deux auteurs voient dans le nihilisme l’un des symptômes de la crise occidentale. Mais là où Todd insiste sur l’effacement des structures religieuses, Hindi pense reconnaître des doctrines et des pratiques qui travaillent activement à renverser les anciennes limites. Un monde peut-il être désorienté sans être pour autant dirigé par une volonté unique de destruction ? C’est toute la difficulté de cette enquête.

Emmanuel Todd : lorsque la religion disparaît, que reste-t-il ?

Dans La Défaite de l’Occident, publié en 2024, Emmanuel Todd décrit plusieurs états de la religion : la croyance vivante, la survivance de valeurs et d’institutions après le recul de la foi — ce qu’il appelle la « religion zombie » — puis la « religion zéro », lorsque les repères collectifs hérités de cette tradition s’effacent à leur tour. Il associe cette dernière phase à une crise de cohésion et de sens.

L’idée n’implique pas qu’une société sans religion serait nécessairement incapable de morale. C’est une hypothèse historique et sociologique sur la transmission des valeurs. Elle soulève néanmoins une question pertinente : une civilisation peut-elle conserver durablement ses institutions lorsque les représentations communes qui les soutenaient se désagrègent ?

Dans l’entretien, Hindi ne rejette pas cette analyse. Il propose de la prolonger. Le recul des croyances pourrait expliquer un nihilisme passif, marqué par l’érosion des repères. Mais il existerait, selon lui, un nihilisme actif : non plus seulement la disparition de la norme, mais son renversement revendiqué ou pratiqué.

Du nihilisme passif au nihilisme actif : la distinction décisive

Pour développer sa typologie, Hindi mobilise trois notions. Le nihilisme désigne, dans son raisonnement, une mise en cause des valeurs qui fondent l’ordre collectif. L’anomie renvoie à une situation où les normes perdent leur autorité ou leur capacité à organiser la vie commune. L’antinomisme, enfin, renvoie historiquement à des courants qui contestent l’obligation d’obéir à une loi religieuse.

À ces concepts s’ajoute l’état d’exception : une suspension, dans certaines circonstances, du fonctionnement ordinaire des règles. Hindi y voit une clé pour comprendre différentes formes de pouvoir occidental, notamment américain. Cette lecture prend toute sa force lorsqu’on examine la tension entre discours sur la liberté, politiques de puissance et respect du droit international.

Mais un point doit être préservé : l’état d’exception est une catégorie de philosophie et de droit politiques, pas la preuve qu’un gouvernement poursuit un programme religieux caché. Entre une pratique qui s’affranchit d’une règle et une théologie secrète qui en serait la cause, il manque une démonstration historique.

Le messianisme ne disparaît pas forcément avec Dieu

L’un des passages les plus intéressants de l’échange concerne la sécularisation. Celle-ci peut signifier une séparation progressive entre religion et pouvoir ; elle peut aussi désigner le transfert de structures intellectuelles religieuses vers des doctrines qui ne se présentent plus comme religieuses.

Hindi lit ainsi dans certaines philosophies modernes une promesse de salut déplacée vers l’Histoire. Chez Marx, la rupture révolutionnaire ouvrirait la voie à une société radicalement transformée ; dans certaines interprétations de Hegel, l’Histoire semble suivre un mouvement orienté ; chez Francis Fukuyama, l’idée de « fin de l’histoire » suggère l’horizon d’une forme politique appelée à s’imposer.

L’analogie mérite d’être examinée : promesse d’un monde nouveau, dépassement du conflit, horizon de réconciliation… De tels motifs peuvent rappeler des scénarios eschatologiques. Mais ressemblance de structure ne signifie ni identité de doctrine ni transmission historique directe. On peut analyser une dimension quasi religieuse de l’espérance politique sans réduire le marxisme ou le libéralisme à des religions dissimulées.

Jacob Frank : une histoire véritable, des prolongements contestés

Hindi revient longuement sur le sabbataïsme, apparu autour de Sabbataï Tsevi au XVIIe siècle, puis sur Jacob Frank, chef religieux du XVIIIe siècle associé à un courant radicalement antinomiste. L’existence de ces mouvements, leur rupture avec des normes du judaïsme traditionnel et leur imaginaire messianique sont des objets bien documentés de l’histoire des religions. Les travaux de Gershom Scholem, puis d’autres chercheurs, permettent de les étudier sérieusement.

L’entretien évoque aussi Moses Dobruska, devenu Junius Frey, personnage passé par les milieux frankistes avant de rejoindre la Révolution française. Son parcours est un épisode historique réel. Mais le fait qu’un révolutionnaire ait eu une formation religieuse particulière ne démontre pas que le républicanisme français procède, dans son ensemble, d’une doctrine frankiste.

C’est surtout lorsque Hindi fait remonter des mouvements contemporains liés au genre ou aux droits des personnes LGBT à ces courants anciens que sa démonstration devient fragile. Les travaux académiques sur les études de genre et la théorie queer retracent d’autres généalogies, notamment autour du féminisme, de Simone de Beauvoir, de Michel Foucault et de Judith Butler. Affirmer une filiation historique directe exigerait des archives, des acteurs et des transmissions identifiables ; l’entretien n’en fournit pas la preuve.

Cette réserve est fondamentale. Critiquer une doctrine, une politique ou un courant intellectuel est légitime. Attribuer à des communautés religieuses ou à des minorités sexuelles une entreprise générale de destruction des civilisations, sans éléments probants, ne relève plus d’une démonstration historique.

Des États-Unis à Israël : le pouvoir au-dessus des règles ?

Hindi propose plusieurs variantes nationales de son « nihilisme actif ». Pour les États-Unis, il met en avant l’imaginaire d’une nation investie d’une mission universelle, de l’Amérique conçue comme « nouvelle Jérusalem » à la projection mondiale de sa puissance. Cet imaginaire religieux a bien existé dans certains discours politiques américains. Reste à établir comment, à chaque époque, il intervient parmi les intérêts économiques, les calculs stratégiques et les décisions institutionnelles.

À propos d’Israël et de Gaza, Hindi interprète certaines décisions militaires à travers des références bibliques et messianiques. Il est légitime d’examiner la rhétorique religieuse employée par des responsables politiques et de demander quelle influence elle exerce. En revanche, une analogie avec un récit biblique ne suffit pas à établir la motivation de chaque décision ou de chaque crime allégué, pas plus qu’elle ne saurait caractériser l’ensemble du judaïsme ou de la population israélienne.

La situation à Gaza, les destructions, les victimes civiles et les questions de responsabilité internationale ne sont pas de simples symboles religieux : ce sont aussi des questions de faits, de droit et de justice. La Cour internationale de Justice a ordonné des mesures conservatoires dans l’affaire engagée par l’Afrique du Sud contre Israël ; ces mesures ne constituent pas, en elles-mêmes, un jugement définitif sur le fond du crime de génocide. Distinguer les niveaux de preuve ne revient pas à minimiser les souffrances : c’est précisément ce qui permet de qualifier rigoureusement les responsabilités.

Le Léviathan : monstre sans limites ou État protecteur ?

Le titre de l’ouvrage emprunte son image au Léviathan biblique et à Leviathan, traité de philosophie politique publié par Thomas Hobbes en 1651. Hindi y voit une figure de la puissance occidentale, particulièrement maritime et anglo-américaine, devenue capable de s’affranchir des limites.

L’image est efficace. Pourtant, un paradoxe mérite d’être souligné : chez Hobbes, le Léviathan est d’abord la figure d’un État constitué pour empêcher la guerre de tous contre tous. Il concentre le pouvoir afin d’établir la sécurité et un ordre juridique. Faire de cette figure le symbole d’une abolition générale de la loi suppose donc un déplacement interprétatif, et non une lecture littérale du philosophe.

Cette tension est intéressante en elle-même. L’État qui prétend garantir la sécurité peut-il, au nom de cette mission, élargir indéfiniment ses prérogatives ? Et quand une puissance proclame défendre l’ordre international tout en s’accordant des exceptions, ne risque-t-elle pas d’affaiblir les règles dont elle se réclame ? Ces questions politiques tiennent sans avoir besoin de supposer un dessein occulte commun à toutes les crises.

Ce qui est établi, ce qui relève de l’interprétation

  • Établi : les courants sabbataïstes et frankistes ont existé ; la pensée de Hobbes s’est emparée de l’image du Léviathan ; les idées religieuses ont influencé des conceptions modernes de l’histoire et du pouvoir.
  • Interprété : la distinction entre nihilisme passif et actif, l’existence d’une même logique sous différentes politiques occidentales, ou le caractère messianique de doctrines politiques modernes.
  • À démontrer : les chaînes de causalité reliant les mouvements religieux anciens à des courants contemporains très différents, ou l’existence d’un projet coordonné d’abolition des lois et des civilisations.

Le véritable enjeu : qui décide encore des limites du pouvoir ?

L’intérêt de l’entretien avec Youssef Hindi n’est pas de fournir une explication unique à toutes les crises du monde contemporain. Une théorie capable de tout expliquer risque aussi de devenir impossible à contredire. Son intérêt est de poser une question plus précise : que devient une civilisation lorsque ses dirigeants, ses institutions ou ses idéologies cessent de reconnaître des limites supérieures à leur propre volonté ?

On peut répondre par la philosophie politique, l’histoire des religions, le droit international ou la sociologie. On peut aussi discuter les présupposés de Todd comme ceux de Hindi. Car les civilisations ne sont ni des blocs immobiles ni des essences condamnées à se conserver intactes : elles vivent également de transformations, de contradictions et de débats.

Peut-être la frontière décisive ne passe-t-elle pas entre sociétés religieuses et sociétés sécularisées, mais entre deux attitudes face au pouvoir : accepter qu’il doive répondre de ses actes, ou considérer qu’une mission supérieure — religieuse, historique ou géopolitique — l’autoriserait à s’affranchir de toute règle. Le Léviathan commence peut-être là : au moment où une puissance se persuade qu’elle n’a plus de comptes à rendre.

Sources et références pour prolonger

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