La France traverse une période de tensions, de fatigue et d’incertitude. Entre manifestations, surveillance numérique, intelligence artificielle et crise de confiance, une question finit pourtant par supplanter les autres : que vais-je devenir, moi, dans ce monde en train de changer ? Avec Le Pendu, le Vlog 91 explore ce retournement du regard.
Partir de la colère, refuser le spectacle
Tout a commencé avec les images des manifestations d’octobre 2026. Des violences, des interventions policières, des commerces dégradés et des séquences aussitôt relayées en ligne. Après avoir renoncé à un direct sur ces événements, une question demeurait : à quoi sert de commenter à chaud une colère qui se propage déjà à toute vitesse ?
Ce n’est pas nier les revendications sociales, ni excuser les destructions. C’est reconnaître que notre manière de raconter les événements compte aussi. Une image spectaculaire peut concentrer toute l’attention sans représenter l’ensemble d’une mobilisation. Et celui qui la commente peut, malgré lui, renforcer le phénomène qu’il prétend dénoncer.
Quand la recherche de coupables devient une injustice
Autre scène révélatrice : les photographies de jeunes soupçonnés de pillages qui circulent sur les réseaux sociaux, accompagnées d’appels publics à les identifier. Transmettre un témoignage aux enquêteurs n’est pas la même chose qu’exposer des visages à la vindicte numérique. La présomption d’innocence et la prudence ne disparaissent pas sous prétexte qu’une foule s’indigne.
L’affaire de l’homonyme accusé à tort après la fusillade de Trappes montre le danger d’une désignation précipitée. Ce qui se présente comme un désir de justice peut alors produire une injustice nouvelle.
À partir de quand notre désir de justice nous conduit-il à devenir injustes ?
L’histoire de la délation sous l’Occupation n’est pas équivalente à ces pratiques contemporaines : les contextes et les conséquences sont sans commune mesure. Mais elle rappelle la nécessité de se demander ce que deviennent nos principes lorsque la peur, l’autorité ou l’opinion du groupe exercent leur pression.
Asch, Milgram : avons-nous vraiment un jugement indépendant ?
Dans les années 1950, Solomon Asch étudie le conformisme : certains participants donnent une réponse qu’ils savent incorrecte lorsque le groupe entier affirme le contraire. Au début des années 1960, Stanley Milgram examine jusqu’où peut aller l’obéissance à une autorité présentée comme légitime. Ces expériences ne permettent pas de décréter que tout le monde serait manipulable à volonté. Elles soulignent néanmoins combien le contexte influence nos décisions.
Sur les plateformes numériques, chacun reçoit en permanence des opinions, des images et des injonctions à prendre parti. La fatigue peut rendre cette pression plus difficile à supporter. On peut finir par se taire, acquiescer ou choisir un camp pour ne plus avoir à discuter. Pourtant, renoncer momentanément au débat ne signifie pas forcément renoncer à sa conviction.
Un pays ne peut pas vivre d’ordre seulement
La sécurité est nécessaire. Mais l’ordre, à lui seul, ne constitue pas un avenir politique. Une société a également besoin d’institutions dignes de confiance, de services publics, d’un horizon commun et d’une raison d’espérer. Lorsque la réponse à chaque crise semble être davantage de contrôle, la question n’est plus seulement de savoir comment rétablir le calme, mais ce que l’on veut construire après lui.
Les hypothèses d’instrumentalisation politique de la peur méritent d’être questionnées, sans confondre trois choses : constater une crise, bénéficier politiquement de ses conséquences et l’avoir délibérément provoquée. La troisième exige des preuves qui ne découlent pas des deux premières.
Le temps des monstres : l’interrègne de Gramsci
Antonio Gramsci décrivait une crise dans laquelle l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas encore naître. La formule populaire du « temps des monstres » reformule ce passage des Cahiers de prison. Elle résume puissamment une sensation contemporaine : des repères qui se défont, des institutions qui peinent à convaincre, des acteurs politiques qui raisonnent encore avec les instruments d’hier.
Et pendant que nous débattons des crises de l’ancien monde, l’intelligence artificielle transforme déjà la création, l’apprentissage, la production et potentiellement les métiers. Il serait naïf d’en faire une promesse automatique de prospérité ; il serait tout aussi réducteur d’y voir nécessairement la catastrophe. Qui maîtrisera les outils ? Qui bénéficiera de leurs gains ? Quelles libertés voulons-nous protéger ? Ces choix restent ouverts.
Le Pendu : entre deux mondes, sans sol assuré
L’arcane XII du Tarot de Marseille présente un personnage suspendu, le corps renversé. Il serait facile d’y lire uniquement l’impuissance. Mais ce retournement peut également devenir une image de notre époque : nous ne pouvons plus revenir exactement au monde d’avant, et nous ne distinguons pas encore celui qui naît.
Nous pouvons vouloir agir sans savoir où aller, réclamer du changement tout en craignant ses conséquences, espérer un monde différent tout en étant incapables de le décrire. Le Pendu ne fournit aucune solution politique. Il oblige seulement, peut-être, à modifier l’angle depuis lequel nous regardons les événements.
De « que devient la France ? » à « que vais-je devenir ? »
Au fil de cette réflexion, la colère initiale a diminué. Non parce que les événements se seraient soudain améliorés. Non parce que toutes les hypothèses auraient été tranchées. Mais parce que la question s’est déplacée : après tant d’efforts pour comprendre le devenir de la société, qu’allais-je devenir moi-même à l’intérieur de cette transformation ?
Je ne sais pas quel monde m’attend. Mais je peux encore réfléchir à la manière dont je veux l’habiter.
Cette interrogation n’invite pas à la résignation. Préserver son jugement, sa capacité à créer, son rapport à la nature et sa faculté d’espérer ne dispense ni de contester une injustice ni d’agir. Cela évite seulement de faire dépendre toute sa vie intérieure d’un cours de l’histoire que personne ne maîtrise entièrement.
Une espérance sans garantie
L’histoire n’assure pas que le monde qui vient sera plus libre ou plus juste. Les régimes autoritaires peuvent durer, tandis que les technologies peuvent favoriser aussi bien l’émancipation que le contrôle. Garder de l’espérance n’est donc pas annoncer avec certitude une fin heureuse : c’est refuser de considérer l’avenir comme déjà condamné.
Avec Le Pendu, le Vlog 91 n’aboutit pas à une réponse toute faite. Il suit un mouvement plus modeste : regarder les fractures du présent, reconnaître sa propre fatigue, puis retrouver une question intérieure. Nous passons beaucoup de temps à demander ce que le monde va devenir. Prenons-nous encore le temps de nous demander ce que nous voulons devenir, nous, dans ce monde ?
À voir également : Vlog 90 — La Force : quand la colère révèle nos fractures et Vlog 89 — La Roue de Fortune : quand le monde se remet à tourner.



