Brésil, Israël, États-Unis, France : derrière des crises politiques apparemment distinctes, Édouard Husson voit se dessiner une même difficulté des gouvernants à conserver la maîtrise des événements. Dans cet entretien avec Cédrick de Renéville, l’historien interroge les rapports entre élections, souveraineté, puissance militaire et contestation sociale. Son diagnostic est incisif. Il appelle aussi une distinction essentielle entre faits vérifiables, interprétations et hypothèses.
Le fil conducteur de cette conversation est moins une série de pronostics électoraux qu’une interrogation sur la nature du pouvoir. Un gouvernement peut-il encore être souverain lorsqu’il doit composer simultanément avec les marchés, ses alliances militaires, ses engagements internationaux et une population qui ne croit plus à ses promesses ? C’est autour de cette contradiction que s’organise la lecture d’Husson.
Brésil : la réélection de Lula, ou la souveraineté derrière les urnes
Le premier volet porte sur l’élection présidentielle brésilienne du 25 octobre 2026. Luiz Inácio Lula da Silva l’a remportée face à Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Selon les résultats publiés par le Sénat brésilien à partir du décompte électoral, Lula obtient 51,78 % des suffrages valides, contre 48,22 % pour son adversaire, soit environ 4,4 millions de voix d’écart.
La prolongation de certains bureaux de vote a immédiatement alimenté les soupçons de fraude. Husson lui-même met en garde contre les accusations qui ne reposent pas sur des preuves. La justice électorale brésilienne précise que le scrutin a été prolongé jusqu’à dix-neuf heures dans les bureaux encore ouverts après des difficultés de transport signalées par les deux candidatures. Elle a recensé 34 393 votes enregistrés après dix-sept heures. Ce volume ne saurait, à lui seul, expliquer les millions de voix séparant les deux candidats. Une irrégularité doit être examinée lorsqu’elle est étayée ; elle ne se déduit pas d’une défaite contestée.
Mais pour l’historien, le véritable enjeu se situe ailleurs. Le Brésil possède des ressources agricoles et minières considérables, notamment des terres rares, et occupe une place majeure dans les BRICS. La réélection de Lula est donc interprétée comme un obstacle aux ambitions américaines de réaffirmer leur influence sur le continent. C’est une lecture géopolitique, non la preuve que Washington contrôlait la candidature adverse.
Un élément concret nourrit toutefois ce débat : l’accès aux minerais stratégiques est devenu un sujet de concurrence entre les États-Unis et la Chine. Selon une analyse de Reuters publiée le 29 octobre, Lula devrait chercher à développer la filière brésilienne tout en multipliant les partenaires et en encourageant la transformation locale. Posséder la ressource ne suffit pas : il faut aussi maîtriser la chaîne industrielle qui lui donne de la valeur.
États-Unis : Trump gouverne-t-il encore son propre camp ?
Édouard Husson décrit ensuite les fractures internes de la droite américaine. Il oppose les électeurs attachés à la promesse d’un désengagement extérieur à une administration qui, selon lui, ne rompt pas avec la logique interventionniste. Dans sa lecture, Marco Rubio incarne une diplomatie offensive tandis que J. D. Vance apparaît plus en retrait. Il évoque également Tucker Carlson et Candace Owens parmi les figures qui contestent la politique présidentielle depuis la sphère conservatrice.
Sa thèse est plus radicale encore lorsqu’il présente la CIA comme un pouvoir autonome pesant sur la politique étrangère, notamment en Ukraine. Il s’agit ici d’une interprétation de l’historien. L’entretien ne fournit ni document ni élément permettant d’établir que l’agence déciderait, indépendamment des autorités constitutionnelles, de la poursuite d’une guerre. Cela n’interdit pas d’enquêter sur les rapports de force internes à l’État américain ; cela oblige à ne pas confondre une hypothèse et sa démonstration.
La question de fond demeure : que vaut une promesse électorale de paix si les décisions de guerre, les alliances et les intérêts stratégiques semblent lui survivre ? La contradiction entre campagne et exercice du pouvoir ne prouve pas l’existence d’un centre de commandement caché. Elle suffit néanmoins à ouvrir un débat sur la responsabilité démocratique.
Israël : les urnes font apparaître un blocage politique
L’entretien revient sur les législatives israéliennes du 27 octobre 2026. Au moment où les intervenants échangent, le dépouillement n’est pas terminé. Depuis, les résultats finaux publiés dans la nuit du 29 au 30 octobre donnent 53 sièges au bloc de Benyamin Netanyahou, 48 sièges à l’opposition menée par Gadi Eisenkot et 19 sièges aux deux listes arabes. La majorité absolue à la Knesset est de 61 députés. Aucun grand bloc ne peut gouverner seul.
Le résultat fait des formations représentant principalement des citoyens arabes d’Israël des acteurs potentiellement décisifs. Husson insiste sur cette contradiction : dans un système qui se présente comme démocratique, le poids des électeurs palestiniens citoyens d’Israël peut-il être reconnu pleinement par les coalitions qui prétendent gouverner ? La question est politique et constitutionnelle autant qu’électorale.
Il serait pourtant prématuré de transformer cette arithmétique parlementaire en scénario assuré. Une majorité mathématique n’est pas encore une coalition : les divergences entre partis, notamment sur la guerre et la question palestinienne, peuvent empêcher tout accord. Le blocage institutionnel existe ; ses conséquences restent ouvertes.
La guerre peut-elle devenir un modèle économique ?
C’est l’une des propositions les plus fortes de l’entretien. Husson soutient que la désindustrialisation, la financiarisation et l’endettement inciteraient certains gouvernements occidentaux à faire de l’industrie de défense un moyen de soutenir l’activité économique et, parfois, de prolonger leur légitimité politique. Il parle d’un système qui finirait par avoir besoin de la guerre pour se maintenir.
La relation entre armement, emploi industriel et décision politique mérite d’être étudiée. Les industries militaires disposent de marchés publics de long terme, de chaînes de sous-traitance et d’un poids stratégique réel. Mais l’existence d’intérêts économiques dans la défense ne démontre pas, à elle seule, qu’un dirigeant déclenche ou prolonge une guerre pour rester au pouvoir. Une telle accusation exige des preuves spécifiques.
Un chiffre cité dans la vidéo nécessite en revanche une correction nette. Husson évoque environ 130 milliards d’euros de dépenses militaires israéliennes, représentant la moitié du budget de l’État. Ce n’est pas ce que donnent les comptes officiels. La Knesset a approuvé un budget de défense 2026 d’environ 143 milliards de shekels — et non d’euros. L’Institut israélien de la démocratie évalue plus largement les dépenses de défense à environ un quart du budget pour 2026, selon son périmètre d’analyse. L’effort militaire est donc très élevé, sans justifier le montant et le ratio avancés dans l’entretien.
Cette rectification ne fait pas disparaître le débat : lorsque la défense absorbe une part grandissante des ressources publiques, que devient le financement du logement, des soins, de l’enseignement ou de la reconstruction ? La sécurité d’un pays se mesure-t-elle uniquement à son arsenal, ou aussi à la solidité de sa société ?
France : deux mobilisations, une même crise de confiance
L’échange se déplace ensuite vers la France et les manifestations des 17 et 24 octobre 2026, dans le prolongement de la mobilisation lycéenne. Husson y voit un tournant : malgré les violences et les tensions entourant le premier samedi, les manifestants reviennent dans la rue une semaine plus tard. Le pouvoir ne peut plus compter sur un simple essoufflement du mouvement.
Les estimations du 24 octobre donnent la mesure de la controverse : 800 000 manifestants selon la CGT, contre 410 000 selon le ministère de l’Intérieur. Le chiffre de 250 000 personnes à Paris, repris par Husson, correspond au décompte syndical, pas à une mesure incontestable produite par une intelligence artificielle. Ces écarts appellent de la transparence méthodologique plutôt qu’une certitude automatique sur les intentions de chaque camp.
L’historien interprète la situation comme une crise de fin de règne d’Emmanuel Macron. Il estime que l’exécutif, pris entre engagements internationaux, coût de la vie et demandes sociales, n’a plus beaucoup de réponses politiques à offrir. Il évoque même des pressions internes en faveur d’une démission. Dans l’entretien, cette dernière affirmation repose sur un témoignage indirect ; elle ne peut être tenue pour établie.
La critique la plus solide ne dépend pourtant pas de ces confidences. Elle tient au décalage visible entre la revendication de services publics fonctionnels et les arbitrages budgétaires défendus au nom de la défense, de la dette ou de l’urgence géopolitique. Dans un précédent article consacré à la révolte des lycéens et à Édouard Husson, nous avions déjà exploré cette fracture entre gouvernants et jeunesse.
Gaza et Cisjordanie : les populations civiles derrière les calculs de puissance
La dernière partie de l’intervention revient à Gaza, à la Cisjordanie et aux violences qui frappent des communautés religieuses. Husson insiste sur l’attachement des Palestiniens à leur terre malgré les destructions et les déplacements. Il dénonce aussi les violences de colons en Cisjordanie et appelle à une coexistence entre communautés plutôt qu’à une instrumentalisation des appartenances religieuses.
Les faits documentés sont graves. Dans son rapport publié le 26 octobre 2026, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) fait état de 83 attaques de colons ayant causé des victimes ou des dégâts matériels en Cisjordanie entre le 13 et le 19 octobre, et souligne les conséquences des restrictions d’accès, des destructions et des déplacements. À Gaza, malgré le cessez-le-feu annoncé en octobre 2025, des frappes et des morts de civils continuent d’être signalées.
En revanche, l’estimation de 10 à 25 % de la population de Gaza décédée avancée oralement dans l’entretien n’est pas suffisamment étayée pour être reprise comme un bilan vérifié. Les décès directement documentés, les morts indirectes estimées et les déplacements sont des réalités différentes qu’il faut distinguer. De même, les allégations de manipulation de groupes terroristes par la CIA ne sont pas démontrées dans cette intervention.
Ce qui reste incontestable, c’est la nécessité d’examiner les conséquences humaines des stratégies militaires. Les rivalités de puissance expliquent une partie des décisions, mais elles ne doivent pas faire disparaître les victimes, ni dispenser les États de leurs obligations en matière de droit international humanitaire.
Le pouvoir sous contrainte : la vraie question posée par Husson
Ce parcours de Brasília à Paris, en passant par Washington, Jérusalem et Gaza, ne décrit pas une seule crise parfaitement coordonnée. Il met en lumière plusieurs tensions qui se ressemblent sans être identiques : fragmentation électorale, dépendances économiques, rivalités stratégiques, défiance envers les institutions et difficulté à faire entendre les demandes sociales.
La lecture d’Édouard Husson gagne à être discutée plutôt qu’acceptée en bloc. Elle est précieuse lorsqu’elle oblige à regarder derrière les formules officielles et à mesurer le coût politique des décisions. Elle devient fragile lorsqu’elle transforme une intuition géopolitique, une confidence invérifiable ou une estimation erronée en certitude.
Reste la question essentielle : à quoi sert la souveraineté proclamée par les gouvernants si les citoyens ont le sentiment de ne plus peser sur les grandes orientations de leur pays ? Les élections désignent des responsables. La démocratie exige davantage : des décisions explicables, des comptes vérifiables et la possibilité réelle de contester les choix du pouvoir.
Repères et sources
Article rédigé à partir de l’entretien vidéo d’Édouard Husson avec Cédrick de Renéville et de sa transcription, avec vérification des données disponibles au 30 octobre 2026. Les analyses attribuées à l’invité ne constituent pas toutes des faits établis.
- Tribunal supérieur électoral brésilien (TSE) : votes après dix-sept heures
- Sénat brésilien : résultats de la présidentielle du 25 octobre
- AFP / Le Parisien : résultats définitifs des législatives israéliennes
- Knesset : budget militaire israélien 2026 et Institut israélien de la démocratie : dépenses de défense
- La Dépêche du Midi : chiffres des manifestations du 24 octobre
- OCHA / ONU : situation humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, octobre 2026



