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Sortir de l’euro : le scénario choc de Charles et Emmanuelle Gave

Et si la crise de la dette française ne se terminait pas par une simple hausse d’impôts, mais par un retour au franc ? Dans une émission consacrée au scénario d’une sortie de l’euro, Charles et Emmanuelle Gave imaginent un pays contraint de changer de monnaie en quelques jours, entre panique bancaire, dévaluation et affrontement politique. Une hypothèse spectaculaire, certes, mais qui pose une question moins théorique qu’il n’y paraît : lorsque le financement d’un État devient fragile, qui décide des sacrifices — et qui les supporte ?

La France n’est pas en faillite. Mais les signaux d’alerte sont bien réels

Le décor de cette expérience de pensée n’a rien d’imaginaire. Au 30 septembre 2026, l’Agence France Trésor chiffrait l’encours de la dette négociable de l’État à 2 896 milliards d’euros. Pour 2027, le besoin de financement prévisionnel s’élève à 339,7 milliards d’euros, notamment parce qu’il faut rembourser des emprunts arrivant à échéance tout en couvrant les besoins nouveaux. Ces montants ne signifient pas que l’État doit rembourser toute sa dette immédiatement, mais ils illustrent sa dépendance au renouvellement régulier du crédit.

La tension s’est également invitée sur les marchés. Le 21 octobre 2026, le rendement français à dix ans a franchi le seuil des 5 %, pour la première fois depuis 2002. Plus la prime de risque exigée par les investisseurs augmente, plus les nouveaux emprunts risquent de peser sur les budgets futurs. La France continue néanmoins à émettre de la dette : parler d’un défaut déjà survenu serait inexact.

C’est dans ce climat que Charles Gave, économiste et financier, et Emmanuelle Gave proposent de regarder en face une option largement sortie du débat politique : reprendre une monnaie nationale pour retrouver la possibilité de dévaluer. Leur point de départ est radical : réduire les dépenses publiques serait nécessaire, mais ne suffirait plus à lui seul à éviter une longue récession.

Vendredi, 17 h 30 : le week-end où tout basculerait

Le scénario commence comme un thriller financier. Une émission d’obligations de l’État ne trouve pas suffisamment d’acheteurs. Vendredi soir, après la fermeture de la Bourse, le pouvoir réunit ses responsables. Il lui reste quelques heures pour prévenir une fuite massive des capitaux et annoncer aux Français que leurs comptes bancaires vont changer de monnaie.

Dans la simulation, les dépôts, salaires, loyers et crédits relevant du droit français seraient convertis à raison d’un euro pour un franc. Un salaire de 2 000 euros deviendrait ainsi un salaire de 2 000 nouveaux francs. Les banques fermeraient temporairement, les retraits et certains paiements seraient plafonnés, les transferts vers l’étranger soumis à autorisation. Les billets en euros continueraient à circuler durant une transition.

Ce déroulement est une fiction économique raisonnée, pas l’annonce d’un projet officiel. Il décrit ce qu’un gouvernement pourrait tenter, non ce qu’il serait juridiquement certain de réussir. La distinction est capitale : convertir les contrats nationaux ne suffit pas à effacer les engagements pris sous d’autres droits, ni à imposer une nouvelle monnaie aux partenaires de la zone euro.

L’émission évoque aussi une adoption expresse de la loi par les députés et sénateurs réunis « en Congrès » à Versailles. Ce point demande correction : le Congrès n’est pas la procédure ordinaire de vote des lois ; il intervient notamment pour certaines révisions constitutionnelles. Quant à l’article 16, les pouvoirs exceptionnels du président répondent à des conditions constitutionnelles précises. Une crise de financement ne les déclencherait pas automatiquement.

Pourquoi dévaluer ? Et pourquoi cela ne ferait pas disparaître la dette

Le cœur du raisonnement des intervenants tient en un mot : compétitivité. Si un nouveau franc perdait 15 % de sa valeur face à l’euro, les produits et services français deviendraient moins chers pour les acheteurs étrangers. Tourisme et exportations pourraient en profiter, tandis que les produits importés coûteraient davantage aux ménages et aux entreprises françaises.

Les auteurs estiment qu’une partie du coût de l’ajustement serait alors supportée par les détenteurs étrangers d’obligations françaises. L’idée n’est pas absurde : un créancier remboursé dans une monnaie dévaluée peut subir une perte lorsqu’il reconvertit son argent en euros ou en dollars. La part des non-résidents dans la dette négociable française était déjà de 57,5 % au premier trimestre 2026, d’après les statistiques reprises par l’Agence France Trésor.

Mais cette perte de change ne devient pas, par magie, une somme versée aux Français. Pour l’État, l’allégement économique dépendrait de la devise et du droit applicables aux contrats, des décisions des créanciers, du taux finalement atteint par le franc et du coût des emprunts futurs. Une conversion unilatérale pourrait être interprétée comme un défaut ou un événement de crédit, avec des conséquences sur les banques, les assurances et l’accès aux marchés.

Les échanges au sein de la vidéo soulignent eux-mêmes un désaccord important : faut-il défendre un taux de change fixé à l’avance ou laisser flotter le franc ? Maintenir une parité exige des réserves et de la crédibilité ; laisser flotter le cours expose, en contrepartie, à une chute potentiellement plus forte. Le retour à la souveraineté monétaire ne supprimerait donc pas l’incertitude. Il en déplacerait le centre de gravité.

Épargne, salaires, carburant : qui paierait le choc ?

C’est probablement la partie la plus concrète de l’émission. Imaginez une personne dont le salaire et le crédit immobilier sont convertis en francs, mais qui doit toujours acheter du carburant, des équipements électroniques ou des matières premières vendus sur des marchés internationaux. Son revenu nominal reste inchangé ; son pouvoir d’achat sur les biens importés, lui, peut diminuer.

Les Gave avancent, selon les hypothèses de leur simulation, une hausse des prix qui pourrait culminer plusieurs mois après le changement de monnaie. Ce ne sont pas des prévisions établies. L’ampleur du choc dépendrait de la dépréciation réelle, des marges des entreprises, du prix de l’énergie, des mesures publiques, des salaires et de la confiance des consommateurs.

Il faut aussi clarifier un point économique : l’émission associe parfois l’inflation à la seule augmentation de la masse monétaire. Or, dans la définition utilisée par l’Insee et la Banque de France, l’inflation correspond à une hausse générale et durable des prix, qui peut notamment être alimentée par le renchérissement des importations. Une dévaluation n’entraîne pas mécaniquement une spirale incontrôlable, mais elle peut bien produire de l’inflation importée.

Les intervenants proposent de compenser en partie ce choc par une baisse de certaines taxes sur l’énergie et une réforme du marché de l’électricité. Précision importante en 2026 : l’ARENH, cité dans la discussion, a déjà pris fin au 31 décembre 2025 et a laissé place à un nouveau mécanisme. La question des prix de l’électricité demeure pertinente, mais elle ne peut plus être traitée comme si l’ancien dispositif était encore en vigueur.

Pour l’épargnant, l’enjeu ne se limite pas au nombre inscrit sur son relevé. Il dépend de la monnaie de ses avoirs, de la localisation et du droit applicable, de la solvabilité des établissements et des éventuelles restrictions temporaires. Les mêmes questions se posent aux entreprises qui importent ou remboursent des emprunts contractés à l’étranger. Changer d’unité monétaire n’équivaut pas à conserver intact son patrimoine réel.

Le piège de la dette : quand l’austérité aggrave ce qu’elle prétend guérir

L’un des arguments les plus intéressants de Charles et Emmanuelle Gave concerne le paradoxe budgétaire. Lorsque l’État réduit rapidement ses dépenses dans une économie déjà affaiblie, il peut retirer de l’activité aux entreprises et du revenu aux ménages. Les recettes fiscales diminuent alors, le chômage peut augmenter et le poids de la dette rapporté au PIB peut continuer de grimper malgré les coupes.

La Grèce a illustré la violence possible de ce mécanisme pendant la crise des années 2010. Cela ne signifie pas que toute réduction de dépense provoque mécaniquement une récession, ni que la situation française reproduirait exactement celle d’Athènes. Mais cela oblige à poser la question que les discours comptables escamotent souvent : économiser combien, sur quoi, à quel rythme et avec quelles conséquences humaines ?

Les auteurs invoquent la réforme française de 1958, associant dévaluation et réorganisation économique, ainsi que les expériences britannique et suédoise de 1992. Ils rappellent également l’échec argentin de 2001-2002. Ces exemples sont utiles pour réfléchir aux choix possibles, mais leurs institutions, leurs régimes de change, leur dette et leur contexte international différaient profondément. Aucun ne constitue une recette prête à copier.

Sortir de l’euro ou accueillir la « troïka » : est-ce vraiment le seul choix ?

Dans la seconde partie de la discussion apparaît la crainte majeure des intervenants : à défaut de sortir de l’euro, la France serait contrainte d’accepter un plan de soutien extérieur assorti de réductions de pensions, de gels de salaires, d’augmentations d’impôts ou de contrôles des capitaux. Ils parlent de la « troïka » — Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI — en référence aux programmes imposés lors de précédentes crises.

Le risque de conditionnalité en échange d’une assistance financière est réel : les dispositifs européens peuvent exiger des engagements budgétaires et économiques. Mais l’arrivée d’une troïka en France n’est ni annoncée ni automatique. Les instruments d’aide font l’objet de procédures, d’évaluations et de décisions politiques ; les conditions varient selon les situations. Entre une sortie unilatérale de l’euro et un programme d’ajustement, d’autres politiques restent débattues : trajectoire budgétaire, fiscalité, croissance, négociation européenne, calendrier des réformes et action des institutions monétaires dans leurs cadres respectifs.

Sur le plan juridique, le défi serait immense. Les traités prévoient une sortie de l’Union européenne par l’article 50, mais pas une procédure autonome permettant à un pays de quitter simplement l’euro tout en restant dans l’Union. Une sortie négociée exigerait donc des solutions politiques et juridiques inédites. Les soldes TARGET entre banques centrales, parfois présentés comme une dette ordinaire à solder, constituent également des positions comptables et financières au sein de l’Eurosystème dont le traitement en cas de rupture serait controversé.

Au fond, ce débat est d’abord celui du pouvoir de décider

C’est ici que l’émission dépasse les tableaux financiers. Charles et Emmanuelle Gave accusent la classe politique d’avoir laissé la question monétaire disparaître du débat public. Leur discours porte une vision libérale et souverainiste assumée ; leurs comparaisons avec l’Union soviétique et leurs jugements sur les responsables politiques relèvent de cette lecture idéologique, non d’un diagnostic économique unanimement partagé.

On peut discuter leurs solutions, leurs projections et même leur conception de l’État. Mais une interrogation demeure : une démocratie peut-elle encore débattre sereinement de la manière dont elle souhaite financer ses services publics, protéger ses revenus et répartir le coût d’une crise ? La monnaie n’est pas seulement une affaire de banquiers centraux. Elle organise aussi les rapports entre créanciers et débiteurs, entre générations, entre citoyens et institutions.

Le danger serait de remplacer un dogme par un autre : considérer l’euro comme absolument intouchable, ou croire qu’un retour au franc réglerait, à lui seul, les difficultés françaises. Les deux raccourcis évitent la discussion sur les véritables arbitrages. Car une dévaluation peut corriger certains déséquilibres, mais elle ne fabrique ni énergie, ni logements, ni productivité, ni confiance politique.

La question n’est pas seulement de savoir si la France pourrait sortir de l’euro. C’est de savoir ce qu’elle ferait de la liberté retrouvée — et qui en paierait le prix.

L’émission de Charles et Emmanuelle Gave mérite donc d’être regardée, non comme l’annonce certaine d’un effondrement cet hiver, mais comme un exercice de prospective qui remet sur la table des choix longtemps réputés impossibles. Refuser le catastrophisme n’impose pas de fermer les yeux. Refuser les certitudes toutes faites n’interdit pas non plus de prendre les risques économiques au sérieux.

À lire également sur Mat et le Web : Guerre, dette, or et désinformation : la France au bord de l’hiver, un précédent dossier sur les fragilités financières et politiques françaises.

Sources et repères pour aller plus loin

Vidéo analysée : Charles et Emmanuelle Gave, Sortie de l’euro : le week-end où tout bascule (partie 2), Université de l’Épargne, octobre 2026. Les hypothèses et estimations présentées dans l’émission sont celles des intervenants.

Agence France Trésor : encours de la dette négociable au 30 septembre 2026 ; besoin de financement de l’État en 2027 ; Banque de France : détention des titres français.

Banque de France : comprendre l’inflation ; Autorité de la concurrence : fin de l’ARENH ; Assemblée nationale : compétences du Congrès.

Commission européenne : mécanismes d’assistance financière ; EUR-Lex : article 50 et sortie de l’Union ; BCE : soldes TARGET.

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