Cyclamen à Millau : l’usine « verte » qui avançait masquée derrière le mot « tri »

Cyclamen à Millau : usine verte, poussières, vents et cuisine centrale

À Millau, le projet Cyclamen n’avance pas seulement dans un dossier administratif. Il avance dans un paysage. Et ce paysage compte : un site industriel prévu sur la zone Viaduc 2, en surplomb du bassin millavois, des vents dominants, des vents descendants, des terres agricoles, des cours d’eau, des habitants, et une future cuisine centrale annoncée à proximité.

Présentée comme une usine de recyclage, d’économie circulaire et de création d’emplois, l’installation Cyclamen se pare du vocabulaire rassurant de la transition écologique. Mais dès que l’on ouvre les documents officiels, le décor change. On n’y trouve pas seulement du « tri » de métaux. On y trouve des mâchefers, des DEEE, de l’aluminium sale, du broyage, du séchage, du criblage, du dépoussiérage, des émissions atmosphériques et une future montée en puissance déjà annoncée au-delà du seuil de 10 tonnes par jour.

Le problème Cyclamen n’est donc pas seulement ce que l’usine fera. C’est aussi l’endroit où elle le fera, le vent qui pourra emporter ses poussières, et les équipements sensibles qui l’entourent.

Résumé : ce que révèle le dossier Cyclamen à Millau

Le dossier officiel Cyclamen montre que le projet de Millau ne se limite pas à un simple centre de tri de métaux propres. L’entreprise prévoit de traiter des flux issus notamment des mâchefers, des déchets d’équipements électriques et électroniques, ainsi que de l’aluminium sale provenant de collectivités ou de grands groupes du déchet. Le site comporterait 12 lignes industrielles, avec des opérations de broyage, séchage, criblage, dépoussiérage, séparation optique et rayons X. Le broyage est limité à 9,9 tonnes par jour pendant deux ans, avant le dépôt annoncé d’un dossier d’autorisation pour dépasser ce seuil.

À cela s’ajoute un précédent préoccupant : le site Cyclamen d’Éguelshardt, en Moselle, présenté comme référence industrielle, a fait l’objet de plaintes de riverains, de constats de la DREAL, de mises en demeure, de problèmes de poussières, de nuisances sonores, de stockages extérieurs non conformes et d’interrogations sur des rejets d’eaux troubles.

Enfin, deux paramètres locaux changent profondément la nature du débat : la question des vents, susceptibles de rabattre les poussières vers le bassin millavois, et la proximité d’une future cuisine centrale, équipement public sensible par nature. Ces deux éléments imposent une lecture beaucoup plus exigeante du dossier.

Une usine verte ? Le récit officiel de Cyclamen

Le récit officiel est bien huilé. Cyclamen se présente comme une entreprise innovante, utile à la transition écologique, spécialisée dans la récupération de métaux non ferreux et notamment d’aluminium. L’argument est séduisant : au lieu d’extraire toujours plus de matières premières, on récupère, on recycle, on réindustrialise localement.

Sur le papier, difficile d’être contre. Qui pourrait refuser l’économie circulaire ? Qui pourrait rejeter par principe le recyclage des métaux ? Qui pourrait mépriser des emplois dans un territoire qui en a besoin ? Le discours coche toutes les cases de l’époque : souveraineté industrielle, transition écologique, emploi local, réduction carbone.

Mais un projet industriel ne se juge pas à la beauté de son emballage. Il se juge à ses flux, ses machines, ses déchets, ses rejets, son lieu d’implantation, son historique, ses contrôles, ses angles morts.

Et dans le cas de Cyclamen à Millau, les angles morts commencent à ressembler à des gouffres de causse.

Derrière le mot « tri », une chaîne industrielle complexe

Le mot « tri » est doux. Il rassure. Il évoque presque un geste domestique : séparer, ranger, mettre chaque chose à sa place. Mais dans le dossier Cyclamen, le « tri » cache une réalité industrielle autrement plus dense.

Le CERFA indique que Cyclamen est aujourd’hui « le plus grand recycleur de mâchefers en France ». Il précise que le nouveau site de Millau assurera la même activité que celui d’Éguelshardt, avec en plus une activité de tri des métaux issus de DEEE.

« CYCLAMEN est aujourd’hui le plus grand recycleur de mâchefers en France. »

Cette phrase change tout. Elle sort le dossier du récit lisse d’un simple centre de tri de métaux non ferreux pour le replacer dans le monde beaucoup plus trouble des résidus d’incinération, des fractions mixtes, des poussières, des refus de tri, des matières à nettoyer et à séparer.

Le dossier indique que les matières entrantes proviendront notamment :

  • des mélanges de métaux non ferreux issus des mâchefers ;
  • des mélanges issus du broyage des DEEE ;
  • de l’aluminium sale provenant de collectivités ou de grands groupes du déchet ;
  • de France et d’Espagne.

Les lots entrants seraient composés d’environ 70 % de fractions métalliques, 20 % de fractions non métalliques et 10 % d’humidité. Là encore, nous ne sommes pas devant quelques métaux propres empilés gentiment sous un hangar. Nous sommes devant des flux industriels composites.

Broyage, séchage, criblage, rayons X : le « tri » prend une autre couleur

Le dossier prévoit un site composé de 12 lignes d’équipements. Une première phase comprendrait 6 lignes, puis cet ensemble serait dupliqué lors de la montée en cadence. Les opérations prévues incluent la préparation des charges, l’échantillonnage, le séchage, le broyage, l’homogénéisation, le nettoyage-dépoussiérage, le criblage, la séparation densimétrique, la séparation optique et la séparation par rayons X.

« Préparation des charges, échantillonnage, séchage, broyage, homogénéisation. »

Il faut prendre ces mots au sérieux. Un site qui sèche, broie, homogénéise, dépoussière, crible et trie par rayons X ne ressemble guère à un simple entrepôt de tri. Il s’agit d’une chaîne industrielle complète de transformation et de séparation de matières complexes.

Le mot « tri » n’est donc pas forcément faux. Mais il est incomplet. Et parfois, dans un dossier public, l’incomplétude peut être une forme très élégante de brouillard.

Le seuil des 9,9 tonnes par jour : la petite frontière qui change tout

Le point le plus stratégique du dossier tient en quelques lignes. Cyclamen indique que l’activité de broyage ne dépassera pas les 10 tonnes par jour durant les deux premières années d’exploitation. Puis le document ajoute qu’un dossier d’autorisation sera ensuite déposé afin d’augmenter la quantité de déchets broyés au-dessus de ce seuil.

« L’activité de broyage ne dépassera pas les 10 t/j durant les 2 premières années d’exploitation. Ensuite, un dossier d’autorisation sera déposé. »

L’arrêté préfectoral d’enregistrement du 12 novembre 2025 confirme d’ailleurs une rubrique 2791.2 pour une installation de traitement de déchets non dangereux, avec un broyage à 9,9 tonnes par jour.

Ce chiffre de 9,9 tonnes par jour n’est pas anodin. Il frôle le seuil des 10 tonnes. Il reste juste en dessous. Comme si l’on avançait sur une corniche réglementaire, en prenant bien soin de ne pas poser le pied du mauvais côté.

Le problème n’est pas seulement juridique. Il est démocratique. Car si la montée en puissance est déjà envisagée, alors le territoire doit pouvoir débattre dès maintenant du projet réel, et pas seulement de sa première version administrativement allégée.

Les poussières : un risque reconnu par Cyclamen elle-même

Cyclamen ne nie pas l’existence de poussières. Le dossier indique que les activités de tri seront sources d’émissions atmosphériques de poussières. Il prévoit des rejets canalisés par dépoussiéreurs, avec quatre émissaires équipés de filtres à manches.

Dans le dossier, ces poussières sont présentées comme faibles et maîtrisées. Mais c’est précisément ici que le précédent mosellan devient impossible à ignorer.

À Éguelshardt, la DREAL Grand Est a mené une inspection le 22 juillet 2025 après avoir reçu 27 plaintes portées par un collectif regroupant 80 personnes. Ces plaintes concernaient des émanations de poussières et des nuisances sonores issues d’une société Cyclamen en activité 24h/24 et 7j/7.

« Ces plaintes concernent l’émanation de poussières et nuisances sonores issues de la société Cyclamen en activité 24h/24 et 7j/7. »

Le rapport ne se contente pas de relayer des inquiétudes. Il constate des non-conformités : portes ouvertes, lanterneaux laissant sortir des poussières sans contrôle, stockages extérieurs non autorisés, points de rejet atmosphérique différents du dossier, absence de consignes d’exploitation pour certaines opérations susceptibles de générer accident ou pollution.

Voilà pourquoi les poussières de Millau ne peuvent pas être traitées comme une simple variable technique. Le site de référence de Cyclamen a déjà montré que le scénario du confinement parfaitement maîtrisé pouvait se heurter à la réalité de l’exploitation.

Le vent, grand absent du récit officiel

À Millau, les poussières ne se déplacent pas dans un laboratoire abstrait. Elles se déplacent dans un relief. Et ce relief a son caractère : causses, vallées, couloirs d’air, descentes vers le Tarn, effets de pente, épisodes de sécheresse, rafales, vents dominants.

La cartographie des vents associée au projet met en avant deux phénomènes à prendre au sérieux : les vents dominants de nord-ouest et les vents descendants, parfois qualifiés de catabatiques, susceptibles de rabattre des particules vers le bassin millavois. Cette carte doit évidemment être considérée comme un document d’alerte à confronter à une expertise indépendante. Mais elle pose une question essentielle : où vont les poussières lorsque le vent décide de ne pas respecter les limites cadastrales ?

Car c’est bien là le point mort du débat public. On parle de filtres, d’émissaires, de valeurs limites, de bâtiments fermés. Mais un territoire n’est pas une maquette administrative. Si des poussières s’échappent, elles suivront les vents, les pentes, les turbulences, les ouvertures, les incidents, les chargements, les opérations extérieures, les erreurs humaines.

À Éguelshardt, le rapport DREAL mentionne précisément des lanterneaux ouverts laissant de la poussière être rejetée sans contrôle à l’extérieur du bâtiment. Il évoque aussi des stockages extérieurs non autorisés et des signalements d’émissions lors des opérations de chargement.

Dans ces conditions, une simple promesse de filtration ne suffit pas. À Millau, il faudrait une véritable étude indépendante de dispersion atmosphérique intégrant les vents dominants, les vents descendants, la topographie, les scénarios de panne, les chargements extérieurs, les épisodes de vent fort et les retombées potentielles sur les quartiers, les terres agricoles, les cours d’eau et les équipements publics.

Sans cela, on demande aux habitants de croire que les poussières resteront sages. Or les poussières, comme les vérités gênantes, ont rarement le sens de la discipline.

La cuisine centrale : quand les poussières croisent l’alimentation publique

Un autre élément rend le dossier plus sensible encore : la proximité annoncée d’une future cuisine centrale. Ce point apparaît dans plusieurs contributions à la consultation publique. La participation n°3 évoque la future cuisine centrale et estime que la proximité d’un tel équipement impose une vigilance renforcée.

La participation n°4, rédigée par le collectif de riverains Bitcherland’Air d’Éguelshardt, interroge directement la préfecture sur ce point. Elle demande quelles prescriptions spécifiques seront prévues compte tenu de la proximité d’une cuisine centrale, qualifiée d’installation sensible à la contamination alimentaire, et évoque le risque de contamination des systèmes de ventilation par des émissions atmosphériques.

« Compte tenu de la proximité immédiate d’une cuisine centrale, quelles prescriptions spécifiques et renforcées seront intégrées ? »

La question est simple, presque brutale : peut-on installer à proximité d’un équipement destiné à préparer des repas collectifs une activité industrielle manipulant des matières issues de mâchefers, de DEEE et d’aluminium sale, avec broyage, criblage, dépoussiérage et émissions atmosphériques reconnues ?

Une cuisine centrale n’est pas un bâtiment neutre. C’est un lieu de confiance publique. On y prépare des repas pour des enfants, des écoles, des crèches, des personnes fragiles peut-être. On y manipule de l’alimentation. On y engage une responsabilité sanitaire directe.

Dans ce contexte, la question n’est pas seulement de savoir si Cyclamen respecte la réglementation générale. La vraie question est de savoir si cette réglementation générale suffit. Entre une usine de tri-transformation de déchets complexes et une cuisine centrale voisine, le principe de précaution ne devrait pas être un slogan décoratif. Il devrait être le plancher minimal.

Éguelshardt : le précédent que l’on ne peut pas ranger dans un tiroir

Les défenseurs du projet pourraient répondre que Millau n’est pas Éguelshardt. C’est vrai. Aucun site n’est jamais strictement identique à un autre. Mais le dossier Cyclamen lui-même établit le lien : Millau assurera la même activité que le site mosellan, avec en plus le tri de métaux de DEEE.

Le précédent d’Éguelshardt n’est donc pas un hors-sujet. C’est un retour d’expérience. Et ce retour d’expérience est lourd.

Le rapport DREAL du 22 juillet 2025 relève six non-conformités principales :

  • absence de portes sur une extension du bâtiment ;
  • nombre de points de rejet atmosphérique inférieur à celui prévu ;
  • lanterneaux ouverts laissant sortir des poussières sans contrôle ;
  • stockages extérieurs non autorisés de matières entrantes, intermédiaires ou finales ;
  • deux zones de chargement au lieu d’une seule prévue ;
  • absence de consignes d’exploitation pour les opérations susceptibles de générer un accident ou une pollution.

Le rapport signale également deux écarts nécessitant des mesures correctives ou des compléments d’information : la limitation des envols de poussières et le rejet d’effluents aqueux potentiellement pollués dans le ruisseau Falkensteinerbach, en aval du site.

Ce n’est pas une accusation militante. C’est un rapport administratif. Et dans un dossier comme celui-ci, les rapports administratifs ont une vertu rare : ils refroidissent les slogans.

La levée de mise en demeure ne lave pas l’historique

La préfecture de Moselle a bien pris un arrêté d’abrogation de mise en demeure. Ce document abroge l’arrêté préfectoral du 28 août 2025 sur certains points liés à la conformité des conditions d’exploitation et aux consignes d’exploitation.

Mais ce serait aller trop vite que d’y voir un certificat de virginité industrielle. Un autre document adressé à Cyclamen indique que l’entreprise a sollicité des modifications portant sur le nombre et l’emplacement des aires de chargement, le nombre de points de rejets atmosphériques et le stockage extérieur de matériaux ou déchets. Il précise que ces modifications font suite à la mise en demeure du 28 août 2025, prise après constat que les installations n’étaient pas exploitées conformément aux plans et données techniques du dossier d’enregistrement.

« Vos installations n’étaient pas […] exploitées conformément aux plans et données techniques contenus dans votre demande d’enregistrement. »

La nuance est capitale. Une régularisation administrative ne supprime pas le fait qu’il y a eu non-conformité. Elle montre seulement qu’un désordre a été traité, ou partiellement traité, après intervention de l’administration. C’est utile, certes. Mais cela ne suffit pas à restaurer la confiance lorsqu’on projette une installation plus grande ailleurs.

Eau, ruissellement, infiltration : le procédé sec n’efface pas le risque

Cyclamen insiste sur le fait que son procédé de tri ne consommerait pas d’eau. Là encore, l’argument mérite d’être entendu. Mais il ne suffit pas à clore le sujet.

Le CERFA indique que les eaux pluviales non polluées seront envoyées dans des tranchées drainantes ou directement en surface. Les eaux pluviales de voirie et des aires de stationnement seront collectées, traitées par séparateurs d’hydrocarbures et de sédiments, puis envoyées vers des tranchées drainantes ou directement en surface. Les eaux de lavage des engins seront traitées par une station de décantation et de traitement des hydrocarbures avant d’être envoyées dans le réseau collectif.

Nous ne sommes donc pas face à un site sans rapport avec l’eau. Nous sommes face à un site industriel qui affirme ne pas utiliser d’eau dans son procédé, mais qui devra gérer des eaux pluviales, des eaux de voirie, des eaux de lavage, des hydrocarbures, des sédiments et des dispositifs d’infiltration.

Dans un territoire karstique comme celui des Grands Causses, cette question ne peut pas être traitée comme une formalité. Ici, l’eau circule dans les fissures, disparaît dans la roche, réapparaît ailleurs. Elle n’a pas la politesse bureaucratique de rester dans les cases du formulaire.

Un site présenté comme non sensible, dans un territoire pourtant sensible

L’arrêté préfectoral de l’Aveyron considère que le site n’est pas implanté en zone à sensibilité environnementale et qu’il n’y a pas lieu de soumettre le projet à évaluation environnementale.

Mais le CERFA reconnaît aussi que le projet se situe dans le Parc naturel régional des Grands Causses, dans le Massif central, en zone de montagne, et dans un périmètre de protection éloignée selon Carto.Atlasanté. Il mentionne plusieurs sites Natura 2000 à quelques kilomètres.

Cette tension documentaire mérite d’être regardée de près. D’un côté, l’administration conclut à l’absence de sensibilité suffisante pour imposer une procédure plus lourde. De l’autre, les pièces du dossier décrivent un territoire qui n’est pas exactement une zone industrielle isolée sans enjeux.

La vraie question est donc la suivante : à partir de quand un territoire devient-il sensible ? Quand il entre dans une case réglementaire ? Ou quand son eau, son relief, ses vents, ses usages agricoles, ses équipements publics et ses habitants rendent toute erreur plus lourde de conséquences ?

Les habitants n’ont pas seulement peur : ils documentent

Le dossier Cyclamen est souvent présenté comme l’affrontement classique entre développement économique et inquiétude locale. Mais cette lecture est trop paresseuse. Les contributions citoyennes montrent que les opposants ne se contentent pas d’avoir peur. Ils lisent. Ils comparent. Ils interrogent les pièces.

La participation n°1 s’interroge sur la nature des éléments récupérés, leur traitement, la protection des eaux de surface et souterraines, ainsi que les métaux lourds. Elle estime que le dossier manque de précisions sur le tri, la séparation et le stockage.

La participation n°2 soulève une possible irrégularité procédurale : la consultation aurait commencé le 1er septembre 2025, mais n’aurait été mise en ligne sur le site internet de la préfecture que le 16 septembre, réduisant selon son autrice le délai effectif de participation numérique.

La participation n°3 rappelle les constats de la DREAL à Éguelshardt, évoque la future cuisine centrale et demande des garanties indépendantes sur les effluents, les poussières, la prévention des risques pour les salariés et la transparence des contrôles.

La participation n°4, portée par le collectif de riverains Bitcherland’Air d’Éguelshardt, demande des garanties renforcées sur les poussières fines, l’eau, les capteurs PM2.5, l’hydrogéologie, le bruit, les contrôles inopinés et la cuisine centrale.

Cette contestation n’est donc pas seulement émotionnelle. Elle est documentaire. Elle s’appuie sur le précédent mosellan, sur les constats administratifs, sur les seuils réglementaires, sur les failles potentielles du dossier.

Le cœur du problème : une confiance rompue avant même l’ouverture

Une usine peut être techniquement utile et politiquement problématique. C’est exactement le cas ici. Le recyclage des métaux est nécessaire. La récupération de l’aluminium a du sens. Réduire la dépendance aux extractions minières et aux importations est un objectif légitime.

Mais aucun de ces arguments ne donne un blanc-seing. L’écologie industrielle ne peut pas devenir un permis de minimiser les risques locaux au nom d’un bénéfice global. Les habitants ne respirent pas une moyenne carbone européenne. Ils respirent l’air de leur vallée. Ils boivent l’eau de leur bassin. Ils vivent sous les vents réels, pas sous les flèches abstraites d’une plaquette.

Le problème du projet Cyclamen à Millau n’est donc pas seulement industriel. Il est démocratique. Il tient à cette manière très contemporaine d’habiller des projets lourds avec des mots doux : tri, transition, circularité, innovation, souveraineté.

Ces mots ne sont pas faux en eux-mêmes. Mais lorsqu’ils masquent les mâchefers, les poussières, le broyage, les seuils frôlés, le précédent mosellan, les vents et la cuisine centrale, ils deviennent insuffisants. Pire : ils deviennent suspects.

Ce qu’il faudrait exiger avant toute mise en service

À ce stade, plusieurs exigences devraient être posées publiquement :

  • une étude indépendante de dispersion atmosphérique intégrant les vents dominants, les vents descendants et la topographie millavoise ;
  • des mesures en continu des poussières, dont les particules fines, avec publication accessible au public ;
  • une surveillance indépendante des retombées autour du site, des terres agricoles, de la cuisine centrale et des zones habitées ;
  • un contrôle renforcé des eaux pluviales traitées puis infiltrées ou rejetées ;
  • un audit complet du retour d’expérience d’Éguelshardt avant toute mise en service à Millau ;
  • des contrôles DREAL inopinés dès la première année ;
  • une clarification publique sur la future demande d’autorisation au-delà de 10 tonnes par jour ;
  • un comité local de suivi réellement indépendant, avec accès aux données brutes.

Ces demandes ne sont pas anti-industrielles. Elles sont simplement rationnelles. Elles disent : si le projet est aussi propre qu’annoncé, alors il doit accepter d’être regardé de près.

Conclusion : à Millau, les poussières ne connaissent pas les limites cadastrales

Cyclamen à Millau n’est pas seulement un débat sur le recyclage. C’est un débat sur la manière dont une industrie dite verte s’installe dans un territoire vivant. Un territoire avec ses vents, ses vallées, ses écoles, ses terres, ses cuisines collectives, ses rivières et ses habitants.

Les documents officiels reconnaissent des émissions de poussières. Le précédent d’Éguelshardt montre que les dispositifs de confinement peuvent, dans la réalité, connaître des failles. Et la proximité d’une future cuisine centrale transforme ce dossier en question de santé publique autant qu’en dossier industriel.

À Millau, les poussières ne s’arrêteront pas poliment à la clôture ICPE. Elles suivront le relief, le vent, les courants descendants, les erreurs humaines, les portes ouvertes, les chargements, les incidents possibles. C’est précisément pour cela qu’un territoire ne peut pas se contenter de promesses. Il a besoin de garanties indépendantes, vérifiables, publiques et continues.

Le mot « tri » est trop petit pour contenir ce projet. Et le mot « vert » trop commode pour faire oublier les vents.

La vraie question n’est donc pas : faut-il être pour ou contre le recyclage ? La vraie question est : peut-on accepter qu’un projet industriel avance sous un vocabulaire rassurant alors que ses propres documents parlent de mâchefers, de poussières, de broyage, d’eaux à surveiller, de seuils réglementaires frôlés, de vents rabattants et d’une cuisine centrale voisine ?

À Millau, ce n’est pas seulement une usine qui demande à s’installer. C’est une certaine idée de la transition écologique qui est mise à l’épreuve. Une transition qui, si elle veut rester crédible, ne peut pas demander aux territoires de croire sur parole. Elle doit accepter la lumière, les contrôles, les contradictions, les contre-expertises.

Sinon, l’usine verte risque de n’être qu’une vieille histoire industrielle repeinte à la chlorophylle.


Citations clés à retenir

« CYCLAMEN est aujourd’hui le plus grand recycleur de mâchefers en France. »

« L’activité de broyage ne dépassera pas les 10 t/j durant les 2 premières années d’exploitation. Ensuite, un dossier d’autorisation sera déposé. »

« Les activités du tri seront sources des émissions atmosphériques de poussières. »

« Ces plaintes concernent l’émanation de poussières et nuisances sonores issues de la société Cyclamen en activité 24h/24 et 7j/7. »

« Vos installations n’étaient pas […] exploitées conformément aux plans et données techniques contenus dans votre demande d’enregistrement. »


Sources documentaires principales

  • Arrêté préfectoral d’enregistrement Cyclamen Millau, 12 novembre 2025.
  • CERFA de demande d’enregistrement Cyclamen Millau.
  • Rapport DREAL Grand Est, inspection du site Cyclamen d’Éguelshardt, 22 juillet 2025.
  • Arrêté de levée de mise en demeure, préfecture de Moselle.
  • Courrier / arrêté complémentaire relatif aux valeurs limites d’émission et modifications du site d’Éguelshardt.
  • Participations publiques n°1 à n°4 au dossier Cyclamen Millau.