Pourquoi des individus parfaitement ordinaires peuvent-ils finir par défendre des actes qu’ils auraient autrefois condamnés ? Dans un entretien accordé à Neutrality Studies, le cinéaste et auteur Jay Shapiro propose une réponse dérangeante : nous ne sommes pas seulement manipulés de l’extérieur. Nous possédons aussi une remarquable capacité à réécrire intérieurement les raisons de nos propres actes. Au centre de son raisonnement : la dissonance cognitive, l’intégrité morale et une vieille expérience de psychologie où un dollar pouvait parfois modifier davantage une croyance que vingt.
Il existe une manière assez confortable de penser la manipulation.
Quelqu’un ment. Un pouvoir fabrique un récit. Des médias le diffusent. Une population l’absorbe.
Le manipulateur d’un côté, le manipulé de l’autre.
Cette représentation possède un immense avantage : elle nous permet presque toujours de nous placer dans le bon camp.
Les manipulés, ce sont les autres.
Dans un entretien diffusé par Neutrality Studies, Jay Shapiro prend le problème par un chemin beaucoup moins rassurant. Cinéaste, écrivain et animateur de The Dilemma Podcast, il développe dans son livre Insufficient Rewards: How We Traded Integrity for Comfort and Outsourced Morality to History une réflexion sur l’intégrité, le confort, la morale et notre étonnante capacité à justifier nos propres contradictions.
Shapiro ne cherche pas seulement à comprendre comment on nous persuade.
Il pose une question plus embarrassante :
Comment parvenons-nous à nous persuader nous-mêmes ?
Et si l’un des systèmes de propagande les plus efficaces jamais inventés se trouvait déjà quelque part entre nos deux oreilles ?
Quand « l’Histoire nous jugera » devient une échappatoire
Jay Shapiro refuse d’ailleurs volontiers l’étiquette de philosophe. Il se présente d’abord comme cinéaste. Il raconte que les attentats du 11 septembre 2001, survenus lorsqu’il étudiait le cinéma, l’ont conduit vers la philosophie politique et morale.
Après une vingtaine d’années à fréquenter ces questions, il estime que le débat moral contemporain s’est en partie enfermé dans une impasse.
Cette impasse oppose schématiquement deux grandes manières de juger une action.
- Les principes : certaines choses seraient bonnes ou mauvaises indépendamment de leurs conséquences.
- Le conséquentialisme : une action devrait principalement être évaluée à partir des conséquences qu’elle produit.
Mentir est mauvais.
Sauf peut-être si vous cachez quelqu’un poursuivi par un régime criminel et qu’un policier frappe à votre porte.
À partir de cet instant, le principe absolu commence à tanguer.
Le problème, selon Shapiro, est que nous passons constamment d’un système à l’autre en fonction de ce qui nous arrange. Nous invoquons les grands principes lorsque ceux-ci justifient notre position, puis les conséquences lorsque les principes deviennent encombrants.
Son projet consiste donc à vouloir, en quelque sorte, « brûler la balançoire » entre ces deux positions et à chercher ailleurs le fondement du jugement moral.
C’est ici qu’apparaît une idée essentielle de son livre : l’intégrité morale.
Le dilemme de Marcus
Shapiro propose un exemple particulièrement parlant.
Marcus est un jeune acteur noir qui tente depuis plusieurs années de percer à Los Angeles. Il manque d’argent. Puis arrive enfin le rôle qui pourrait transformer sa carrière.
Une grande série.
Beaucoup d’argent.
Une visibilité considérable.
Mais en lisant le scénario, Marcus découvre que son personnage reproduit ce qu’il considère comme une représentation profondément dégradante et raciste des personnes noires.
Que doit-il faire ?
Le conséquentialiste peut construire une magnifique cathédrale de justifications.
- Accepte le rôle.
- Gagne de l’argent.
- Deviens célèbre.
- Utilise ensuite cette notoriété pour défendre de meilleures causes.
- Finance des associations.
- Produis plus tard des œuvres plus dignes.
Bref : salis-toi légèrement les mains aujourd’hui afin d’en avoir de très propres demain.
À l’inverse, une morale fondée sur le principe dira : si ce rôle viole une valeur fondamentale, refuse-le.
Mais Shapiro déplace finalement la question.
Si Marcus affirme sincèrement qu’il n’a pratiquement aucune autre possibilité de survivre, le problème n’est peut-être plus seulement celui de son choix individuel.
Le véritable problème devient politique : pourquoi le système place-t-il régulièrement les individus dans des situations où ils doivent endommager leur propre intégrité pour continuer à vivre ?
C’est probablement l’une des idées les plus intéressantes de l’entretien.
Plutôt que d’évaluer un système uniquement à partir de sa richesse, de sa productivité ou de quelques courbes ascendantes, Shapiro propose de lui poser une autre question :
Combien de fois oblige-t-il ses membres à agir contre ce qu’ils pensent profondément juste ?
Une statistique difficile à glisser dans un tableau Excel. Ce qui est déjà suspect dans un monde ayant parfois l’étrange impression que ce qui ne rentre pas dans une cellule Excel n’existe pas.
Un dollar pour changer d’avis
C’est ici qu’intervient l’expérience qui donne son titre au livre.
En 1959, les psychologues Leon Festinger et James Carlsmith publient une expérience devenue classique dans l’histoire de la psychologie sociale : Cognitive Consequences of Forced Compliance.
Des étudiants doivent effectuer pendant longtemps des tâches volontairement monotones.
Puis certains participants sont invités à mentir au suivant en lui affirmant que l’expérience était particulièrement intéressante.
Un groupe reçoit 20 dollars pour le faire.
Un autre seulement 1 dollar.
Intuitivement, on pourrait imaginer que les personnes les mieux payées seraient également celles qui se convaincraient le plus facilement que l’expérience n’était finalement pas si désagréable.
Le résultat observé allait plutôt dans le sens inverse.
Les participants payés un dollar avaient tendance à évaluer l’activité de manière plus favorable que ceux ayant reçu vingt dollars.
Pourquoi ?
Pour celui qui reçoit vingt dollars, une justification extérieure est immédiatement disponible :
« J’ai menti parce qu’on m’a bien payé. »
La contradiction entre l’image qu’il possède de lui-même et son comportement reste relativement facile à expliquer.
Mais celui qui n’a reçu qu’un dollar rencontre un problème.
Pourquoi ai-je menti pour presque rien ?
Une tension apparaît entre deux idées :
- Je suis quelqu’un d’honnête.
- J’ai volontairement trompé quelqu’un sans véritable raison.
C’est ce que Festinger appelle la dissonance cognitive.
Et l’esprit humain déteste durablement ce frottement.
Il cherche donc une sortie.
- Peut-être, finalement, l’expérience n’était-elle pas si ennuyeuse.
- Peut-être ai-je même apprécié.
- Peut-être n’ai-je donc pas vraiment menti.
Shapiro imagine alors une sorte de petit réparateur installé dans notre cerveau, chargé de remettre les engrenages en place lorsqu’une contradiction devient trop difficile à supporter.
L’image est excellente.
Et passablement inquiétante.
Nous ne mentons plus : nous avons changé de réalité
Le mécanisme devient beaucoup plus intéressant lorsqu’il cesse de concerner des chevilles en bois dans un laboratoire.
Car une fois la dissonance résolue, l’individu n’a pas nécessairement l’impression de mentir.
Il peut sincèrement croire sa nouvelle version des événements.
C’est ici que la réflexion de Shapiro devient plus ambitieuse.
Et plus spéculative.
Il propose d’appliquer cette mécanique psychologique aux entreprises, aux institutions, aux médias, aux systèmes économiques et finalement à la politique internationale.
Selon lui, beaucoup d’individus ne soutiennent pas consciemment une politique qu’ils considéreraient comme immorale en échange d’une grosse récompense.
Ils reçoivent parfois au contraire une série de petites récompenses :
- un emploi ;
- un statut ;
- une appartenance sociale ;
- une reconnaissance professionnelle ;
- une sécurité matérielle ;
- la possibilité de rester intégré au groupe.
Pas suffisamment pour pouvoir se dire :
« Oui, je sais que c’est mal, mais je le fais pour l’argent. »
Alors intervient le petit réparateur.
L’acte doit devenir moral.
Le système doit devenir défendable.
Le compromis doit devenir nécessaire.
Notre appartenance doit devenir juste.
Et, peu à peu, nous finissons parfois par croire sincèrement au récit qui permet de maintenir ensemble notre comportement et l’image morale que nous avons de nous-mêmes.
C’est ici que réside l’intuition la plus féconde de Insufficient Rewards.
Mais également sa principale limite.
Du laboratoire à la géopolitique : attention au grand saut
Dans l’entretien, Shapiro applique cette grille à des sujets extrêmement chargés politiquement : guerre en Ukraine, politique occidentale de sanctions, Israël et Gaza, rôle des médias ou encore capitalisme néolibéral.
Il exprime sur plusieurs de ces sujets des positions très tranchées.
Elles doivent être comprises comme ses analyses politiques, et non comme des conclusions produites par l’expérience de Festinger.
L’expérience de 1959 apporte des éléments empiriques concernant un mécanisme psychologique de réduction de la dissonance dans une situation expérimentale précise.
Elle ne démontre évidemment pas qu’une décision de politique étrangère, le comportement d’un journaliste, l’adhésion à une guerre ou le fonctionnement d’une société entière peuvent être expliqués par le même mécanisme.
Entre le laboratoire et la géopolitique se trouve une forêt entière de variables.
- Institutions.
- Intérêts économiques.
- Idéologies.
- Pressions sociales.
- Information disponible.
- Propagande.
- Histoire.
- Identités collectives.
- Rapports de force.
La force de Shapiro est de proposer une grille de lecture.
Le danger commencerait si cette grille devenait une clé universelle.
Car la théorie de la dissonance cognitive possède elle-même un potentiel assez délicieux d’auto-immunisation : si quelqu’un rejette votre analyse, vous pouvez toujours décider que son désaccord prouve précisément qu’il souffre de dissonance cognitive.
Pratique.
Et intellectuellement catastrophique.
Une théorie capable d’expliquer simultanément pourquoi quelqu’un est d’accord avec vous et pourquoi il ne l’est pas finit rapidement par ne plus expliquer grand-chose.
« Quel genre de personne ai-je envie d’être ? »
Shapiro cherche donc un autre point d’appui : ce qu’il appelle l’intégrité morale.
Il reprend la distinction entre désirs de premier et de second ordre.
Un désir de premier ordre consiste simplement à vouloir quelque chose.
- J’ai faim.
- Je veux manger.
- Je désire cet objet.
Mais l’être humain possède aussi cette étrange faculté de pouvoir observer ses propres désirs.
Est-ce que je veux réellement être quelqu’un qui désire cela ?
Quel genre de personne ai-je envie de devenir ?
Shapiro illustre la différence avec un loup.
Le loup voit un lapin.
Il a faim.
Il le poursuit.
L’être humain, lui, possède théoriquement la possibilité supplémentaire de s’interroger sur ses propres pulsions et sur la personne qu’il souhaite être.
Pour Shapiro, l’intégrité morale naît précisément dans cet espace.
Elle ne consiste donc pas à atteindre une hypothétique pureté.
Il ne s’agit pas de devenir un saint sous cloche, ce qui serait probablement assez ennuyeux à l’heure de l’apéritif.
Il s’agit plutôt d’entretenir une conversation avec soi-même.
De comparer ce que nous faisons avec ce que nous souhaiterions vouloir être.
Et surtout d’observer les moments où nous commençons à fabriquer des histoires pour éviter cette conversation.
Et si le problème n’était pas que « les autres sont manipulés » ?
C’est probablement ici que cet entretien devient particulièrement intéressant pour qui observe le fonctionnement des récits contemporains.
Nous parlons énormément de propagande.
D’algorithmes.
De communication politique.
D’ingénierie sociale.
De manipulation médiatique.
D’influence.
Tout cela existe.
Mais cette approche conserve souvent une image assez passive de l’individu.
Comme si les récits entraient dans les cerveaux exactement comme un programme informatique installé sur une machine.
Shapiro suggère quelque chose de plus inconfortable.
Nous participons activement à la construction de nos propres récits.
Nous avons besoin qu’ils rendent notre vie cohérente.
Nous devons pouvoir continuer à penser :
- Je suis quelqu’un de bien.
- Je suis du côté raisonnable.
- Mon groupe défend de bonnes choses.
- Mes compromis étaient nécessaires.
- Mes silences étaient justifiés.
Et lorsqu’un fait menace brutalement cette cohérence, notre première réaction n’est pas toujours de modifier notre vision du monde.
Elle peut être de modifier la signification du fait.
Voilà peut-être pourquoi certaines discussions deviennent si rapidement violentes.
Le contradicteur ne menace plus seulement une opinion.
Il touche parfois à l’échafaudage intérieur qui permet à une personne de continuer à vivre avec ses propres choix.
De la paix à la justice
À la fin de l’entretien, Shapiro transpose cette réflexion aux relations internationales.
Il refuse l’idée que la paix puisse être obtenue uniquement comme un objectif technique que l’on optimiserait.
Sa formulation est intéressante :
La paix serait plutôt une propriété émergente de conditions dans lesquelles la justice est réellement recherchée.
Une société extrêmement surveillée pourrait théoriquement parvenir à réduire très fortement la violence.
Mais une société où chacun serait contrôlé, bloqué, observé et neutralisé au moindre comportement considéré comme déviant pourrait-elle réellement être qualifiée de paisible ?
L’absence de conflit ne suffit pas nécessairement à produire la paix.
De même que l’absence apparente de contradiction ne suffit pas à produire l’intégrité.
On peut aussi supprimer le bruit en cassant l’instrument.
Le véritable adversaire est peut-être plus proche que prévu
On pourrait sortir de cette discussion avec une nouvelle arme intellectuelle.
Observer les autres.
Déceler leurs contradictions.
Repérer leur dissonance cognitive.
Expliquer comment leur cerveau fabrique les justifications nécessaires à leur appartenance politique ou sociale.
Ce serait probablement la pire manière de comprendre Jay Shapiro.
Car l’interrogation devient véritablement intéressante lorsqu’on retourne l’instrument.
Vers soi.
- Quelles convictions ai-je adoptées après avoir commencé à agir en leur faveur ?
- Quels compromis ai-je transformés, avec le temps, en principes ?
- Quelles informations ai-je tendance à accepter immédiatement parce qu’elles confortent mon identité ?
- Lesquelles me mettent instantanément en colère ?
Et surtout :
Quelles récompenses recevons-nous pour continuer à croire ce que nous croyons ?
- Argent ?
- Statut ?
- Confort ?
- Appartenance ?
- Reconnaissance ?
Ou simplement la tranquillité de ne pas devoir reconstruire entièrement notre vision du monde ?
Shapiro termine d’ailleurs sur un paradoxe intéressant.
Son livre voulait initialement montrer que les récompenses offertes par nos sociétés étaient insuffisantes pour justifier les atteintes que nous acceptons parfois à notre propre intégrité.
Mais ces récompenses, observe-t-il aujourd’hui, diminuent elles-mêmes : travail plus précaire, déclassement, difficultés matérielles.
Et lorsque la récompense disparaît, la justification devient plus difficile à entretenir.
Peut-être est-ce là que certains systèmes deviennent fragiles.
Non pas nécessairement lorsque les individus découvrent soudain une grande vérité cachée.
Mais lorsque la compensation reçue pour continuer à ne pas regarder certaines contradictions devient trop faible.
Le petit réparateur continue alors de travailler.
Il remet un engrenage.
Colle un morceau de ruban adhésif.
Ressoude une conviction.
Puis, un jour, il n’a peut-être simplement plus assez de pièces détachées.
Et ce jour-là, la question revient.
La plus ancienne.
La plus simple.
Et probablement la plus dérangeante :
Qu’est-ce que je suis réellement en train de faire — et pourquoi ai-je tellement besoin de croire que j’ai raison ?
Pour aller plus loin
- Vidéo : entretien avec Jay Shapiro sur Neutrality Studies.
- Livre : Jay Shapiro, Insufficient Rewards: How We Traded Integrity for Comfort and Outsourced Morality to History.
- Psychologie : Leon Festinger et James M. Carlsmith, Cognitive Consequences of Forced Compliance, 1959.
Note éditoriale : cet article présente et analyse les thèses développées par Jay Shapiro dans l’entretien. Ses applications de la dissonance cognitive aux conflits internationaux, aux médias et aux systèmes politiques constituent des interprétations philosophiques et politiques. Elles doivent être distinguées des résultats expérimentaux de l’étude de Festinger et Carlsmith.
