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IA et création : peut-on encore dire « C’est moi qui l’ai fait » ? | Live #21

Le cas Thélyson Orélien et les soupçons autour de son roman ouvrent une question beaucoup plus vaste : lorsque l’intelligence artificielle participe à l’écriture, à l’image, à la musique ou à la vidéo, où commence et où s’arrête encore l’auteur ? C’est le point de départ de ce Live 21.

Il y a des polémiques qui valent surtout pour ce qu’elles révèlent derrière elles.

Celle qui entoure actuellement C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien, en fait partie.

Des passages du livre ont été soumis à Pangram, un outil conçu pour détecter les textes susceptibles d’avoir été générés par une intelligence artificielle. Plusieurs tests ont produit des scores extrêmement élevés. L’auteur, lui, conteste avoir utilisé une IA pour écrire son roman. Et à ce jour, aucune preuve matérielle publique — historique des versions, brouillons, prompts éventuels ou métadonnées permettant de reconstruire précisément le processus d’écriture — ne permet de raconter avec certitude comment le texte a été fabriqué.

On peut donc continuer à discuter de Pangram, de ses performances, de ses limites, de la crédibilité des accusations ou de la défense de l’auteur.

Mais une autre question finit par apparaître.

Et elle me paraît beaucoup plus intéressante.

À l’ère de l’intelligence artificielle, peut-on encore dire simplement : « C’est moi qui l’ai fait » ?

Un détecteur n’est pas une caméra braquée sur l’auteur

Il faut commencer par une distinction essentielle.

Lorsqu’un détecteur annonce qu’un passage ressemble très fortement à du texte généré par une IA, il analyse le produit fini.

Il ne voit pas l’auteur écrire.

Il ne connaît pas les différentes versions du manuscrit. Il ne sait pas si une machine a corrigé trois phrases, réécrit un chapitre, produit une première version ensuite profondément remaniée, ou généré la quasi-totalité du texte.

C’est précisément la limite du débat lorsqu’on le réduit à un pourcentage.

Les scores obtenus avec Pangram constituent un indice statistique sérieux à examiner, mais ils ne permettent pas d’en déduire avec certitude la nature ni la proportion d’une éventuelle assistance par IA.

Et cette incertitude oblige à formuler la question autrement.

Qu’est-ce que nous reprocherions réellement à un auteur ayant utilisé une IA ?

De l’avoir utilisée ?

De ne pas l’avoir déclaré ?

De ne pas avoir suffisamment écrit lui-même ?

Ou d’avoir signé une œuvre dont le public imaginait qu’elle avait été fabriquée autrement ?

Ce ne sont pas les mêmes problèmes.

Où placer la frontière ?

Prenons un écrivain.

Il écrit entièrement son roman et utilise une intelligence artificielle pour corriger son orthographe. Personne ou presque ne lui retirera son statut d’auteur.

Il demande ensuite trois reformulations d’une phrase qu’il trouve maladroite et en choisit une.

Est-il toujours l’auteur ?

Probablement.

Il fournit maintenant ses personnages, la situation, l’atmosphère et les intentions d’une scène. L’IA en rédige une première version. Il la coupe, la réécrit, déplace des passages, refuse certaines propositions et en conserve d’autres.

La frontière devient déjà plus difficile à tracer.

Puis imaginons qu’il fournisse seulement l’univers, les personnages, l’intrigue et le plan général, avant de laisser une machine générer l’essentiel du texte qu’il sélectionnera et corrigera ensuite.

Est-il toujours écrivain ?

Ou devient-il quelque chose d’autre : directeur artistique, réalisateur de littérature, chef d’orchestre ?

Notre problème vient peut-être en partie de là.

Nous utilisons un vocabulaire ancien pour décrire une chaîne de fabrication qui est en train de changer.

« J’ai dessiné ce storyboard »

Cette interrogation ne m’est pas étrangère.

Pour l’un de mes vlogs, j’avais préparé un storyboard. J’avais dessiné des cases très simples, placé Mat, défini la caméra et imaginé la composition des plans.

J’ai ensuite fourni ces croquis à une intelligence artificielle qui les a transformés en images beaucoup plus abouties.

Dans la vidéo, j’ai dit à un moment :

« J’ai dessiné le storyboard. »

Une amie qui connaît parfaitement mes talents de dessinateur a éclaté de rire en voyant les images.

Et elle avait raison.

J’avais bien conçu le storyboard. J’avais dessiné les premiers croquis. J’avais décidé du cadrage, des personnages et de la narration. J’avais sélectionné et validé les images finales.

Mais je n’avais pas réellement dessiné ces images-là.

La nuance semble petite.

Elle ne l’est pas.

Peut-être pouvais-je parfaitement dire :

« J’ai fait ce storyboard. »

Mais « je l’ai dessiné » racontait une autre histoire de sa fabrication.

Et c’est probablement là que commence une partie du problème.

Faire n’est plus nécessairement exécuter

Nous avons déjà accepté cette dissociation dans de nombreux domaines.

Un réalisateur peut dire qu’il a fait un film alors qu’il n’a pas construit les décors, tenu la caméra, composé la musique, créé tous les effets spéciaux ni effectué lui-même le montage.

Nous comprenons ce qu’il veut dire.

Il a porté une vision, dirigé un ensemble de compétences, effectué des choix et assumé la responsabilité artistique de l’œuvre.

L’intelligence artificielle pousse cette logique beaucoup plus loin parce qu’elle ne se contente plus nécessairement d’aider à exécuter une idée.

Elle peut désormais proposer elle-même une solution.

  • Écrire une scène.
  • Composer une mélodie.
  • Créer une image.
  • Produire une voix.
  • Imaginer un personnage.

C’est une différence considérable.

Le marteau commence, en quelque sorte, à proposer la forme de la maison.

Le créateur devient-il celui qui choisit ?

Une étude du Centre national de la musique permet de voir très concrètement cette évolution.

L’IA intervient désormais à de nombreux endroits de la chaîne musicale : écriture, composition, arrangements, génération vocale, mixage, mastering ou restauration sonore.

Le rapport envisage notamment, pour certains compositeurs de musique à l’image, un déplacement du métier : leur valeur pourrait résider davantage dans leur capacité à superviser, sélectionner et éditer les propositions générées, tout en garantissant leur cohérence avec l’intention initiale.

Ce déplacement m’intéresse énormément.

Parce qu’il sépare ce que nous avions tendance à confondre :

imaginer, diriger, exécuter, sélectionner et assumer.

L’auteur de demain sera-t-il nécessairement celui qui exécute ?

Ou sera-t-il davantage celui qui sait ce qu’il cherche, reconnaît ce qui fonctionne, refuse ce qui ne correspond pas à son intention et assume le résultat final ?

Le public ne rejette pas simplement « l’IA »

Reste cependant une question décisive : celle de la transparence.

Une enquête du CNC réalisée en 2024 auprès de 1 619 adultes montrait que 68,5 % des répondants souhaitaient savoir si une IA avait été utilisée dans la fabrication d’une œuvre. Chez ceux qui avaient déjà utilisé eux-mêmes des outils d’IA générative, cette proportion atteignait 83,5 %.

Mais cette même enquête montre surtout que le jugement varie considérablement en fonction de ce que l’IA remplace.

L’utilisation de l’IA pour produire des effets visuels était acceptée par 71 % des répondants. À l’inverse, 57,8 % se déclaraient dérangés par une œuvre entièrement créée par IA, et 57,4 % par l’utilisation d’acteurs ou actrices virtuels.

Le problème n’est donc peut-être pas aussi simple que :

IA ou pas IA ?

La question devient :

Qu’a fait la machine ? Et qu’a encore fait l’humain ?

L’écart entre ce que nous imaginons et ce qui a réellement été fait

C’est peut-être ici que je placerais provisoirement le cœur de la réflexion.

Le problème apparaît lorsque l’écart devient trop important entre ce que le public pense que nous avons réalisé et ce que nous avons effectivement réalisé.

Un musicien qui entre une instruction dans un générateur, conserve le premier morceau obtenu et déclare ensuite « j’ai composé cette chanson » ne raconte pas exactement la même histoire qu’un musicien ayant généré vingt versions, réécrit les paroles, modifié l’arrangement, remplacé les voix et construit progressivement son morceau à partir de ces propositions.

Le fichier audio final pourrait pourtant être identique.

Ce qui change, c’est l’histoire de sa fabrication.

Et donc notre perception de son auteur.

Ce que la facilité peut nous faire perdre

Il serait cependant absurde de transformer cette réflexion en célébration naïve de l’IA.

Les questions sont nombreuses : rémunération des créateurs dont les œuvres servent à l’entraînement, droit d’auteur, imitation des voix ou des styles, avenir de certains métiers, dépendance à quelques plateformes.

Le Centre national de la musique souligne également un risque de convergence esthétique : des systèmes nourris par les tendances passées et optimisés pour reproduire ce qui fonctionne pourraient favoriser des productions plus répétitives et plus standardisées.

Il existe aussi une question plus intime : celle de la maîtrise.

Si je confie systématiquement à une machine ce que je ne sais pas faire, est-ce que je finis encore par apprendre à le faire ?

La création est aussi constituée de friction.

  • Des erreurs.
  • Des essais ratés.
  • Du temps perdu.
  • Du geste recommencé cent fois.

C’est souvent cette accumulation qui finit par nous permettre de dire : ceci fonctionne, ceci ne fonctionne pas, ceci me ressemble.

On peut devenir extrêmement bon pour demander quelque chose à une machine sans devenir bon dans la discipline qu’on lui demande d’exécuter.

Et cette distinction mérite elle aussi d’être conservée.

Quand créer devient facile, l’attention devient rare

Une dernière image m’accompagne depuis quelque temps.

Elle représente un monde « avant l’IA » dans lequel relativement peu de personnes peuvent transformer une idée en œuvre, beaucoup participent à son exécution et une foule plus importante encore consomme ce qui est produit.

Puis vient l’IA.

Tout le monde, ou presque, peut devenir producteur.

Faire des images. Une chanson. Un film. Un livre. Un jeu.

Ce dessin n’est évidemment pas une statistique.

Mais sa métaphore me paraît féconde.

L’intelligence artificielle ne supprimera peut-être pas la rareté. Elle pourrait simplement la déplacer.

Ce qui était rare hier était la capacité de produire.

Ce qui deviendra rare demain pourrait être notre attention.

Notre confiance.

Notre curiosité.

Et surtout le temps que nous accepterons encore de consacrer à l’œuvre de quelqu’un d’autre.

Si chacun peut demander à une machine de lui fabriquer un film parfaitement adapté à ses goûts, pourquoi regarder le mien ?

Si chacun peut produire sa propre musique, pourquoi écouter la vôtre ?

Et si chacun peut générer les histoires qu’il désire, pourquoi lire celles d’un autre ?

Nous arrivons alors à une question qui dépasse largement l’intelligence artificielle.

Pourquoi créons-nous ?

Premier chapitre : IA et création

Je n’ai aucune envie de conclure ce sujet.

Il ne me semble d’ailleurs pas conclulable aujourd’hui.

Les outils changent trop vite. Les pratiques vont évoluer avec eux. Et notre manière de définir l’auteur, l’œuvre, le travail ou même la valeur de la création évoluera probablement elle aussi.

C’est pourquoi je préfère considérer ce Live 21 comme le premier chapitre d’un dossier : IA et création.

Et revenir, pour terminer, à notre point de départ.

Une intelligence artificielle a-t-elle participé à l’écriture du roman de Thélyson Orélien ?

Les éléments actuellement disponibles justifient que la question soit examinée sérieusement. Ils ne permettent pas pour autant de reconstruire avec certitude la manière dont ce livre a été écrit.

Mais même si nous découvrions demain qu’une IA y a effectivement participé, il resterait encore à demander :

  • Dans quelle proportion ?
  • À quelle étape ?
  • Sous quel contrôle ?
  • Et surtout : qu’est-ce que l’humain a réellement apporté ?

L’idée ? L’expérience ? La direction ? La sensibilité ? Le choix ? Le jugement ? La responsabilité ?

Parce que dire simplement « il a utilisé l’intelligence artificielle » risque bientôt de devenir aussi imprécis que dire :

« Il a utilisé un ordinateur. »

Peut-être est-ce finalement cela que l’IA nous oblige à faire : non pas supprimer l’auteur, mais définir beaucoup plus précisément ce que nous appelons encore être auteur.

Et être un peu plus honnêtes sur la manière dont nous fabriquons les choses.

Moi compris.


Live 21 — Mat et le Web
IA et création : peut-on encore dire « C’est moi qui l’ai fait » ?

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