OBSERVATOIRE DU WEB

Observer
Comprendre
Relier
Prendre du recul

MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

IA et emploi : pourquoi se former ne suffira pas à sauver son poste

Mat devant deux portes, formation et emploi verrouillé : se former ne suffit plus face à l'intelligence artificielle

« Il suffit de maîtriser l’intelligence artificielle pour ne pas perdre son emploi. » Cette formule, répétée depuis des années, ressemble de plus en plus à une promesse que personne ne peut tenir. Les dernières études sur l’emploi des jeunes et les décisions de plusieurs grandes entreprises obligent à déplacer le débat : le problème n’est pas seulement notre capacité à utiliser l’IA, mais la manière dont ses gains de productivité sont répartis.

Il existe des phrases qui traversent le débat public parce qu’elles ont l’avantage d’être simples. En mai 2023, lors d’un sommet du Forum économique mondial, l’économiste Richard Baldwin popularisait cette idée : ce ne serait pas l’intelligence artificielle qui prendrait votre emploi, mais une personne sachant l’utiliser à votre place.

Le conseil a quelque chose de séduisant. Il propose une issue individuelle à une inquiétude collective : apprenez, adaptez-vous, restez compétitif. Sauf qu’en octobre 2026, les données disponibles rendent cette promesse beaucoup plus fragile.

Dans une vidéo de trente minutes consacrée à l’IA et à l’emploi, le créateur Ludo revient lui-même sur cette conviction qu’il avait défendue. Son changement d’analyse mérite qu’on s’y arrête, non pour annoncer une catastrophe inévitable, mais parce qu’il révèle un angle mort du discours sur la formation.

La première alerte : les emplois auxquels on n’accède plus

Lorsqu’une entreprise licencie plusieurs centaines de salariés, l’information devient visible. Mais il existe une autre manière de réduire progressivement sa masse salariale : ouvrir moins de postes, ne pas remplacer des départs, différer les premières embauches.

Une étude publiée par la Banque de France le 8 octobre 2026 met précisément en lumière cette évolution. En mars 2026, les embauches en CDI des 21-29 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA étaient environ 28 % en dessous de leur niveau de novembre 2022, contre 8 % dans les métiers les moins exposés.

La différence est considérable. Elle devient bien moins nette chez les salariés plus âgés et disparaît presque chez les cinquante ans et plus. Les chercheurs observent aussi une baisse des fins de contrat : le marché du travail ralentit dans les deux sens, sans nécessairement faire apparaître tout de suite une chute spectaculaire des effectifs.

Une précaution est indispensable : cette étude mesure des associations, pas une causalité définitivement démontrée. La conjoncture économique, le ralentissement du secteur technologique et les transformations liées au télétravail ont également pesé sur les recrutements. Il serait donc trompeur d’attribuer mécaniquement chaque emploi non créé à ChatGPT.

La tendance n’en reste pas moins préoccupante. Aux États-Unis, les chercheurs du Stanford Digital Economy Lab constatent, dans leur mise à jour d’août 2026, un écart d’environ 19 % entre l’emploi des 22-25 ans dans les professions les plus exposées à l’IA et la trajectoire qu’il aurait suivie s’il avait progressé comme celui des jeunes exerçant des métiers moins exposés. Là encore, les auteurs précisent qu’il s’agit d’un constat descriptif, non d’une preuve causale complète.

La question devient alors vertigineuse : comment acquérir l’expérience que réclament les employeurs si les fonctions qui permettaient précisément de débuter une carrière sont les premières à être automatisées ?

Quand l’IA sert à produire davantage… avec moins de salariés

Le deuxième signal n’est plus statistique : il apparaît dans les décisions assumées des directions.

En février 2026, Block, l’entreprise de services financiers dirigée par Jack Dorsey, annonce qu’elle va passer de plus de dix mille salariés à moins de six mille. Dans sa lettre aux actionnaires, la direction explique que des équipes plus réduites, dotées d’outils d’intelligence artificielle, peuvent atteindre une efficacité supérieure.

Ce cas ne prouve pas que chacune des quelque quatre mille suppressions est directement imputable à un logiciel. Une réorganisation mêle toujours plusieurs motifs. Mais il montre que la maîtrise de l’IA par les salariés ne garantit nullement que l’entreprise conservera le même nombre de postes.

Chez Shopify, le raisonnement a été formulé autrement dès avril 2025. Le dirigeant Tobi Lütke demandait aux équipes de démontrer qu’elles ne pouvaient pas réaliser un travail avec l’IA avant de réclamer des embauches supplémentaires. L’outil n’intervient plus seulement dans la façon de travailler : il devient un filtre à l’entrée dans l’entreprise.

Le cabinet américain Challenger, Gray & Christmas recense de janvier à septembre 2026 120 136 suppressions de postes annoncées dans lesquelles l’IA est citée comme motif. Ce chiffre décrit les justifications déclarées par les employeurs ; il ne constitue pas un décompte indépendant des emplois réellement détruits par l’automatisation. Autre élément souvent oublié : le nombre total de suppressions annoncées aux États-Unis sur cette période a, lui, reculé de 39 % par rapport à 2025.

Il ne s’agit donc pas d’affirmer que tous les emplois s’effondrent. Il s’agit de comprendre pourquoi la technologie peut fragiliser certains salariés même lorsque les statistiques nationales restent relativement stables.

Trois menaces différentes, un même déplacement du pouvoir

Le risque se présente sous plusieurs formes. Un poste peut être partiellement remplacé par une machine ; une entreprise peut cesser d’embaucher ; un professionnel indépendant peut conserver son métier, mais perdre ses clients parce que ceux-ci produisent désormais eux-mêmes une partie du service.

Cette dernière situation mérite une attention particulière. Graphistes, traducteurs, rédacteurs, prestataires audiovisuels et développeurs ne sont pas tous salariés d’une grande entreprise. Pour eux, la diminution des commandes peut précéder longtemps la disparition administrative de leur activité. Le choc n’apparaît pas forcément dans un plan social.

L’IA peut aussi être un formidable levier pour ces mêmes métiers : accélérer une recherche documentaire, prototyper un visuel, automatiser une tâche répétitive, développer une activité nouvelle. Mais cette possibilité ne supprime pas le rapport de force économique entre le professionnel et ceux qui achètent son travail.

Être plus productif ne signifie pas automatiquement avoir davantage de clients, de revenus ou de sécurité.

Les nouveaux emplois compenseront-ils les anciens ?

Le rapport 2025 du Forum économique mondial estime que les tendances liées à l’IA et au traitement de l’information pourraient créer environ onze millions d’emplois d’ici 2030, tout en en déplaçant neuf millions. Ces projections reposent sur les anticipations d’employeurs : elles ne sont ni des créations déjà constatées, ni une garantie.

Même si le solde global devenait positif, une difficulté demeurerait. Un emploi de spécialiste des données ouvert dans une métropole n’est pas nécessairement accessible à une salariée administrative de cinquante ans installée dans une petite ville. Entre les deux, il y a des compétences à acquérir, du temps à financer, un lieu de vie et parfois une famille entière à réorganiser.

L’histoire économique nous invite à ne pas confondre le rétablissement d’un marché avec le rétablissement des personnes qui en ont subi le choc. Dans leur étude sur l’automatisation des standards téléphoniques américains au XXe siècle, les économistes James Feigenbaum et Daniel Gross montrent que l’emploi global des nouvelles générations s’est réorienté, mais que les opératrices déjà en poste avaient davantage de risques de se retrouver dix ans plus tard sans activité ou dans des métiers moins rémunérés.

Une transition technologique peut donc réussir du point de vue des agrégats économiques et laisser derrière elle des trajectoires individuelles profondément abîmées.

La formation est nécessaire. La promesse de protection est trompeuse.

Faut-il pour autant renoncer à apprendre l’intelligence artificielle ? Certainement pas. Ne pas comprendre les outils qui transforment son métier serait une stratégie particulièrement risquée. Mais présenter la formation comme une assurance contre le chômage revient à faire porter sur les individus la responsabilité de décisions qu’ils ne contrôlent pas.

Un salarié peut maîtriser les nouveaux logiciels, les utiliser avec discernement, participer à la hausse de productivité de son service, puis découvrir que l’entreprise souhaite précisément fonctionner avec une équipe plus petite.

C’est ici que se trouve le véritable point de bascule : le moment où un gain de temps technique devient une décision économique. Les heures économisées peuvent permettre de développer l’activité, de mieux rémunérer les équipes, de réduire le temps de travail ou de diminuer les effectifs. Aucune de ces options n’est inscrite dans le code de l’algorithme.

Le débat devrait donc porter autant sur le partage des gains de productivité que sur les compétences numériques. Quelle place pour la négociation collective ? Quels droits à la reconversion et à la formation sur le temps de travail ? Quel accompagnement pour les indépendants ? Comment préserver les postes permettant aux jeunes d’apprendre leur métier ?

Ce que chacun peut regarder dès maintenant

Dans une entreprise, les signaux les plus utiles ne sont pas seulement les annonces de licenciements. Il faut aussi regarder si les départs sont remplacés, si les postes débutants continuent d’être proposés et si les gains de productivité sont discutés avec celles et ceux qui les rendent possibles.

Pour les indépendants, le même exercice consiste à identifier ce que les clients souhaitent toujours confier à un humain : l’enquête de terrain, l’engagement éditorial, la relation de confiance, la responsabilité du résultat, la connaissance d’un contexte réel. Ce ne sont pas des protections éternelles, mais des pistes concrètes pour construire une proposition de valeur qui ne repose pas uniquement sur l’exécution d’une tâche standardisée.

À l’échelle collective, la question devient politique. Une transformation qui augmente les capacités de production peut être une chance considérable. Encore faut-il décider qui en reçoit les bénéfices, qui en supporte les coûts et combien de temps les personnes disposent pour s’adapter.

Le progrès technique n’écrit pas notre contrat social

Dans un précédent article de Mat et le Web, nous nous interrogions sur la place future du travail humain dans une économie où les machines accomplissent une part croissante des tâches. Les études publiées ces derniers mois donnent à cette question une dimension très immédiate : avant même la disparition éventuelle de métiers entiers, certaines portes d’entrée dans la vie professionnelle commencent à se rétrécir.

On peut se réjouir des possibilités de l’IA tout en refusant le récit selon lequel seuls les travailleurs insuffisamment formés auraient à craindre pour leur avenir. Ce récit arrange surtout ceux qui préfèrent transformer un choix d’organisation en fatalité technologique.

La question décisive n’est plus seulement : « Savez-vous utiliser l’intelligence artificielle ? » Elle devient : « Qui décide de ce que l’on fait du travail qu’elle permet d’économiser ? »

Sources principales : Banque de France, 8 octobre 2026 ; Stanford Digital Economy Lab, août 2026 ; Challenger, septembre 2026 ; Future of Jobs Report 2025 ; Feigenbaum et Gross, NBER.

PROLONGER LE CHEMIN

Regarder le monde depuis un corps, un lieu, une expérience et un doute.

Le Vlog prolonge les observations du site par une parole personnelle, une caméra et le temps de relier ce que le flux sépare.