Que vaut encore un savoir-faire lorsqu’un nouvel outil permet de faire autrement, plus vite, parfois avec moins d’apprentissage ? C’est la question qui traverse Le prix du progrès, un court film de Mat et le Web. Des métiers Jacquard à l’intelligence artificielle générative, Mat traverse deux siècles de transformations techniques et sociales pour observer une même inquiétude : lorsque l’outil change, que devient la valeur du travail humain ?
Le film ne cherche pas à démontrer que l’histoire se répète à l’identique. Les techniques, les économies et les conditions sociales de 1801, 1812, 1831 et 2026 sont évidemment différentes. Ce qui se répond à travers ces époques, c’est plutôt une expérience commune : celle d’un métier confronté à une rupture qui redistribue les compétences, les emplois et la valeur du savoir-faire.
Le graphiste face à l’intelligence artificielle
Mat est graphiste. Son métier travaille déjà depuis longtemps avec les machines. L’ordinateur, les logiciels de traitement de l’image, le dessin vectoriel, les tablettes graphiques ou encore la photographie numérique ont profondément modifié la manière de concevoir une affiche, une illustration ou une identité visuelle.
L’intelligence artificielle générative introduit pourtant une rupture supplémentaire. Quelques phrases peuvent désormais suffire pour produire une image, une affiche ou une première proposition visuelle.
Les résultats sont parfois banals, répétitifs ou immédiatement reconnaissables. Ils peuvent aussi être étonnants, singuliers et techniquement impressionnants. Mais la question dépasse largement la qualité des images produites.
Ce qui change, c’est l’accès à la production elle-même. Une personne qui ne maîtrise ni Photoshop, ni le dessin, ni la photographie peut aujourd’hui obtenir en quelques minutes une proposition qui, hier encore, aurait demandé l’intervention d’un professionnel ou un apprentissage conséquent.
Pour le graphiste, une question inconfortable apparaît alors : que vaut ce que j’ai appris pendant des années si un nouvel outil permet d’obtenir autrement une partie du résultat ?
Lyon, 1801 : lorsque Jacquard transforme le métier
Au début du XIXe siècle, l’industrie lyonnaise de la soie est déjà un univers hautement technique. Joseph-Marie Jacquard développe un mécanisme destiné à automatiser une partie du fonctionnement des métiers à tisser.
Le principe repose notamment sur l’utilisation de cartons perforés permettant de commander certains mouvements nécessaires à l’exécution des motifs. À chaque passage, la présence ou l’absence d’une perforation participe à la sélection mécanique des fils.
Un trou. Pas de trou. Une instruction.
Le principe paraît presque familier aujourd’hui tant il évoque notre manière moderne de penser l’information et la programmation. Mais, pour les ouvriers de l’époque, son importance est immédiatement beaucoup plus concrète.
Le métier Jacquard ne fait pas disparaître le tisserand. Il transforme cependant l’organisation du travail et permet notamment au tisseur de se passer du tireur de lacs pour certaines opérations. Une innovation ouvre donc de nouvelles possibilités tout en rendant certaines fonctions auparavant nécessaires moins indispensables.
C’est précisément ce déplacement qui intéresse le film : la machine ne remplace pas nécessairement l’homme dans son ensemble. Elle peut commencer par déplacer la valeur de certaines de ses compétences.
Angleterre, 1812 : les Luddites et les machines brisées
Quelques années plus tard, en Angleterre, les bouleversements du textile provoquent une réaction beaucoup plus violente. Des ouvriers attaquent des machines et les détruisent à coups de marteau. Le mouvement luddite, apparu en 1811, s’étend notamment en 1812 dans plusieurs régions textiles anglaises.
L’image du Luddite refusant stupidement toute innovation a traversé les siècles. Le mot est encore utilisé aujourd’hui pour désigner celui qui rejetterait la technologie par principe.
La réalité est pourtant plus complexe. Beaucoup de ces hommes sont des ouvriers qualifiés. Ils connaissent leur métier, utilisent déjà des machines et voient surtout certaines nouvelles méthodes de production fragiliser leur situation.
Les enjeux concernent les salaires, les emplois, la déqualification d’une partie du travail et le rapport de force entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui vivent de leurs compétences. Les archives britanniques documentent notamment la destruction de machines, mais aussi les conflits autour des rémunérations et du remplacement d’ouvriers qualifiés.
La machine brisée devient alors le symbole visible d’un bouleversement beaucoup plus profond : qui bénéficie de la transformation technique, et qui en paie le prix ?
Lyon, 1831 : les Canuts ne combattent pas Jacquard
Le voyage de Mat revient ensuite à Lyon.
En 1831, les Canuts se soulèvent. Mais raconter leur révolte comme une nouvelle guerre contre les machines conduirait à manquer l’essentiel.
Ce n’est pas le métier Jacquard qu’ils cherchent à détruire pour revenir au passé. Leur conflit porte d’abord sur le tarif de leur travail et sur la rémunération que les fabricants acceptent — ou refusent — de leur accorder.
À l’automne 1831, les ouvriers réclament une hausse des prix de façon. Un tarif est négocié sous l’égide du préfet, avant d’être contesté par une partie des fabricants. La tension débouche en novembre sur l’insurrection lyonnaise.
La technique est là. Les métiers fonctionnent. Les ouvriers travaillent toujours.
Et pourtant le conflit demeure.
C’est peut-être ici que se trouve le cœur du film : une innovation technique ne règle pas à elle seule la question de la valeur du travail.
Elle peut permettre de produire davantage, autrement ou plus rapidement. Elle peut rendre possibles des choses auparavant difficiles. Mais elle ne décide pas de la manière dont la valeur créée sera répartie.
Deux siècles plus tard, retour devant l’écran
Les fils du métier deviennent les lignes d’un écran.
Mat retrouve son bureau. L’ordinateur est toujours là. La tablette graphique aussi. Le stylet aussi.
Et maintenant, l’intelligence artificielle.
Il pourrait la rejeter. Il pourrait l’adopter. Il pourrait aussi faire ce que les humains ont souvent fait avec les technologies précédentes : chercher comment intégrer le nouvel outil à leur travail tout en découvrant progressivement ce qu’il modifie.
Comparer l’intelligence artificielle au métier Jacquard ne signifie évidemment pas que les deux situations seraient identiques. Les métiers, les techniques et les structures économiques n’ont rien de comparable à cette échelle.
Ce qui se répond, c’est plutôt l’expérience humaine de la rupture technique.
Quelque chose devient possible. Quelque chose qui possédait hier une certaine valeur peut en perdre une partie. De nouvelles compétences apparaissent tandis que d’autres deviennent plus communes. Des métiers s’adaptent, se transforment ou disparaissent.
Le progrès n’est donc jamais seulement une histoire de machines. C’est également une histoire de travail, de pouvoir, d’adaptation et de choix.
Le prix du progrès
À la fin du film, Mat quitte son bureau.
Devant lui, un chemin se sépare en deux.
Aucun panneau. Aucun chemin lumineux. Aucune voie plus sombre qui permettrait de comprendre immédiatement laquelle serait la bonne.
Les deux possibilités sont équivalentes.
Mat regarde l’une.
Puis l’autre.
Il ne choisit pas.
Pas encore.
C’est peut-être finalement cela, le prix du progrès : accepter qu’une nouvelle possibilité nous oblige à choisir avant même de savoir exactement où elle conduira.
Sources
- Mat et le Web — Le prix du progrès : de Jacquard à l’IA, vidéo source.
- Musée des Arts et Métiers — documentation sur le métier avec mécanique Jacquard, les cartons perforés et le fonctionnement du mécanisme.
- The National Archives (Royaume-Uni) — archives et documents pédagogiques consacrés au mouvement luddite, aux destructions de machines et aux conflits liés aux salaires et à la mécanisation.
- Archives municipales de Lyon — documentation sur la révolte des Canuts de 1831, le tarif des prix de façon et le conflit avec les fabricants.
