Pour ce vlog 83, je n’avais finalement rien à ajouter devant une caméra.
Pas de face-à-face, pas de commentaire après coup, pas de voix venant expliquer ce que les images étaient censées signifier. Seulement un petit film d’animation de 2 minutes et 27 secondes.
Après plusieurs semaines passées à explorer le Tarot de Marseille, cette absence de parole s’est imposée assez naturellement. Il arrive un moment où expliquer davantage revient à planter une pancarte au milieu du paysage. Pour L’Empereur, j’ai préféré laisser les gestes parler.
Et curieusement, c’est probablement l’un des épisodes dont la fabrication m’aura le plus appris.
L’Empereur avant les interprétations modernes
L’Empereur est la quatrième lame des arcanes majeurs du Tarot de Marseille. Sur la carte traditionnelle, nous voyons un souverain assis, portant les attributs du pouvoir impérial : le sceptre, l’aigle, le trône, les vêtements de dignité.
Avant d’en faire un symbole psychologique, spirituel ou initiatique, il faut peut-être commencer par regarder ce que l’image raconte simplement : un homme exerce une autorité sur un territoire.
C’est important, car beaucoup de significations aujourd’hui associées à L’Empereur — la stabilité, la structure, la solidité, l’ordre — proviennent en partie de traditions interprétatives postérieures au Tarot lui-même.
Cela ne les rend pas nécessairement fausses. Mais cela rappelle une règle que j’essaie de conserver dans cette série : ne pas confondre ce que nous projetons aujourd’hui sur une image ancienne avec ce que cette image pouvait signifier dans son contexte historique.
L’Empereur nous parle d’abord du pouvoir temporel.
Le pouvoir d’administrer.
Le pouvoir de protéger.
Le pouvoir de décider.
Le pouvoir d’organiser un territoire.
Et, évidemment, le pouvoir d’enfermer, de contraindre ou de dominer.
Car le pouvoir possède toujours cette ambiguïté.
Une clôture protège ce qui pousse à l’intérieur. Mais une clôture peut aussi devenir une prison.
Qui est réellement puissant ?
C’est probablement là que cette lame devient intéressante aujourd’hui.
Nous vivons dans des sociétés où le pouvoir est partout et, paradoxalement, de moins en moins facile à localiser.
Nous avons encore des présidents, des ministres, des dirigeants, des institutions. Ils représentent le pouvoir visible. Pourtant, derrière eux circulent des intérêts économiques, des systèmes techniques, des administrations, des réseaux d’influence, des infrastructures numériques, des normes et des mécanismes tellement complexes que personne ne semble parfois les gouverner entièrement.
Michel Foucault avait précisément montré combien le pouvoir ne se réduit pas à celui qui occupe le sommet d’une pyramide. Il circule dans les institutions, les pratiques, les procédures, les classifications et jusque dans les habitudes ordinaires.
Hannah Arendt distinguait quant à elle le pouvoir de la simple violence. Le pouvoir véritable suppose toujours, d’une manière ou d’une autre, une relation entre des êtres humains.
Et bien avant eux, Hobbes avait posé une question qui demeure remarquablement actuelle : pourquoi acceptons-nous de déléguer une partie de notre liberté à une autorité ?
Parce que nous attendons quelque chose en retour.
La sécurité.
La stabilité.
La possibilité de vivre ensemble.
Autrement dit : le pouvoir n’est jamais seulement une couronne. C’est une responsabilité.
C’est à partir de là que mon Empereur a commencé à quitter son trône.
Et si L’Empereur était jardinier ?
Je ne voulais pas représenter un souverain contemplant son royaume depuis une estrade.
Je voulais montrer quelqu’un qui s’occupe réellement de son territoire.
Alors L’Empereur est devenu jardinier.
Il cultive.
Il arrose.
Il retourne la terre.
Il observe une jeune pousse.
Il transmet un geste.
Mat entre dans son jardin sans savoir encore qui il rencontre.
Le vieil homme ne lui explique rien. Il lui montre.
Mat travaille à son tour.
Ils récoltent.
Ils s’assoient.
Ils regardent ensemble le paysage.
Et ce n’est qu’à la fin que le jardinier retrouve les attributs de L’Empereur.
Le râteau devient sceptre.
L’arrosoir devient bouclier.
Le jardin devient royaume.
Ce renversement m’intéressait davantage que l’image habituelle du chef dominant son territoire.
Car finalement, qu’est-ce qu’un territoire que personne n’entretient ?
Qu’est-ce qu’une autorité qui ne produit rien, ne protège rien et ne transmet rien ?
Peut-être que le véritable signe du pouvoir n’est pas la couronne.
Peut-être est-ce simplement la capacité à prendre soin durablement de ce dont on a la responsabilité.
Un film qui a failli ne jamais ressembler à cela
Cette idée n’était pourtant pas celle avec laquelle j’avais commencé.
À l’origine, je voulais prolonger l’esthétique graphique du Tarot de Marseille grâce à des décors en 2,5D, construits comme de petits théâtres : plusieurs plans, des éléments découpés, une profondeur volontairement artificielle, quelque chose entre l’imagerie ancienne et Méliès.
Sur le papier, c’était séduisant.
Dans la pratique, ce fut une autre histoire.
Créer une belle image avec l’intelligence artificielle devient relativement facile. Créer vingt belles images qui appartiennent toutes au même monde, avec les mêmes proportions, les mêmes directions, les mêmes personnages et des raccords utilisables, l’est beaucoup moins.
Et lorsqu’il faut ensuite animer ces images, les difficultés se multiplient.
Un personnage regarde soudain la caméra alors qu’il devrait observer le jardin.
Un figurant inexistant apparaît au premier plan.
Un mur change de hauteur.
Une tête grossit mystérieusement.
La caméra décide de voyager alors qu’on lui avait demandé de rester immobile.
Un panier disparaît.
Un jardinier se dédouble.
Bref, le cinéma possède déjà suffisamment de problèmes lorsqu’on travaille avec des humains. L’intelligence artificielle a eu l’élégance d’en inventer quelques-uns supplémentaires.
La découverte du stop motion
Puis les premières images en stop motion miniature sont apparues.
De la pierre irrégulière.
Du bois usé.
De la terre.
Des choux.
Des tomates.
Des outils.
Une lumière chaude de fin d’après-midi.
Et quelque chose s’est immédiatement passé.
Le monde devenait tangible.
Mat semblait enfin appartenir au décor.
Le Tarot n’était plus reproduit littéralement : il devenait une influence souterraine.
Cette direction m’a suffisamment convaincu pour abandonner progressivement la 2,5D et reconstruire l’ensemble du film autour d’un petit potager artisanal en miniature.
Il a fallu créer un véritable modèle de référence du jardin afin que chaque nouveau plan puisse conserver le même vocabulaire visuel : les murs de pierres sèches, le cabanon, les parcelles, les arbres fruitiers, les chemins, les outils.
C’était devenu notre décor de cinéma.
Même virtuel, un plateau reste un plateau.
Faire du cinéma avec une machine qui improvise
J’ai ensuite utilisé MiniMax H3 pour transformer ces images fixes en plans animés.
Et j’ai découvert une règle qui résume probablement une bonne partie du cinéma génératif actuel :
Plus une action paraît simple à décrire, plus il faut parfois être précis pour qu’elle reste simple.
« Mat marche puis regarde le jardin » peut devenir une véritable négociation diplomatique.
Il faut préciser vers où il marche.
Où il s’arrête.
Dans quelle direction il tourne la tête.
Qu’il ne regarde surtout pas la caméra.
Que la caméra, elle, ne bouge pas.
Qu’aucun personnage supplémentaire ne doit apparaître.
Que son visage doit rester identique.
Que le décor ne doit pas se reconstruire mystérieusement en cours de route.
Certains plans ont nécessité plusieurs essais, chacun demandant beaucoup de temps de calcul.
J’ai donc progressivement utilisé davantage les techniques de Start & End Frame : une image de départ et une image d’arrivée déterminent précisément le mouvement attendu entre les deux.
C’est parfois moins spectaculaire.
Mais beaucoup plus proche du travail réel de mise en scène.
Et surtout, cela rappelle une chose assez saine : l’outil doit rester au service du plan, pas l’inverse.
La transformation finale
La dernière séquence résume tout le film.
Le jardinier s’assoit.
Puis quelque chose change.
Ses vêtements deviennent ceux de L’Empereur.
Le râteau devient sceptre.
L’arrosoir devient bouclier.
Le vieux jardinier révèle finalement ce qu’il était depuis le début.
Mais son royaume n’est pas un palais.
Il reste entouré de légumes.
Et cette image me plaît beaucoup.
Car la grandeur de cet Empereur ne vient finalement ni de son costume ni de ses attributs.
Elle vient de tout ce que nous l’avons vu accomplir avant qu’ils apparaissent.
Le sceptre n’est que la métamorphose du râteau.
Le bouclier n’est que la métamorphose de l’arrosoir.
Le pouvoir vient après le travail.
L’Empereur et la terre
Je ne sais pas s’il existe une « bonne » manière d’interpréter L’Empereur.
Et c’est probablement préférable ainsi.
Le Tarot devient beaucoup moins intéressant dès qu’on le transforme en dictionnaire.
Pour ce vlog, j’aurai simplement retenu une idée.
Nous associons souvent le pouvoir à celui qui possède, dirige ou commande.
Mais une autre définition est possible.
Est puissant celui qui peut agir sur le réel sans le détruire.
Celui qui construit quelque chose qui lui survivra.
Celui qui organise sans stériliser.
Celui qui protège sans emprisonner.
Celui qui transmet.
Un jardin constitue finalement une étrange forme de royaume.
On n’y règne jamais complètement.
Il faut composer avec la saison, la pluie, le soleil, les insectes, la terre et le temps.
Le jardinier dispose d’un pouvoir.
Mais la nature lui rappelle constamment les limites de ce pouvoir.
Et peut-être est-ce précisément pour cela que j’aime désormais cet Empereur-là.
Un souverain qui garde encore un peu de terre sous les ongles.
