Récession, euro numérique, IA : la France entre-t-elle dans une zone de bascule ?

Il y a des lives qui commencent comme une conversation improvisée et qui finissent par ressembler à un bulletin météo avant l’orage. Pas l’orage spectaculaire, avec éclairs de cinéma et violons anxiogènes. Plutôt cette pression lourde dans l’air, ce silence avant la pluie, ce moment où les oiseaux se taisent sans qu’on sache encore très bien pourquoi.

Pour ce Live #7 des Lives de Mat et le web, Christophe Sola retrouve Manuel Domingues autour d’un sujet qui colle aux semelles de l’époque : la situation économique de la France et de l’Europe. Récession possible, coût de l’énergie, dette publique, faillites d’entreprises, euro numérique, identité numérique, intelligence artificielle, robotisation, perte de souveraineté, déconnexion politique : tout s’entrelace dans une discussion libre, parfois inquiète, parfois spéculative, mais traversée par une question simple.

La France et l’Europe sont-elles en train d’entrer dans une crise économique, technologique et politique plus profonde qu’on ne veut bien le dire ?

Dès le début, Christophe assume la fragilité du format. L’image frise, la technique hésite, mais la parole tient. Il se présente comme créateur de contenu, engagé dans ces lives “par passion, par amour”, pour apprendre, chercher, comprendre. Manuel, lui, se présente comme courtier en métaux et pierres précieuses, attentif à la protection du patrimoine, mais aussi passionné par la politique, la géopolitique et les mécaniques cachées du système.

Le décor est posé : deux hommes ne prétendent pas livrer une vérité officielle. Ils observent des signaux faibles, relient des points, formulent des hypothèses, parfois avec force, parfois avec inquiétude. Et c’est précisément ce qui rend l’échange intéressant : il raconte moins une certitude qu’un climat. Celui d’une époque où beaucoup sentent que quelque chose se déplace sous leurs pieds.

Résumé du Live #7

Dans ce septième live, Christophe Sola et Manuel Domingues abordent la possibilité d’une entrée de la France dans une zone de récession, en reliant ce ralentissement économique au coût de l’énergie, à la fragilité des entreprises, à l’endettement public, à la montée du chômage et à la perte de confiance politique. L’échange s’élargit ensuite vers l’euro numérique, l’identité numérique européenne, l’intelligence artificielle, la robotisation, le revenu universel, la souveraineté individuelle et la difficulté pour les citoyens de penser librement dans un monde saturé de récits, d’écrans et de dispositifs de contrôle.

La récession : un mot lourd, mais à manier précisément

Manuel ouvre le cœur du sujet avec une formule nette : selon lui, la France est en train de rentrer en récession. Il insiste sur le fait que les chiffres économiques ne sont pas seulement des abstractions pour économistes en costume gris. Ils finissent toujours par toucher les factures, les commerces, les emplois, les familles.

“On est vraiment dans une situation économique dramatique. C’est même dramatique qu’on n’en parle pas. Il faut prévenir les gens.”

Sur le plan strictement statistique, il faut pourtant poser une nuance essentielle. Une récession est généralement définie comme un recul du produit intérieur brut sur au moins deux trimestres consécutifs. Or, au 1er trimestre 2026, l’INSEE indique bien un recul du PIB français de -0,1 %, après une progression de +0,2 % au trimestre précédent. Cela constitue un signal d’alerte sérieux, mais pas encore une récession technique officiellement établie.

La formulation la plus juste serait donc : la France a franchi une première marche vers la récession. Et ce n’est déjà pas rien. Car derrière ce -0,1 %, l’INSEE note aussi une consommation des ménages en repli, une consommation de biens en recul net, un investissement en baisse et un taux de marge des sociétés non financières qui fléchit nettement.

Autrement dit : le chiffre est petit, mais il indique une fatigue plus profonde. Une économie ne tombe pas toujours comme un arbre abattu. Elle peut aussi se dessécher lentement, branche après branche.

L’énergie : la base invisible de toute économie

Pour Manuel, le point de départ du malaise économique est clair : le coût de l’énergie. Il rappelle une idée simple, presque oubliée dans les débats technocratiques : l’économie n’est pas une incantation. Elle repose sur de l’énergie transformée. Produire, chauffer, transporter, cuire, stocker, fabriquer : tout commence là.

“L’énergie est la base de l’économie, parce que l’économie, c’est de l’énergie transformée.”

Le live prend alors un exemple très concret : celui du boulanger. Son four tourne à l’électricité. Si sa facture augmente fortement, sa marge se réduit. Il peut augmenter ses prix, mais le client, lui aussi étranglé, ne suit pas toujours. Et lorsque le commerce ne tient plus, c’est une fermeture. Puis une autre. Puis une rue commerçante qui s’éteint.

Manuel évoque plus de 70 000 entreprises en difficulté ou défaillantes. Le chiffre doit être manié avec précision : les données INSEE/Banque de France montrent effectivement une forte tension, avec 6 260 défaillances d’entreprises pour le seul mois de février 2026 et un cumul annuel proche de cet ordre de grandeur. Le diagnostic général est donc fondé : le tissu entrepreneurial français reste sous pression.

“L’économie est chère, donc les entreprises ferment. Les entreprises ferment, il y a du chômage. Il y a du chômage, moins de pouvoir d’achat. Moins de pouvoir d’achat, moins d’économie.”

Ce passage est l’un des plus importants du live. Non parce qu’il livre une équation parfaite, mais parce qu’il restitue la mécanique du quotidien. La crise n’arrive pas seulement par les grandes portes des ministères. Elle arrive aussi par les vitrines baissées, les artisans épuisés, les factures impossibles, les carnets de commandes qui se vident.

Dette, déficit, chômage : l’étau français

Le sujet de la récession ne peut pas être séparé de celui des finances publiques. La Commission européenne prévoit un déficit public français durablement élevé et une dette publique pouvant approcher 120 % du PIB d’ici 2027. Cette trajectoire ne dit pas seulement que l’État dépense trop ou prélève trop peu. Elle dit surtout que ses marges de manœuvre se réduisent.

Dans le même temps, le chômage remonte. Au 1er trimestre 2026, il atteint 8,1 % de la population active en France, avec 2,6 millions de chômeurs au sens du Bureau international du travail. Là encore, le chiffre n’est pas seulement statistique. Il raconte une inquiétude sociale qui revient par la fenêtre après avoir été chassée par les discours de “résilience”.

La confiance des ménages se dégrade également. En mai 2026, l’indicateur de l’INSEE tombe à 82, son plus bas niveau depuis mars 2023. Quand les ménages n’ont plus confiance, ils reportent les achats importants. Quand ils reportent ces achats, les entreprises encaissent le choc. Et la boucle repart.

C’est ici que le live prend une dimension plus politique : que reste-t-il d’une souveraineté nationale lorsque l’État est lourdement endetté, lorsque l’énergie coûte cher, lorsque l’industrie a été affaiblie et lorsque les décisions économiques semblent de plus en plus contraintes par Bruxelles, les marchés ou la géopolitique ?

L’Europe, cette croissance de limace sous tranquillisant

La France ne flotte pas seule dans son bocal. Elle appartient à une zone euro qui ralentit elle aussi. Eurostat indique une croissance de seulement +0,1 % dans la zone euro au 1er trimestre 2026. L’Union européenne, dans son ensemble, n’est guère plus vaillante.

Dans le même temps, l’inflation repart à la hausse dans la zone euro, estimée à 3,2 % en mai 2026. L’énergie est le poste le plus dynamique, avec une hausse annuelle estimée à 10,9 %. Voilà le piège : une croissance faible, mais des prix qui remontent. Le genre de nasse où la politique économique se débat comme un brochet dans un filet.

Si la Banque centrale européenne durcit sa politique pour lutter contre l’inflation, elle risque de peser davantage sur l’investissement et le crédit. Si elle laisse filer les prix, le pouvoir d’achat continue d’être rongé. C’est tout le drame de la période : l’économie ralentit au moment même où les coûts essentiels remontent.

Euro numérique et identité numérique : modernisation ou architecture de contrôle ?

Le live bascule ensuite vers un thème plus sensible : l’euro numérique et l’identité numérique européenne. Là encore, il faut distinguer les faits établis des interprétations politiques.

Fait établi : la Banque centrale européenne poursuit les travaux sur un euro numérique, avec une possible première émission à l’horizon 2029, si la législation européenne est adoptée. Fait établi également : l’Union européenne a adopté en 2024 le règlement sur l’identité numérique européenne et les États membres doivent fournir des portefeuilles d’identité numérique d’ici la fin 2026.

Là où Manuel formule une inquiétude, c’est sur l’usage possible de ces outils dans une société déjà fragilisée. Officiellement, ces dispositifs doivent faciliter l’identification, les paiements, la confiance numérique, les services transfrontaliers. Mais l’histoire récente a montré que les outils techniques ne restent jamais longtemps neutres. Ils dépendent toujours de ceux qui les administrent.

“L’identité numérique va incorporer notre santé, mais aussi nos comptes. À partir de là, ils auront toute information sur nous et la possibilité de contrôler notre patrimoine.”

Cette phrase doit être lue comme une inquiétude politique, non comme une description juridique déjà réalisée. Mais elle pose une question centrale : qui contrôle les infrastructures de notre vie quotidienne ? Nos papiers, notre argent, notre santé, nos déplacements, nos achats, nos accès ?

La modernité adore se présenter comme pratique. Tout devient plus simple, plus fluide, plus rapide. Mais parfois, sous le vernis du confort, se cache une dépendance. La laisse est plus douce quand elle est connectée en Bluetooth.

IA et robots : quand la technologie sort de l’écran

Christophe apporte alors un autre élément de bascule : l’intelligence artificielle ne reste plus confinée aux textes, aux images ou aux logiciels. Elle entre dans les corps mécaniques, les machines, les robots, les gestes du travail.

Il évoque les robots capables de peindre une façade, de poser des parpaings, de produire des structures en béton imprimé, de servir dans les restaurants. Ce ne sont plus des visions de science-fiction. Le secteur robotique industriel continue de progresser à l’échelle mondiale, même si l’Europe connaît des évolutions contrastées selon les pays et les secteurs.

L’Organisation internationale du travail nuance toutefois l’idée d’une destruction massive et immédiate de l’emploi par l’IA générative. Selon ses analyses, le potentiel de transformation et d’augmentation des tâches est aujourd’hui plus large que le potentiel d’automatisation pure. Mais cette nuance ne doit pas rassurer à bon compte : transformer un métier, c’est déjà bouleverser les compétences, les salaires, les hiérarchies, les conditions de travail.

“L’IA est en train de détruire énormément de choses. Que va-t-on faire de ces gens qui n’auront plus de travail ?”

Le live touche ici un nerf très profond : le rapport entre progrès technique et dignité sociale. Pendant longtemps, on a raconté que la machine libérerait l’homme. Puis on a découvert qu’elle pouvait aussi le remplacer, le surveiller, l’évaluer, l’optimiser, le mettre en concurrence avec une version infatigable de lui-même.

Le revenu universel : bouée sociale ou laisse conditionnelle ?

La conversation glisse logiquement vers le revenu universel. Dans un monde où l’IA et la robotisation pourraient réduire une partie du travail humain disponible, l’idée revient avec force : comment garantir un revenu aux citoyens si les emplois se raréfient ou se transforment trop vite ?

Manuel distingue deux scénarios. Dans le premier, le revenu universel serait un outil de liberté : un socle permettant à chacun de vivre, créer, se former, participer à la société. Dans le second, il deviendrait un outil conditionnel : un revenu accordé sous réserve d’un comportement conforme, d’un statut sanitaire, d’une opinion acceptable, d’une identité numérique validée.

“Un revenu universel souverain, on en fait ce qu’on veut. Mais un revenu universel avec des conditions, là, on rentre dans un programme orwellien.”

C’est l’une des questions les plus importantes du live : la protection sociale du futur sera-t-elle une extension de la liberté ou une administration du comportement ? La réponse dépendra moins de la technologie que du rapport de force démocratique autour de son usage.

La politique comme théâtre : droite, gauche, RN, système

Une grande partie du live exprime aussi une désillusion politique. Christophe précise qu’il se situe dans une démarche “apolitique” au sens partisan du terme : pas d’alignement automatique, pas de foi dans une étiquette. Manuel partage cette méfiance et critique durement le théâtre droite-gauche-centre, qu’il perçoit comme un dispositif de division plus que comme une véritable alternative.

Le Rassemblement national est lui aussi discuté sans complaisance. Pour les deux interlocuteurs, l’idée selon laquelle un simple changement de parti suffirait à transformer le système relève de l’illusion. Ils voient dans cette attente une forme de délégation supplémentaire : le peuple, épuisé, chercherait encore un sauveur plutôt qu’une souveraineté active.

“On a essayé la droite, on a essayé la gauche, on n’a jamais essayé le RN : voilà le narratif. Mais c’est toujours le système qui gagne.”

On peut discuter cette lecture, la nuancer, la contester. Mais elle exprime un sentiment désormais largement répandu : la politique représentative ne représente plus grand-chose pour une partie croissante du pays. Le peuple regarde la scène, reconnaît les costumes, mais ne croit plus tout à fait à la pièce.

Le peuple, la soumission et le mur

Le passage le plus dur du live concerne peut-être la passivité collective. Manuel reprend une idée simple : les gouvernements avancent parce que les peuples acceptent. Ou parce qu’ils sont divisés. Ou parce qu’ils sont fatigués. Ou parce qu’ils ne voient le danger qu’une fois le nez contre le mur.

“Leur pouvoir, c’est notre soumission. Rien de plus, rien de moins.”

Cette phrase résume tout un pan de l’échange. Elle n’est pas seulement politique. Elle est presque spirituelle. Elle renvoie à la responsabilité individuelle, à la capacité de dire non, à la nécessité de ne pas attendre que la télévision annonce officiellement que le sol s’est effondré.

Christophe, de son côté, interroge la place de l’IA, des images synthétiques, de la désinformation possible, de la difficulté pour les historiens futurs de comprendre notre époque. Si les images peuvent être fabriquées, si les textes peuvent être générés, si les récits peuvent être manipulés, alors la première souveraineté devient intérieure : apprendre à discerner.

Le live revient alors à l’un de ses thèmes profonds : penser par soi-même. Ne pas tout croire. Ne pas tout rejeter. Recouper. Douter. Observer. Se méfier aussi bien des récits officiels que des certitudes trop confortables. La pensée libre n’est pas une posture. C’est une hygiène.

Jeunesse numérique : confort, dépendance et chaînes invisibles

La discussion s’attarde aussi sur la jeunesse, les écrans, le paiement par téléphone, la dépendance au numérique. Manuel observe que beaucoup de jeunes adoptent les outils connectés avec enthousiasme, sans toujours percevoir les dépendances qu’ils impliquent.

Il ne s’agit pas de tomber dans la caricature du “c’était mieux avant”, même si la tentation rôde comme un vieux chat autour d’un bol de lait. Mais la question mérite d’être posée : que devient une génération qui grandit dans un monde où l’argent, les relations, l’information, la reconnaissance sociale et bientôt l’identité passent par des interfaces contrôlées par des plateformes ou des institutions ?

Christophe avance une idée intéressante : sa génération est peut-être la dernière à avoir connu clairement les deux mondes. Avant Internet et après Internet. Avant l’IA et avec l’IA. Avant le paiement dématérialisé total et après. Cette position intermédiaire donne une responsabilité particulière : transmettre non pas la nostalgie, mais la mémoire d’un monde moins médiatisé par les machines.

Se préserver : autonomie, solidarité, local

Le live ne se termine pas dans le désespoir. Et c’est important. Car l’alerte permanente peut devenir elle-même une prison. À force de regarder le ciel tomber, on oublie parfois de planter des légumes.

Manuel insiste sur quelques pistes concrètes : protéger son patrimoine, développer l’entraide, retrouver des solidarités locales, faire travailler les acteurs de proximité, cultiver une part d’autonomie. Christophe rappelle aussi la nécessité de se préserver psychologiquement dans une époque saturée de bascules.

“La seule solution, c’est l’union du peuple, l’entraide, la solidarité, trouver des solutions pour se préserver.”

C’est peut-être là que ce Live #7 trouve son point d’équilibre. Oui, les chiffres économiques sont inquiétants. Oui, l’Europe ralentit. Oui, l’euro numérique et l’identité numérique posent des questions démocratiques majeures. Oui, l’IA et les robots vont transformer le travail. Oui, la politique semble souvent déconnectée du réel.

Mais la conclusion n’est pas de céder à la panique. Elle est de reprendre prise, là où c’est possible. Comprendre. Vérifier. Discuter. S’organiser. Créer. Acheter local. Transmettre aux enfants autre chose que la peur. Garder une marge de liberté. Une cabane intérieure, en quelque sorte. Avec un potager, quelques outils, et une antenne tournée vers le monde — mais pas branchée directement sur notre cerveau.

Ce live ne prétend pas clore le débat. Il l’ouvre. Et dans une époque où l’on voudrait souvent réduire la pensée à des slogans, c’est déjà une forme de résistance.