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Pourquoi le mal triomphe-t-il ? Transgression, sacrifice et pouvoir

Et si le pouvoir n’appartenait pas seulement aux plus riches, aux plus intelligents ou aux mieux armés, mais aux groupes capables de franchir ensemble des limites que les autres refusent de franchir ?

C’est l’hypothèse vertigineuse développée par Jiang Xueqin, plus connu sous le nom de Professor Jiang, dans une conférence de sa série Predictive History intitulée Secret History #4: How Evil Triumphs.

Devant ses élèves à Pékin, Jiang propose une théorie où se croisent sacrifices humains, Sparte, sociétés secrètes, théorie des jeux, Gaza, Kant, Hegel, Platon, Dante et même une mystérieuse « énergie divine ».

Le mélange est explosif. Parfois fascinant. Parfois historiquement bancal. Et parfois franchement spéculatif.

Mais derrière cette construction se cache une question beaucoup plus sérieuse :

Pourquoi certains groupes deviennent-ils capables de commettre collectivement ce qu’un individu isolé jugerait impensable ?


Le sacrifice comme ciment du groupe

La thèse centrale proposée par Professor Jiang est relativement simple.

Un groupe deviendrait d’autant plus soudé que ses membres partagent quelque chose que le monde extérieur ne peut pas comprendre — ou ne peut pas pardonner.

Un secret.

Un crime.

Un rituel.

Une transgression.

Celui qui franchit la limite avec les autres ne peut plus facilement revenir en arrière. Il devient dépendant du groupe qui partage désormais son secret, et parfois sa culpabilité.

C’est une sorte de pacte invisible :

« Si je tombe, tu tombes avec moi. »

Jiang relie cette mécanique aux sacrifices pratiqués dans différentes civilisations.

Les sacrifices humains chez les Aztèques sont abondamment documentés. À Carthage, les découvertes réalisées dans les tophets, contenant notamment des restes incinérés de nourrissons, ont relancé depuis longtemps le débat sur l’existence de sacrifices d’enfants. Une partie importante des chercheurs considère aujourd’hui que ces sacrifices ont effectivement existé, même si leur ampleur et leur interprétation restent discutées.

Source : Université d’Oxford

À Rome, des chefs ennemis capturés pouvaient être exécutés au terme d’un triomphe. Qualifier systématiquement ces exécutions de « sacrifices humains », comme le fait Jiang, relève cependant davantage d’une interprétation que d’un consensus historique.

Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.

Car ce n’est peut-être pas le sacrifice en lui-même qui constitue le cœur du mécanisme.

C’est son coût.


Plus un rituel coûte cher, plus il prouve l’appartenance

Les sciences sociales ont étudié quelque chose qui ressemble étonnamment à cette intuition : le costly signaling, ou signal coûteux.

Une déclaration est facile à prononcer.

« Je suis loyal. »

« Je crois en cette cause. »

« Je suis prêt à défendre le groupe. »

Mais une déclaration ne coûte presque rien.

En revanche, supporter une épreuve, donner de son argent, subir une initiation difficile ou accomplir publiquement un acte irréversible constitue un signal beaucoup plus difficile à falsifier.

Les rituels collectifs peuvent ainsi renforcer l’engagement, la confiance et le sentiment d’appartenance. Certains travaux insistent également sur le rôle de la synchronisation émotionnelle dans cette cohésion.

Source : PubMed

Cela ne signifie pas pour autant que « plus le rituel est violent, plus le groupe devient puissant ».

Une étude consacrée au bizutage dans une fraternité américaine a justement trouvé peu de preuves permettant d’affirmer que la brutalité de l’initiation augmente automatiquement la solidarité.

Source : ScienceDirect

La réalité est donc plus subtile.

Mais l’intuition demeure : une expérience exceptionnelle vécue ensemble peut fabriquer une identité collective extraordinairement forte.

Les armées le savent.

Les religions le savent.

Les gangs le savent.

Les mouvements révolutionnaires aussi.


Sparte : fabriquer des hommes qui ne reculent plus

Professor Jiang prend Sparte comme exemple historique.

Et ici encore, une partie de l’intuition est juste, même si plusieurs détails de son récit sont exagérés ou simplifiés.

Les garçons spartiates entraient dans le système éducatif appelé agôgè vers l’âge de sept ans. L’éducation valorisait l’endurance, la discipline, la résistance à la douleur et la fidélité au groupe.

Source : World History Encyclopedia

La fameuse krypteia, durant laquelle de jeunes Spartiates auraient traqué et tué des Hilotes, est également mentionnée par les sources antiques. Mais sa fonction exacte et l’ampleur réelle de ces pratiques restent débattues par les historiens.

Jiang en fait presque une cérémonie sacrificielle systématique.

Les sources sont beaucoup moins nettes.

Il évoque également le Bataillon sacré de Thèbes, unité militaire composée de 300 hommes que Plutarque décrit comme formée de 150 couples masculins.

L’idée était simple : un soldat hésiterait davantage à fuir s’il combattait devant — et pour — celui qu’il aimait.

Cette unité fut finalement détruite à la bataille de Chéronée, en 338 avant notre ère, face à l’armée de Philippe II de Macédoine.

L’histoire fournit donc bien des exemples dans lesquels amour, honneur, sacrifice et identité collective deviennent des multiplicateurs de puissance.

Pas besoin, jusque-là, de magie noire.

La psychologie humaine suffit amplement.


Puis Jiang arrive à Gaza

C’est ici que son hypothèse devient beaucoup plus problématique.

Jiang affirme que les destructions et les morts à Gaza pourraient être comprises comme une forme de « sacrifice rituel » collectif, volontairement exposé au regard du monde.

Son raisonnement est le suivant :

Israël commettrait des actes suffisamment extrêmes pour susciter une condamnation internationale massive ; cette hostilité pousserait ensuite la société israélienne à se sentir encerclée ; cette sensation d’encerclement renforcerait sa cohésion ; et certains courants religieux extrémistes chercheraient consciemment cette confrontation dans une perspective eschatologique.

C’est une construction intellectuellement saisissante.

Mais ce n’est pas une démonstration.

Ce que nous savons

La catastrophe humaine à Gaza, elle, n’a rien de spéculatif.

La proportion extrêmement jeune de la population évoquée par Jiang est réelle : les données palestiniennes citées par Reuters indiquaient encore début 2025 que plus de 47 % de la population de Gaza avait moins de 18 ans.

Source : Reuters

En février 2026, l’UNICEF indiquait qu’au moins 21 289 enfants figuraient parmi les 71 803 Palestiniens dont la mort avait été rapportée depuis octobre 2023.

Source : Nations unies / UNICEF

En septembre 2025, la Commission internationale indépendante d’enquête mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a conclu qu’Israël avait commis un génocide à Gaza. Israël rejette cette conclusion.

Rapport de la Commission d’enquête de l’ONU

La procédure distincte engagée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice est toujours en cours et ne doit pas être confondue avec les conclusions de cette commission.

Dossier devant la Cour internationale de Justice

Ce que nous ne savons pas

En revanche, rien dans les éléments présentés par Jiang ne démontre que les opérations militaires israéliennes seraient organisées comme un « rituel sacrificiel » destiné à provoquer volontairement la haine mondiale.

Il existe bien en Israël des mouvements religieux ultranationalistes et des responsables politiques d’extrême droite influents ayant défendu la poursuite de la guerre, le déplacement de Palestiniens, l’annexion ou la recolonisation de Gaza.

Mais passer de cette réalité politique à l’existence d’une stratégie eschatologique coordonnée visant à provoquer le monde entier constitue un saut gigantesque.

Entre idéologie radicale et rituel occulte, il manque quelques ponts.

Et pas seulement des ponts de corde sur une île pleine de singes carnivores.


La transgression donne-t-elle réellement du pouvoir ?

C’est probablement la question la plus féconde soulevée par Jiang.

Imaginons un groupe dont tous les membres ont commis ensemble quelque chose d’interdit.

Ils disposent immédiatement d’un avantage étrange : ils sont liés par le secret.

Chacun détient quelque chose sur les autres.

Trahir le groupe signifie potentiellement se condamner soi-même.

La transgression devient donc un mécanisme de verrouillage.

Mais elle produit également un autre phénomène : l’effacement progressif des limites.

Une première règle tombe.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Ce qui aurait semblé monstrueux quelques années auparavant devient progressivement normal à l’intérieur du groupe.

L’histoire politique en offre suffisamment d’exemples pour qu’il soit inutile d’imaginer une organisation occulte contrôlant la planète.

Une bureaucratie, une armée, un parti ou une entreprise peuvent parfaitement produire leur propre réalité morale.

À l’intérieur, chacun regarde son voisin.

Et puisque personne ne proteste vraiment, chacun finit par conclure que la situation doit être acceptable.

Le monstre n’a même plus besoin de rugir.

Il remplit des formulaires.


Kant, Hegel et la réalité derrière la réalité

La deuxième moitié de la conférence change brutalement de registre.

Après l’histoire et la psychologie collective arrivent Kant, Hegel, le gnosticisme, Platon et Dante.

Kant distingue effectivement ce que nous pouvons connaître à travers les conditions de notre expérience et la « chose en soi », qui échappe à notre connaissance directe. Les concepts de phénomène et de noumène sont au cœur de cette réflexion.

Source : Stanford Encyclopedia of Philosophy — Kant

Jiang affirme cependant que cette conception aurait été « confirmée par les neurosciences ».

C’est excessif.

Les neurosciences montrent que notre cerveau participe activement à la construction de notre perception.

Mais elles n’ont pas pour autant démontré la métaphysique de Kant.

Hegel développe ensuite le concept de Geist, généralement traduit par « esprit ». Mais le Geist hégélien est beaucoup plus complexe qu’une sorte de monde fantomatique invisible connecté à nos cerveaux. Il désigne aussi l’esprit qui se réalise dans la conscience, la culture, les institutions et l’histoire.

Source : Stanford Encyclopedia of Philosophy — Hegel

Enfin, Jiang rapproche Platon, certaines traditions gnostiques, Dante, le bouddhisme et l’hindouisme autour d’une même idée : derrière la multiplicité du monde existerait une unité fondamentale vers laquelle l’être humain pourrait retourner.

Par la connaissance chez Platon.

Par l’amour chez Dante.

Par la libération ou l’éveil dans d’autres traditions.

Ces rapprochements sont philosophiquement séduisants.

Historiquement, ils demanderaient beaucoup plus de précautions.


Et si le véritable sujet était ailleurs ?

La faiblesse de la théorie de Jiang apparaît lorsqu’elle tente de transformer cette architecture intellectuelle en explication littérale du pouvoir mondial.

Des élites secrètes transgressives accéderaient à une forme d’intelligence collective, pratiqueraient des rituels interdits et gouverneraient discrètement derrière les présidents et les institutions.

C’est possible comme scénario.

Ce n’est pas établi comme réalité.

Mais il existe une version beaucoup moins spectaculaire — et peut-être beaucoup plus inquiétante — de la même théorie.

Nous n’avons pas besoin d’une société secrète mondiale.

Nous avons simplement besoin de groupes humains capables de :

  • fabriquer une identité commune ;
  • désigner un ennemi ;
  • récompenser la loyauté ;
  • punir la dissidence ;
  • transformer progressivement l’inacceptable en normalité.

À partir de là, le mécanisme peut fonctionner dans une armée comme dans un gouvernement, une secte, une multinationale, une organisation criminelle ou parfois même une paisible administration.

Le mal n’est peut-être pas une force mystérieuse.

Il possède souvent une structure.


Alors, pourquoi le mal triomphe-t-il ?

Peut-être parce que les groupes capables de transgresser certaines limites disposent parfois d’un avantage sur ceux qui continuent à les respecter.

Mais cet avantage a son prix.

Pour maintenir leur cohésion, ces groupes ont besoin de toujours davantage de peur, de secrets, de justification et d’ennemis.

La rivière placée derrière l’armée finit par devenir une prison.

C’est là que la réflexion philosophique proposée à la fin de la conférence de Jiang reprend tout son intérêt.

Si Platon avait raison de voir dans la connaissance une voie d’émancipation, alors comprendre les mécanismes du pouvoir devient déjà une façon de leur résister.

Et si Dante avait raison de placer l’amour au centre de son univers, alors la capacité à reconnaître l’humanité de celui que notre groupe nous demande de détester devient peut-être l’un des actes les plus subversifs qui soient.

Pas besoin de sacrifier quelqu’un.

Pas besoin d’accéder à une dimension cachée.

Simplement refuser que notre conscience soit absorbée par la tribu.

Car le mal n’a peut-être jamais eu besoin d’une mystérieuse énergie divine pour triompher.

Un groupe suffisamment soudé, une justification suffisamment séduisante et assez de gens regardant ailleurs peuvent malheureusement suffire.