Le Mat marchait. Le Bateleur, lui, s’arrête devant une table.
Le déplacement paraît modeste. Il marque pourtant une rupture. Marcher permet encore de conserver tous les possibles ; s’arrêter oblige à en choisir un. Devant lui, le Bateleur n’a pas encore d’œuvre, pas encore de méthode et certainement pas toutes les réponses. Il possède seulement quelques outils et la décision de s’en servir.
Avec ce vlog 80, j’entre dans le premier arcane numéroté du Tarot de Marseille. Après le zéro du Mat vient le un du Bateleur : le premier geste, le moment où une intention commence à prendre une forme.
Je ne peux pas arrêter la tempête
Depuis plusieurs années, mon regard sur le monde a profondément changé. Ce déplacement ne m’a pas apporté la paix souveraine promise par certaines brochures spirituelles. Il m’a souvent laissé seul, parfois en colère, et surtout avec un sentiment d’impuissance face à une histoire qui semblait me dépasser.
J’ai longtemps pensé qu’il fallait réveiller les autres. C’est d’ailleurs un métier assez ingrat : personne n’apprécie vraiment qu’on lui arrache sa couverture en lui expliquant que la maison prend peut-être feu.
Avec le temps, j’ai compris que je ne pouvais pas imposer mon regard. Je pouvais seulement essayer de rendre le mien plus précis, plus honnête et, peut-être, plus humain.
Nous traversons une époque instable. Les guerres, les bouleversements technologiques, les tensions sociales, la surveillance numérique et la crise écologique composent un paysage difficile à lire. Selon l’endroit où nous vivons, nous n’observons évidemment pas la même tempête : certains la distinguent encore au loin ; d’autres ont déjà de l’eau jusqu’aux genoux.
Je ne sais pas exactement où tout cela nous conduit. Je ne peux pas arrêter la tempête. Mais je peux encore décider de ce que je fabrique au milieu d’elle.
Le Tarot comme médiateur, pas comme oracle
Je connais le Tarot depuis plus de trente ans. Je ne lui demande pourtant pas de prédire l’avenir. Je me méfie déjà suffisamment de ceux qui prétendent le connaître avec certitude.
Je l’utilise comme un médiateur : une architecture d’images, de personnages et de symboles capable de faire remonter des questions que je portais parfois sans parvenir à les formuler. Certains parleront du moi profond, d’autres de l’inconscient. Si le mot ne vous effraie pas, vous pouvez également parler de l’âme. Les mots changent ; l’expérience demeure. Nous abritons tous une part de nous-mêmes que nous ne connaissons pas entièrement.
Faire confiance au Tarot ne signifie donc pas lui abandonner ma volonté. Cela signifie accepter de me laisser interroger par les images qu’il place devant moi.
Une transformation intérieure ne se filme pas directement. Je ne connais aucune caméra assez sensible pour enregistrer le moment précis où une conviction se fissure, où une peur perd son pouvoir ou lorsqu’une idée encore confuse trouve soudain sa forme. La caméra ne peut en recueillir que les traces : un visage, un silence, un objet, un geste ou une parole.
Ce vlog n’est donc pas l’expérience elle-même. Il en est la traduction visible — et peut-être, par endroits, la reconstitution. Cette distinction est essentielle : une image peut témoigner du réel, mais elle peut aussi le déformer.
Le Bateleur : artisan ou marchand d’illusions ?
Historiquement, le bateleur est un artiste forain. Sur les places publiques et dans les foires, il exécute des tours d’adresse, de force, d’escamotage ou d’illusion. Sur la carte, il se tient devant une table couverte d’objets. Il possède plusieurs instruments, mais rien ne nous assure qu’il les maîtrise parfaitement.
Il pourrait devenir artisan, créateur, illusionniste ou simple marchand de tours. Toute son ambiguïté tient dans cette possibilité. Le Bateleur sait attirer le regard ; attirer le regard ne signifie pas nécessairement montrer la vérité.
Cette question concerne directement mon travail. Une caméra cadre toujours quelque chose en laissant le reste hors champ. Un montage peut révéler des liens, mais il peut également construire une démonstration trompeuse. Un effet spectaculaire peut enrichir un récit ou masquer son vide. Avec les mêmes outils, on peut éclairer, émouvoir, manipuler ou seulement meubler l’écran jusqu’à ce que plus personne ne remarque l’absence de pensée.
Le Bateleur n’est donc pas seulement celui qui possède des outils. Il est celui qui doit apprendre à répondre de l’usage qu’il en fait.
Sur certaines représentations, un pied de la table semble échapper au regard. Des traditions lui attribuent une signification invisible ou spirituelle. Je préfère y voir, plus simplement, tout ce qui soutient déjà une création avant même que son auteur en ait conscience : les expériences passées, les échecs, les rencontres, les souvenirs et les gestes appris sans savoir qu’ils serviraient un jour.
Faire avec ce qui est là
Je n’ai jamais attendu de tout maîtriser avant de commencer à créer. J’ai appris la vidéo en filmant, le montage en montant et la conception de sites Internet en construisant des sites — parfois en me trompant, puis en recommençant.
Le Cabinet de Curiosités, puis Mat et le Web, ne sont pas nés d’un plan parfaitement établi. Ils se sont construits par fragments, avec les moyens disponibles, les contraintes, les accidents et les découvertes. Rien de très glorieux sur le papier : simplement une succession de gestes qui, avec le temps, ont fini par dessiner une forme.
Dans La Pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss donne au bricolage un sens plus profond que celui d’une réparation approximative. Le bricoleur travaille avec un répertoire limité et hétérogène de matériaux déjà disponibles. Il ne commence pas avec l’outil idéal. Il regarde ce qui est là et cherche ce que cela peut devenir.
Le bricolage n’est donc pas nécessairement un défaut de méthode. Il peut être une intelligence des ressources et des contraintes. À condition, bien sûr, de ne pas transformer l’imperfection en alibi permanent : commencer sans tout savoir n’interdit pas d’apprendre, de corriger et de recommencer.
Sur ma table de Bateleur, j’ai posé quatre objets. Ils ne sont ni des reliques ni des objets magiques. Ce sont seulement mes outils.
Le carnet reçoit une pensée encore informe. Le stylo accomplit le premier geste et oblige cette pensée à entrer dans la matière des mots. La caméra conserve une trace du mouvement, de la voix et de la lumière. L’ordinateur assemble, transforme et transmet.
Dans le carnet, j’ai écrit cette phrase :
Je ne peux pas arrêter la tempête. Mais je peux encore fabriquer quelque chose au milieu d’elle.
La phrase n’était d’abord qu’une trace d’encre. La caméra en a fait une image. L’ordinateur l’a reliée à ma voix et l’a transmise jusqu’à vous. Le vlog que vous regardez est ainsi devenu le premier objet fabriqué sur la table du Bateleur.
Quand l’outil commence à vouloir
L’ordinateur concentre une grande partie des possibilités et des contradictions de notre époque. Grâce à lui, je peux écrire, monter des images, composer du son, consulter des archives, construire un site et transmettre un travail presque instantanément à l’autre bout du monde.
Mais nos machines ne se contentent plus d’exécuter nos décisions. Les logiciels suggèrent. Les plateformes sélectionnent. Les algorithmes organisent ce que nous voyons. L’intelligence artificielle peut écrire, créer des images, reproduire des voix et fabriquer en quelques secondes ce qui demandait autrefois plusieurs jours.
Ces possibilités sont extraordinaires. Elles sont aussi dangereusement séduisantes.
Ivan Illich appelait « convivial » un outil qui demeure au service de l’autonomie humaine, plutôt qu’un système qui impose progressivement ses propres finalités. Cette idée offre un critère plus utile que l’opposition paresseuse entre technophiles et technophobes. La question n’est pas seulement : « Que peut accomplir cet outil ? » La véritable question est : « Qui dirige encore le geste ? »
L’intelligence artificielle peut me proposer cent images en quelques secondes. Elle ne peut pas décider à ma place laquelle mérite réellement d’exister. Elle peut imiter un style, accélérer une recherche ou ouvrir une possibilité qui m’était inaccessible. Elle ne peut pas assumer la responsabilité de ce que je choisis de dire — du moins, pas tant que je refuse de lui abandonner cette responsabilité.
Le danger ne vient donc pas seulement d’une machine qui deviendrait soudain toute-puissante. Il commence plus discrètement, lorsque nous adoptons ses formulations, ses critères et ses automatismes sans même nous demander s’ils servent encore notre intention. L’outil prolonge alors le geste, puis le guide, et finit parfois par choisir sa direction pendant que nous contemplons, ravis, le gain de temps.
Le Bateleur de 2026 dispose de plus d’outils que bien des rois du passé. Cette abondance ne lui donne pourtant ni une intention, ni une direction, ni une conscience.
Commencer, puis répondre de ce que l’on crée
Mes outils sont un carnet, un stylo, une caméra et un ordinateur. Un autre Bateleur aurait posé sur sa table des graines, un instrument de musique, un morceau de bois, une clé à molette, un livre, un pinceau ou simplement ses deux mains.
Le Tarot ne nous indique pas quels outils choisir. Il nous demande ce que nous allons faire de ceux que nous possédons déjà.
Le Bateleur n’est pas celui qui sait tout. Il est celui qui accepte de commencer avec ce qui est là, de produire une première forme imparfaite, puis d’en répondre. Car commencer ne suffit pas. Encore faut-il regarder ce que le geste a produit, reconnaître ce qu’il contient d’authentique ou d’illusoire, et décider s’il mérite d’être poursuivi.
L’initiation a commencé, non parce que j’ai compris où ce chemin me conduira, mais parce que j’ai accompli un premier geste.
La semaine prochaine viendra la Papesse. Après les objets disposés sur la table viendront le silence, la mémoire, le livre refermé et ce qui ne se révèle pas au premier regard.
Le Bateleur ne sait pas encore ce qu’il va construire. Il a seulement cessé d’attendre d’être prêt.
