Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans semble, sur le papier, relever du bon sens. Mais pour savoir qui a moins de 15 ans, il faut commencer par vérifier l’âge de tout le monde. Et derrière cette opération apparemment anodine se dessine une question beaucoup plus vaste : sommes-nous en train de construire, brique après brique, une infrastructure capable d’identifier, tracer et éventuellement contrôler chaque citoyen dans l’espace numérique ?
La question n’est plus théorique.
Le 21 juillet 2026, le Parlement français a définitivement adopté la proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Le dispositif doit théoriquement entrer en vigueur le 1er septembre 2026 pour les nouveaux comptes, puis quatre mois plus tard pour ceux créés auparavant.
Mais le Conseil constitutionnel a été saisi à deux reprises par plus de soixante députés : au moment où ces lignes sont écrites, le texte n’est donc pas encore définitivement sécurisé juridiquement.
C’est précisément ce moment charnière qu’examinent Fabrice Epelboin et Christophe Boutry dans une longue conversation de la Black Elephant Experience.
Et derrière la protection des mineurs apparaît rapidement un sujet beaucoup plus inquiétant :
Qui contrôlera demain notre identité numérique ?
Le meilleur argument pour surveiller une population : la protéger
Personne ou presque ne conteste qu’il existe un problème avec l’exposition des enfants aux réseaux sociaux.
Addiction à l’attention, contenus violents ou pornographiques, harcèlement, manipulation algorithmique, pression commerciale : nier ces problèmes serait aussi intelligent que nier la pluie parce qu’on a oublié son parapluie.
Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à son intention.
Elle se juge aussi à l’infrastructure qu’elle crée.
Pour empêcher un enfant de treize ans d’ouvrir un compte Instagram, TikTok ou Snapchat, une plateforme doit pouvoir déterminer qu’il a bien treize ans.
Et pour savoir qui est mineur, elle doit nécessairement distinguer les mineurs des adultes.
La vérification d’âge des enfants implique donc, d’une manière ou d’une autre, une vérification de l’âge des adultes.
C’est là que le débat change complètement de nature.
Le texte français impose une interdiction, mais ne fixe pas lui-même une méthode unique de contrôle. En parallèle, l’Union européenne travaille déjà sur une infrastructure commune de vérification d’âge, destinée à pouvoir être intégrée au futur portefeuille européen d’identité numérique.
La Commission européenne recommande aux États membres de rendre une solution disponible avant le 31 décembre 2026.
Sur le papier, le système est séduisant.
Vous ne transmettez pas votre nom, votre date de naissance et une photographie de votre carte d’identité à Facebook. Votre téléphone ou un intermédiaire certifié fournit simplement une preuve :
Cet utilisateur a plus de quinze ans.
Point.
Le « Zero Knowledge Proof » : vraiment anonyme ?
C’est ici qu’intervient une notion cryptographique essentielle évoquée dans la vidéo : les preuves à divulgation nulle de connaissance, ou Zero Knowledge Proofs.
Le principe général consiste à pouvoir démontrer qu’une information est vraie sans avoir à révéler cette information elle-même.
Autrement dit : prouver que vous avez plus de quinze ans sans donner votre date de naissance.
L’Union européenne présente explicitement son système comme respectueux de la vie privée : le dispositif doit permettre de révéler uniquement l’attribut nécessaire, sans transmettre l’identité complète de l’utilisateur.
Techniquement, c’est parfaitement envisageable.
Mais Christophe Boutry pose une autre question :
Une cryptographie respectueuse de la vie privée suffit-elle si l’architecture globale permet d’effectuer des corrélations ?
Une connexion laisse également une heure, une adresse IP, des métadonnées, des caractéristiques matérielles et toute une série de traces périphériques.
Même lorsque le contenu d’une transaction est protégé, l’existence de cette transaction peut parfois devenir une information.
C’est toute la différence entre protéger ce qui se trouve dans une enveloppe et empêcher quelqu’un de savoir qui l’a envoyée, quand et à qui.
Des chercheurs travaillant sur les technologies de vérification d’âge mettent eux aussi en garde contre les risques de centralisation de données sensibles, de contournement, d’exclusion ou d’atteinte à l’anonymat.
Cela ne signifie pas qu’une vérification respectueuse de la vie privée soit impossible.
Cela signifie simplement qu’il serait imprudent de considérer le problème comme résolu parce qu’un joli cadenas apparaît sur l’application.
Aujourd’hui l’âge. Demain l’identité ?
C’est probablement le point le plus important de cette conversation.
La loi adoptée en juillet 2026 ne prévoit pas actuellement que chaque compte de réseau social soit publiquement associé à une identité civile.
Il serait donc faux d’affirmer que l’anonymat vient d’être supprimé.
Mais Fabrice Epelboin et Christophe Boutry s’inquiètent de ce qu’une infrastructure de vérification généralisée pourrait permettre ultérieurement.
Car une infrastructure technique n’a pas nécessairement une seule vie.
On construit d’abord un dispositif pour protéger les enfants.
Puis, quelques années plus tard, une nouvelle majorité peut décider qu’il serait également utile contre le terrorisme.
Puis contre le narcotrafic.
Puis contre le harcèlement.
Puis contre les « ingérences ».
Puis pour identifier plus rapidement les auteurs de contenus jugés illégaux.
Chaque extension peut posséder sa propre justification parfaitement défendable.
Et pourtant, à la fin du processus, l’architecture n’a plus grand-chose à voir avec celle que les citoyens avaient initialement acceptée.
C’est le vieux problème de l’effet cliquet :
Chaque mesure exceptionnelle devient la marche sur laquelle s’appuie la suivante.
Le danger principal n’est même pas nécessairement la censure directe.
C’est l’autocensure.
Si un fonctionnaire, un salarié, un militant ou un simple citoyen sait qu’une administration peut relier instantanément son pseudonyme à son identité civile, écrira-t-il exactement la même chose ?
Probablement pas.
Le pseudonymat n’est donc pas un gadget offert aux trolls.
Dans certaines situations, il constitue une condition pratique de la liberté d’expression.
La surveillance sort déjà de l’écran
Cette évolution ne concerne d’ailleurs plus seulement Internet.
Au Royaume-Uni, l’utilisation de la reconnaissance faciale en direct progresse dans le commerce. L’entreprise Facewatch fournit des systèmes capables de comparer les visages des clients entrant dans certains magasins avec des listes de personnes considérées comme présentant un risque.
En juillet 2026, The Guardian rapportait qu’une nouvelle fonctionnalité pouvait même transmettre en quelques secondes certaines alertes à la police.
Nous changeons alors subtilement de paradigme.
La caméra traditionnelle enregistrait un événement.
La caméra algorithmique interprète.
Elle cherche un comportement.
Une démarche.
Un visage.
Une correspondance.
Un risque.
En France aussi, le Parlement travaille sur l’encadrement de dispositifs d’analyse vidéo automatique destinés notamment à détecter des comportements pouvant correspondre à des vols dans les commerces.
Nous ne sommes pas encore dans Minority Report.
Mais, comme souvent, la dystopie n’arrive pas vêtue d’un grand manteau noir sous un orage.
Elle arrive avec un formulaire administratif parfaitement raisonnable.
La technologie n’est jamais seulement un outil
La discussion va alors beaucoup plus loin.
Pourquoi construisons-nous ces technologies ?
Et surtout :
Quelle conception de la société transportent-elles avec elles ?
L’idée selon laquelle une technologie serait neutre est confortable.
Un marteau pourrait planter un clou ou fracasser un crâne : seul l’utilisateur serait responsable.
Mais les infrastructures numériques modernes sont autrement plus complexes qu’un marteau.
Un réseau social possède une architecture.
Un algorithme hiérarchise certaines informations.
Un système de surveillance décide ce qui constitue un comportement suspect.
Une intelligence artificielle repose sur des données, des règles, des objectifs économiques et une certaine conception de ce qui mérite d’être optimisé.
La technique n’est donc jamais complètement séparée de la société qui la produit.
C’est ce que la conversation évoque à travers l’idée de « cosmotechnique » : différentes civilisations peuvent construire des technologies différentes parce qu’elles ne donnent pas la même place à l’individu, à l’État, au marché, à la communauté ou au vivant.
Voilà peut-être le véritable débat que nous évitons.
Nous parlons constamment de savoir si l’Europe doit « rattraper » les États-Unis ou la Chine.
Mais rattraper quoi ?
Pour construire quelle société ?
Palantir : quand l’outil devient infrastructure de pouvoir
Le cas de Palantir résume parfaitement cette ambiguïté.
Créée dans l’environnement sécuritaire américain de l’après-11-Septembre, l’entreprise est aujourd’hui profondément intégrée aux administrations, services de renseignement, armées et infrastructures publiques de plusieurs pays occidentaux.
Au Royaume-Uni, Palantir détient notamment un important contrat autour de la plateforme fédérée de données du NHS.
Le problème dépasse cependant largement Palantir.
Une démocratie peut-elle rester souveraine lorsque ses infrastructures critiques, ses clouds, ses outils de renseignement, ses modèles d’intelligence artificielle et parfois ses données les plus sensibles reposent sur une poignée d’entreprises étrangères ?
La souveraineté politique sans souveraineté numérique risque de ressembler à une maison dont on possède les murs mais dont quelqu’un d’autre possède les serrures.
L’Europe peut-elle encore reprendre le contrôle ?
Sur ce point, Fabrice Epelboin et Christophe Boutry dressent un constat sévère.
L’Europe possède des chercheurs, des ingénieurs, de l’énergie, des industriels et d’excellentes entreprises.
Ce qui lui manque est peut-être davantage une stratégie cohérente sur vingt ou trente ans.
Car la souveraineté numérique ne se décrète pas dans une conférence de presse.
Elle nécessite des infrastructures.
Des centres de données.
De l’énergie.
Des processeurs.
Des logiciels.
Des standards.
Des compétences.
Et surtout du temps.
L’une des pistes évoquées dans la conversation est alors celle du logiciel libre et de l’open source.
Non pas parce que l’open source serait magiquement vertueux, mais parce qu’un code que l’on peut auditer, modifier et héberger soi-même réduit une partie de la dépendance structurelle envers quelques acteurs privés.
Dans cette perspective, la souveraineté ne consisterait plus nécessairement à fabriquer un « Google français » ou un « OpenAI européen » en retard de dix ans.
Elle pourrait consister à changer les règles du jeu.
Le véritable choix n’est pas entre sécurité et liberté
C’est peut-être là que se trouve le piège intellectuel central.
Nous sommes constamment sommés de choisir.
Protéger les enfants ou défendre la vie privée.
Lutter contre le terrorisme ou préserver le chiffrement.
Combattre la criminalité ou refuser la reconnaissance faciale.
Garantir la sécurité ou protéger le pseudonymat.
Mais cette opposition est souvent artificielle.
La véritable question est plutôt :
Peut-on atteindre un objectif légitime sans construire une infrastructure dont les usages futurs échapperont à cet objectif ?
Car une technologie conçue aujourd’hui pour le gouvernement que nous apprécions éventuellement devra aussi être acceptable entre les mains du gouvernement que nous détesterons peut-être demain.
C’est probablement le meilleur test démocratique qui existe.
Protéger les enfants sans construire la cage
La protection des mineurs est nécessaire.
Mais elle ne devrait jamais servir de formule magique permettant d’interrompre le débat.
Un État démocratique devrait être capable de protéger les plus vulnérables tout en démontrant que les outils employés restent proportionnés, auditables, décentralisés lorsque cela est possible et incapables d’être discrètement transformés en systèmes d’identification généralisée.
Il faut donc poser la question avant que l’infrastructure existe.
Pas après.
Parce qu’une fois des millions d’appareils équipés, des administrations connectées, des bases interopérables et des habitudes installées, revenir en arrière devient infiniment plus difficile.
Une forêt ne disparaît presque jamais en une nuit.
On coupe d’abord un arbre pour tracer un chemin.
Puis quelques autres pour faciliter le passage.
Et un matin, on découvre qu’une autoroute traverse le paysage.
Le débat sur la vérification d’âge n’est donc peut-être pas seulement un débat sur les adolescents et TikTok.
C’est un débat sur l’architecture politique du monde numérique dans lequel nous allons tous vivre.
Sources
- Sénat — Proposition de loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux
- Assemblée nationale — Adoption des conclusions de la commission mixte paritaire
- Commission européenne — European age verification app
- Commission européenne — Déploiement de la solution européenne de vérification d’âge
- Recherche — Enjeux techniques et de confidentialité liés à la vérification d’âge
- The Guardian — Reconnaissance faciale Facewatch dans les commerces britanniques
- Assemblée nationale — Débats sur l’analyse vidéo algorithmique dans les commerces
