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Pourquoi il faut supprimer les vieux riches… du pouvoir

Qu’on range tout de suite la guillotine au musée. « Supprimer les vieux riches » ne signifie évidemment pas supprimer des êtres humains. Il s’agit de supprimer un pouvoir : celui d’une classe patrimoniale vieillissante capable de préserver la valeur de ses maisons, de ses actions et de ses retraites tandis que les générations suivantes paient le loyer, la dette et l’addition. C’est la thèse provocatrice défendue par le professeur Jiang dans une conférence intitulée Death by Gerontocracy. Elle est outrancière, parfois franchement spéculative. Mais derrière la caricature se cache une question beaucoup plus sérieuse : nos démocraties sont-elles devenues des machines à protéger ceux qui possèdent déjà ?

Ce qu’il faut retenir

  • Le professeur Jiang attribue une partie du déclin occidental à une « gérontocratie » dominée par des retraités aisés et détenteurs d’actifs.
  • Les données montrent une importante fracture patrimoniale entre générations, notamment dans l’accès au logement.
  • Le vieillissement démographique exerce une pression croissante sur les systèmes de retraite, de santé et de protection sociale.
  • Plusieurs affirmations de la conférence concernant l’immigration et l’aide médicale à mourir sont cependant excessives ou insuffisamment étayées.
  • La véritable fracture oppose peut-être moins les vieux aux jeunes que les détenteurs de patrimoine à ceux qui dépendent essentiellement de leur travail.

Le « vieux riche » n’est pas ton grand-père

Le titre est volontairement brutal parce que la thèse de Jiang l’est aussi.

Dans son cours diffusé par la chaîne Predictive History sous le titre Death by Gerontocracy, le professeur tente de relier plusieurs phénomènes : envolée du prix des logements, immigration massive, financiarisation de l’économie, vieillissement démographique, augmentation de la dette, crise des retraites, surveillance et perte de pouvoir politique des jeunes générations.

Puis il pose la question classique de toute enquête sur le pouvoir :

Qui en bénéficie ?

Sa réponse tient en deux mots : rich pensioners, les retraités riches.

« Je ne dis pas que les personnes âgées sont le problème. Je dis que les personnes âgées riches sont le problème. »

Professeur Jiang, traduction de la conférence

C’est précisément là que son raisonnement devient intéressant.

Une vieille femme vivant avec une retraite de 900 euros dans un appartement mal chauffé n’appartient évidemment pas à l’oligarchie mondiale. Pas davantage qu’un ouvrier de 70 ans dont le corps porte encore le souvenir de quarante années d’usine.

L’âge n’est pas une classe sociale.

En revanche, l’âge et le patrimoine sont statistiquement liés, parce qu’un patrimoine se construit avec le temps et parce que plusieurs décennies de hausse des prix immobiliers et financiers ont considérablement enrichi ceux qui possédaient déjà ces actifs.

La véritable question n’est donc pas biologique.

Elle est patrimoniale.

Une société où être né avant peut rapporter gros

Le Canada, abondamment utilisé par Jiang, offre une photographie spectaculaire du phénomène.

Selon Statistique Canada, le patrimoine net moyen des ménages de moins de 35 ans était d’environ 325 000 dollars canadiens dans les données analysées pour 2023. Celui des 55-64 ans dépassait 1,5 million de dollars. Les plus de 65 ans disposaient encore en moyenne de plus d’un million.

Évidemment, comparer un ménage de 30 ans à un ménage de 60 ans comporte un effet de cycle de vie : le second a eu trente années supplémentaires pour épargner.

Mais le problème apparaît ailleurs.

Les jeunes ménages rencontrent précisément davantage de difficultés pour emprunter, acheter et entrer dans cette mécanique d’accumulation. Statistique Canada constatait ainsi que les moins de 35 ans étaient le seul groupe d’âge à réduire continuellement leur dette hypothécaire depuis fin 2022, notamment parce que l’accession à la propriété était devenue moins abordable.

Autrement dit, l’échelle patrimoniale n’a pas disparu.

On a simplement retiré quelques barreaux du bas.

Et pendant ce temps, la hausse des marchés financiers et immobiliers continue d’enrichir ceux qui sont déjà montés.

Fin 2024, les 20 % de ménages canadiens les plus riches détenaient 64,8 % du patrimoine net du pays.

On comprend mieux pourquoi une politique qui fait grimper le prix des actifs peut être vécue de deux manières radicalement différentes.

Pour celui qui cherche son premier appartement, une hausse de 20 % est une catastrophe.

Pour celui qui possède trois logements, c’est mardi.

La gérontocratie existe-t-elle vraiment ?

Le terme paraît excessif. Il n’est pourtant pas absurde.

Une gérontocratie désigne littéralement un système dans lequel le pouvoir politique est exercé principalement par les personnes âgées. Jiang lui donne une dimension supplémentaire : une société vieillissante finirait selon lui par privilégier la sécurité, la préservation des acquis et la valeur des patrimoines existants plutôt que l’investissement dans l’avenir.

Le vieillissement occidental est, lui, parfaitement documenté.

En 2025, l’OCDE comptait en moyenne 33 personnes de 65 ans et plus pour 100 personnes âgées de 20 à 64 ans, contre seulement 21 trente ans auparavant. Si les projections actuelles se réalisent, le ratio pourrait atteindre environ 55 dans trente ans.

Cela transforme mécaniquement l’équilibre des retraites, des dépenses de santé et de la fiscalité.

Et le phénomène atteint également les lieux du pouvoir.

Au début du 119e Congrès américain, l’âge médian des membres de la Chambre des représentants était de 57,5 ans. Au Sénat, il atteignait 64,7 ans.

Ce constat ne signifie évidemment pas qu’un élu de 75 ans serait incapable de comprendre le monde tandis qu’un député de 32 ans en détiendrait mystérieusement le mode d’emploi.

La bêtise respecte assez bien la diversité générationnelle.

Le problème apparaît lorsqu’un système politique permet aux groupes qui possèdent déjà une grande partie du patrimoine de décider durablement des règles qui déterminent la valeur de ce patrimoine.

C’est moins une gérontocratie qu’une gérontocratie patrimoniale.

Et cette nuance change beaucoup de choses.

Immigration et logement : Jiang touche une fracture réelle

La partie la plus explosive de la conférence concerne l’immigration.

Jiang décrit notamment le Canada comme un pays ayant fait entrer énormément de nouveaux habitants sans construire suffisamment de logements, provoquant une explosion des loyers et du prix des propriétés dont auraient bénéficié les propriétaires existants.

Sur ce point précis, il existe un problème réel.

Entre janvier 2023 et janvier 2024, la population canadienne a augmenté d’environ 1,27 million de personnes, soit 3,2 % en un an. Près de 98 % de cette croissance provenait de la migration internationale.

La Banque du Canada reconnaît elle-même que l’arrivée rapide de nouveaux habitants a accru la demande de logements, particulièrement dans le secteur locatif, alors que la construction ne suivait pas suffisamment.

Elle souligne toutefois d’autres causes structurelles : zonage municipal, délais d’autorisation, coûts de construction, financement et pénurie de travailleurs qualifiés.

Faire de l’immigration la cause de la crise immobilière serait donc aussi simpliste que prétendre qu’elle n’a aucun effet.

Elle augmente la demande.

Mais une demande supplémentaire ne devient une crise que lorsqu’elle rencontre une offre rigide.

Et surtout, Jiang présente dans sa conférence une politique canadienne qui continuerait inexorablement à accélérer. Cette description est désormais dépassée.

Le plan canadien 2026-2028 fixe les admissions permanentes à environ 380 000 par an et prévoit une réduction importante des nouvelles arrivées temporaires. Le gouvernement souhaite également ramener la proportion de résidents temporaires sous 5 % de la population.

Le Canada a donc lui-même reconnu que sa capacité d’accueil — logement, santé, infrastructures — ne pouvait être traitée comme une variable magique.

Cela ne valide pas la théorie de Jiang.

Mais cela confirme qu’un État peut augmenter la population beaucoup plus rapidement que les infrastructures nécessaires pour l’accueillir.

Et quand cela arrive, propriétaires et locataires ne vivent décidément pas dans le même pays.

Southport : quand une crise réelle rencontre un récit faux

La conférence commence par les émeutes britanniques ayant suivi le meurtre de trois petites filles à Southport en juillet 2024.

Jiang rappelle qu’une rumeur présentant l’agresseur comme un demandeur d’asile arrivé clandestinement avait contribué à déclencher les violences.

Axel Rudakubana n’était pourtant pas un immigré récemment arrivé au Royaume-Uni : il était né à Cardiff de parents rwandais. Une fausse identité ainsi que des affirmations selon lesquelles il serait arrivé en bateau avaient circulé massivement sur les réseaux sociaux avant d’être démenties.

Cet épisode mérite qu’on s’y arrête.

Car il montre quelque chose de plus subtil qu’une simple opposition entre « immigration » et « racisme ».

Une société peut connaître de véritables tensions sur l’immigration, le logement ou les services publics et simultanément être manipulée par de fausses informations qui exploitent ces tensions.

Les deux phénomènes ne s’annulent pas.

Au contraire, ils se nourrissent.

Lorsque la confiance institutionnelle est déjà fissurée, la rumeur se comporte comme l’eau dans une roche gelée : elle entre dans la fracture et l’élargit.

L’aide médicale à mourir : là où la démonstration dérape

C’est probablement la partie la plus problématique du cours.

Jiang décrit l’aide médicale à mourir canadienne, ou MAID, comme un système dans lequel l’État encouragerait les pauvres et les malades coûteux à mourir afin de libérer des ressources médicales pour les plus favorisés. Il affirme également qu’une personne dépressive pourrait pratiquement obtenir la mort en quelques jours.

Les chiffres montrent effectivement une progression spectaculaire du dispositif.

En 2024, 16 499 personnes ont reçu une aide médicale à mourir au Canada, soit environ 5,1 % de l’ensemble des décès. Le nombre continue d’augmenter, mais son rythme de croissance ralentit.

Cela mérite évidemment un débat éthique sérieux.

Mais la description faite dans la vidéo ne correspond pas exactement au cadre juridique actuel.

Une personne doit notamment être majeure, capable de décider, faire une demande volontaire et disposer d’une affection médicale grave et irrémédiable. Lorsque la mort naturelle n’est pas raisonnablement prévisible, deux praticiens indépendants doivent vérifier l’éligibilité et une période d’évaluation d’au moins 90 jours est prévue, sauf circonstances particulières.

Surtout, une maladie mentale constituant l’unique affection médicale sous-jacente ne permet pas actuellement d’accéder à l’aide médicale à mourir. Cette exclusion court au moins jusqu’au 17 mars 2027.

On peut critiquer le système canadien.

On peut craindre qu’une société économiquement obsédée par les coûts finisse par mesurer la dignité humaine avec une calculatrice.

On peut aussi s’interroger sur la liberté réelle d’un choix lorsque la pauvreté, l’isolement ou l’insuffisance des soins réduisent les alternatives disponibles.

Mais ces questions sont suffisamment graves pour ne pas avoir besoin de chiffres forcés.

Le problème n’est peut-être pas la vieillesse, mais la rente

C’est finalement ici que la théorie de Jiang devient plus intéressante lorsqu’on la débarrasse de ses excès.

Supposons que nous remplacions « vieux riches » par détenteurs d’actifs.

Tout devient soudain plus clair.

Lorsque les taux baissent et que l’immobilier monte, les propriétaires gagnent.

Lorsque les marchés financiers explosent, les détenteurs d’actions gagnent.

Lorsque les logements sont rares, ceux qui possèdent déjà leur résidence sont relativement protégés tandis que ceux qui cherchent à acheter doivent s’endetter davantage.

Lorsque la fiscalité favorise davantage le patrimoine que le travail, celui qui possède gagne encore.

Et lorsque le prix de la maison familiale prend 300 000 euros en dix ans sans qu’une seule brique supplémentaire ait été posée, nous appelons cela « création de richesse ».

La maison n’a pourtant produit ni blé, ni logiciel, ni soin, ni chaise.

Elle est toujours là, avec probablement la même chaudière.

Ce qui a changé, c’est simplement la quantité de travail que quelqu’un d’autre devra fournir pour l’acheter.

C’est ici que la fracture générationnelle rejoint la question sociale.

Le conflit central n’est pas nécessairement entre un jeune et un vieux.

Il oppose de plus en plus celui qui vit de son travail à celui dont les actifs travaillent à sa place.

Alors, faut-il supprimer les vieux riches ?

Oui.

Mais seulement en tant que catégorie politique dominante.

Il ne s’agit évidemment ni de retirer des droits aux personnes âgées ni d’inventer une sorte de permis de gouverner périmant à 70 ans.

Une société incapable de profiter de l’expérience de ses anciens serait aussi stupide qu’une forêt décidant d’abattre ses arbres adultes parce qu’ils font de l’ombre aux jeunes pousses.

Le véritable enjeu consiste à empêcher qu’une démocratie devienne structurellement dépendante de la protection des patrimoines déjà constitués.

  • Construire suffisamment de logements pour que la rareté ne constitue plus une rente politique.
  • Adapter les politiques migratoires aux capacités réelles de logement, de santé, d’éducation et d’infrastructures.
  • Rééquilibrer la fiscalité entre travail, patrimoine, héritage et rente.
  • Préserver les systèmes de retraite sans transférer systématiquement leur coût vers les générations suivantes.
  • Mesurer l’impact générationnel des grandes décisions budgétaires.
  • Favoriser un véritable renouvellement du personnel politique et des centres de décision.

Le renouvellement politique compte également.

Pas parce qu’un cerveau deviendrait automatiquement inutilisable après un certain nombre de bougies sur le gâteau, mais parce qu’une démocratie saine suppose que le pouvoir circule.

Un système dans lequel les mêmes groupes possèdent les actifs, financent les campagnes, contrôlent une grande partie du capital et demeurent au sommet des institutions pendant plusieurs décennies finit nécessairement par confondre stabilité et immobilisme.

Qui possède l’avenir ?

Jiang pousse trop loin plusieurs de ses raisonnements.

Il transforme parfois une corrélation en intention, une convergence d’intérêts en organisation consciente, ou une tendance démographique en théorie générale du pouvoir.

Mais son intuition centrale mérite mieux qu’un haussement d’épaules.

Une démocratie peut devenir profondément inégalitaire sans qu’aucun complot ne soit nécessaire.

Il suffit que chaque acteur défende rationnellement ses intérêts.

Le propriétaire veut que son logement conserve sa valeur.

Le retraité veut préserver sa pension.

L’investisseur souhaite la hausse des marchés.

Le gouvernement veut éviter de mécontenter l’électorat qui vote le plus.

Les banques veulent que les crédits continuent d’être remboursés.

Les entreprises veulent de la main-d’œuvre.

Pris séparément, rien de tout cela n’a besoin d’une salle secrète éclairée à la bougie.

Mais additionnez ces intérêts pendant trente ans et vous pouvez obtenir un système dont personne n’a véritablement dessiné les plans.

Une gérontocratie sans gérontocrate en chef.

C’est peut-être cela, finalement, qu’il faut « supprimer ».

Non pas les vieux.

Non pas les riches en tant qu’individus.

Mais un ordre économique où la propriété du passé donne progressivement un droit de propriété sur l’avenir.

Et si nous ne réglons pas cette question, le conflit générationnel risque bien de devenir l’un des grands conflits politiques des prochaines décennies.


Sources