MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

Présidentielle 2027 : qui choisit les candidats avant que nous votions ?

À chaque élection présidentielle, la même scène recommence. Les visages apparaissent sur les écrans, les sondages installent un classement, les éditorialistes commentent les chances des uns et l’absence de crédibilité des autres. Puis vient le premier tour et l’on nous explique que, cette fois, le peuple va enfin choisir.

Mais choisir quoi ? Ou plutôt : choisir parmi qui ?

Dans ce Live #15 de Mat et le Web, avec Manuel Domingues, nous sommes partis d’une question volontairement dérangeante : les citoyens choisissent-ils encore réellement leurs candidats, ou arrivent-ils dans l’isoloir face à une offre politique déjà présélectionnée par les partis, l’argent, les sondages, les médias et les institutions ?

La discussion a parfois poussé la défiance très loin. Elle a traversé les accusations d’ingérence russe, le financement des campagnes, les 500 parrainages, la concentration médiatique, l’abstention, la guerre en Ukraine et la crise économique française. Le rôle de cet article n’est pas de transformer chaque hypothèse prononcée dans un échange en vérité gravée dans le marbre. Il est d’en extraire la question la plus solide : le bulletin de vote peut être libre tandis que le menu proposé à l’électeur demeure profondément orienté.

La manipulation commence-t-elle avant le scrutin ?

Lorsqu’on parle de manipulation électorale, on imagine immédiatement des urnes bourrées, des machines trafiquées ou des résultats modifiés dans quelque cave obscure de la République. Ce sont des accusations graves, qui nécessitent des preuves tout aussi graves.

À ce jour, aucune preuve publique ne démontre que les résultats de l’élection présidentielle française seraient centralement falsifiés afin de désigner le vainqueur. Le soupçon peut exister ; il ne remplace pas la démonstration.

Mais la focalisation sur la fraude au moment du dépouillement peut masquer une autre forme de pouvoir, beaucoup plus visible et beaucoup mieux documentée : la réduction progressive du choix avant même que le citoyen ne reçoive son bulletin.

Une formule prononcée pendant le live résume cette intuition :

« Pour que le système gagne, il ne va pas parier sur une seule tête. Il va prendre tout le peloton. »

L’image est brutale, mais éclairante. Un système n’a pas nécessairement besoin de fabriquer un candidat unique. Il lui suffit de favoriser un ensemble de prétendants suffisamment compatibles avec ses règles, ses intérêts et ses institutions. Peu importe alors lequel franchit la ligne en premier : les grandes orientations demeurent relativement protégées.

Cette hypothèse ne suppose ni salle secrète ni maître de cérémonie caché derrière un rideau. Des acteurs différents peuvent poursuivre leurs propres intérêts et produire ensemble un résultat convergent. Une banque cherche à limiter son risque. Un média veut de l’audience. Un institut vend des enquêtes. Un parti protège ses positions. Une plateforme favorise ce qui retient l’attention. Personne n’a besoin de téléphoner à tout le monde pour que les mêmes profils finissent par occuper le paysage.

Ingérence russe : quand la dénonciation dépasse l’attaque

Le live s’ouvre sur les opérations numériques ayant visé Gabriel Attal, Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann durant l’été 2026. De faux articles, de fausses unes et des montages imitant plusieurs médias français ont été diffusés par des réseaux associés à des opérations prorusses.

Dans le cas de Gabriel Attal, quatre comptes X ont été identifiés dans la séquence initiale attribuée à Matryoshka. La campagne aurait obtenu environ 100 000 à 200 000 vues ou impressions sur plusieurs plateformes, avec une part importante d’activité artificielle. Cela ne signifie pas que 200 000 électeurs français ont vu, cru ou même lu ces contenus. Une impression générée par un compte automatisé n’est pas une conscience retournée dans l’isoloir. BFM ; RTL.

VIGINUM, le service de l’État chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, aurait recommandé aux personnalités concernées de ne pas donner davantage de visibilité à ces contenus jugés faibles ou invraisemblables. Pourtant, plusieurs candidats ont choisi de communiquer, et les médias ont largement repris l’affaire. Le Monde.

Nous touchons ici un paradoxe essentiel : une opération peut échouer comme propagande et réussir comme événement médiatique.

Le faux initial circule peu. Sa dénonciation, elle, occupe les plateaux, déclenche des conférences de presse, provoque des plaintes et permet aux candidats de parler de Russie, d’Ukraine, de souveraineté et de défense de la démocratie. L’opération étrangère peut donc être réelle, sa portée initiale très faible et son exploitation politique parfaitement observable. Ces trois propositions ne se contredisent pas.

Mais une limite doit rester nette : profiter politiquement d’une attaque ne prouve pas qu’on l’a organisée. Pour démontrer une fabrication intérieure, il faudrait des instructions, des échanges, un financement ou un accès anticipé aux contenus. Rien de tel n’est établi publiquement.

VIGINUM : protéger le débat sans devenir l’arbitre du vrai

VIGINUM est un service à compétence nationale rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, lui-même placé auprès du Premier ministre. Il ne s’agit donc pas d’une autorité administrative indépendante. Son rattachement à l’exécutif soulève une question légitime, particulièrement en période électorale : comment garantir qu’un service dépendant du pouvoir ne devienne pas l’unique producteur du récit officiel sur l’ingérence ? Décret du 11 février 2026.

Dire que VIGINUM n’est soumis à aucun contrôle serait néanmoins inexact. La CNIL dispose de pouvoirs concernant le traitement des données personnelles. Un comité éthique et scientifique existe, et des rapports doivent être rendus publics. La CNIL avait cependant relevé dès 2021 une faiblesse précise : les fiches de traçabilité utilisées pour déclencher certaines collectes n’étaient soumises à aucun contrôle extérieur spécifique. Avis de la CNIL.

La critique sérieuse n’est donc pas : « personne ne contrôle rien ». Elle est plus fine : les contrôles existent, mais aucune institution pleinement indépendante ne supervise toute la chaîne, depuis la détection jusqu’au choix du moment où l’affaire devient publique.

Or, en politique, nommer une menace contribue déjà à construire la réalité dans laquelle le public va l’interpréter. La vigie est nécessaire ; encore faut-il éviter qu’elle se transforme en phare unique, éclairant certains rochers et laissant les autres dans la nuit.

Les 500 parrainages : un filtre démocratique qui favorise les installés

Pour participer à l’élection présidentielle, un candidat doit réunir 500 présentations d’élus provenant d’au moins 30 départements ou collectivités, sans que plus de 50 signatures viennent d’un même territoire. Depuis 2016, le nom de tous les élus présentant un candidat est rendu public. Loi du 6 novembre 1962.

Cette règle répond à une intention défendable : empêcher que l’élection suprême se transforme en foire aux ambitions individuelles. Mais elle favorise mécaniquement ceux qui disposent déjà d’un parti, d’élus locaux, de réseaux territoriaux et de permanents capables de démarcher les maires.

Un candidat peut avoir des idées, un public et une présence numérique importante sans disposer de l’appareil nécessaire pour atteindre le seuil. À l’inverse, un parti ancien peut maintenir une candidature malgré une faible dynamique populaire parce qu’il possède encore un maillage d’élus.

La publication intégrale des parrains renforce la transparence, mais elle augmente aussi le coût politique du geste. Un maire peut hésiter à présenter un candidat minoritaire par peur d’être accusé de le soutenir, alors que le parrainage devrait seulement garantir la possibilité du débat.

Le premier tour visible est celui des électeurs. Le premier tour invisible est celui des élus habilités à décider quels noms pourront leur être proposés.

Médias : la familiarité devient une compétence politique

Pendant le live, les mêmes noms reviennent : Gabriel Attal, Édouard Philippe, Marine Le Pen, Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon. Cette répétition n’est pas neutre. En politique, être vu régulièrement finit par produire une qualité étrange : la « présidentiabilité ».

Un visage connu semble plus sérieux qu’un visage absent. Une personnalité régulièrement interrogée paraît plus crédible qu’un candidat dont les propositions ne sont jamais discutées. Le média peut ensuite justifier cette différence de traitement par la notoriété qu’il a lui-même contribué à créer.

L’Arcom ne distribue pas mécaniquement le temps de parole en fonction des sondages. Mais, durant les périodes où prévaut l’équité plutôt que l’égalité, elle tient compte de la représentativité politique, des soutiens, de l’activité de campagne et des indications fournies par les enquêtes d’opinion. Arcom.

Une boucle peut alors apparaître :

  1. un candidat connu est testé dans les sondages ;
  2. son score justifie davantage d’invitations ;
  3. ces invitations accroissent sa notoriété ;
  4. la notoriété rassure les soutiens et les financeurs ;
  5. cette crédibilité nouvelle améliore sa place dans les enquêtes suivantes.

Ce mécanisme n’est pas une preuve de manipulation coordonnée. Il décrit un avantage cumulatif. Comme un arbre qui capte déjà la lumière et étend ensuite ses branches au-dessus des jeunes pousses, le candidat installé bénéficie des ressources produites par sa propre position dominante.

Les sondages ne prédisent pas seulement : ils organisent le paysage

Un sondage ne tombe pas du ciel. Il faut décider quels noms seront testés, sous quelle étiquette, dans quelle coalition et face à quels concurrents. Avant même que les répondants ne choisissent, le commanditaire et l’institut ont déjà construit le décor.

Les enquêtes sont encadrées par la loi, accompagnées de notices méthodologiques et surveillées par la Commission des sondages. Affirmer qu’elles ne répondent à aucune règle serait faux. Mais leur influence dépasse leur précision statistique.

Tester régulièrement une personnalité installe l’idée qu’elle appartient naturellement à la course. Ne pas tester un candidat ne lui retire aucun droit juridique, mais le rend presque invisible dans la conversation collective. Le chiffre devient ensuite un argument pour les rédactions, les donateurs, les partis et parfois les banques.

Le sondage mesure donc une opinion tout en contribuant à produire l’environnement dans lequel cette opinion se forme. Le thermomètre ne crée pas à lui seul la température, mais lorsqu’on le place chaque jour sous les projecteurs, il finit par dicter la tenue que tout le monde doit porter.

L’argent transforme la notoriété en candidature réelle

Une campagne présidentielle exige des équipes, des déplacements, des salles, des supports, une comptabilité rigoureuse et une trésorerie considérable. Les plafonds et le remboursement public limitent certains excès, mais l’argent doit souvent être avancé avant d’être remboursé.

Le seuil de 5 % est déterminant. En dessous, le remboursement maximal est très inférieur à celui dont peut bénéficier un candidat qui atteint ou dépasse ce score. La banque ne choisit pas officiellement le président, mais elle évalue le risque : capacité de remboursement, organisation, garanties, solidité du parti et probabilité que le compte de campagne soit validé. CNCCFP.

Les sondages peuvent alors intervenir indirectement. Un candidat donné sous les 5 % paraît plus risqué. Celui qui dispose déjà d’un parti, d’élus et d’une dynamique mesurée rassure davantage. Encore une fois, aucun acteur ne possède seul la clé. Mais les clés se ressemblent étrangement et ouvrent souvent les mêmes portes.

Faut-il répondre par l’abstention ?

Le live oppose deux sentiments très présents dans la société française. Le premier considère que voter demeure indispensable, même lorsque l’offre paraît verrouillée. Le second estime que participer revient à légitimer un jeu dont les règles ont été écrites ailleurs.

L’abstention peut exprimer un refus profond. Mais juridiquement, elle n’annule pas l’élection. Un président peut être élu par une fraction réduite du corps électoral et disposer malgré tout de toutes les prérogatives de sa fonction. Le siège laissé vide par un citoyen dégoûté n’est pas retiré du Parlement imaginaire de la nation ; il est simplement occupé par le choix de ceux qui se déplacent.

Inversement, demander aux citoyens de voter sans interroger la pauvreté de l’offre, le pouvoir des appareils et la concentration médiatique revient à traiter la démocratie comme un rite. On glisse un bulletin tous les cinq ans, puis on rentre chez soi regarder les décisions tomber comme la pluie sur un toit percé.

La question n’est donc pas seulement « voter ou ne pas voter ». Elle est : comment transformer la défiance en capacité politique durable ? Sans organisation, contrôle citoyen, médias indépendants, implantation locale et travail commun, l’abstention reste un silence que les institutions savent parfaitement compter sans jamais l’écouter.

Pourquoi les alternatives restent-elles dispersées ?

Nous avons également évoqué les candidatures souverainistes ou extérieures aux grands blocs. Leur faible visibilité peut s’expliquer par le filtre médiatique et institutionnel. Mais elle tient aussi à leurs divisions.

De nombreuses formations affirment défendre la souveraineté populaire tout en refusant de se rassembler. Chacune demande aux autres de la rejoindre. L’ego du chef, la propriété du parti, les désaccords stratégiques et les rivalités personnelles prennent alors le pas sur l’objectif annoncé.

Cette dispersion ne prouve pas que tous ces mouvements seraient secrètement contrôlés. Elle démontre quelque chose de plus banal et parfois plus cruel : un système puissant n’a pas toujours besoin de neutraliser ses opposants lorsqu’ils accomplissent eux-mêmes ce travail.

Les manifestations sectorielles décrites dans le live posent la même question. Pompiers, agriculteurs, soignants, policiers, salariés ou entrepreneurs protestent séparément contre des conséquences différentes d’un malaise commun. Chacun défend sa parcelle pendant que le terrain entier s’érode.

La défiance ne doit pas abolir l’exigence de preuve

La France traverse une crise de confiance profonde. Institutions, médias, justice, partis et parole publique sont soupçonnés de protéger un monde clos. Cette défiance n’est pas née de nulle part : promesses abandonnées, référendum de 2005 contourné politiquement par le traité de Lisbonne, concentration médiatique, décisions prises sans véritable débat populaire, sanctions inégales et sentiment d’impunité ont laissé des traces.

Mais une critique du pouvoir perd sa force lorsqu’elle transforme chaque rumeur en certitude. Dire que les candidats sont structurellement présélectionnés peut être documenté. Affirmer que tous les résultats sont nécessairement falsifiés exige des preuves qui ne sont pas fournies dans ce live. Confondre les deux permettrait précisément aux institutions de rejeter l’ensemble de la critique.

Il faut donc tenir les deux bouts de la corde : ne pas être naïf devant les mécanismes de pouvoir, et ne pas devenir crédule dès qu’un récit affirme combattre le pouvoir.

La vérité n’appartient ni au récit officiel ni à son reflet inversé. Elle demande un travail plus ingrat : vérifier, comparer, reconnaître ce qui manque et accepter qu’une hypothèse séduisante puisse rester une hypothèse.

Le véritable premier tour se déroule avant l’élection

Les électeurs choisissent réellement entre les candidats présents sur le bulletin. Mais ils ne choisissent pas seuls la liste de ceux qui parviennent jusqu’à eux.

Avant l’isoloir interviennent les appareils partisans, les présentations d’élus, le crédit, les dons, les sondages, les invitations médiatiques, les algorithmes et la réputation. Chacun de ces filtres peut avoir une justification légitime. Leur accumulation crée néanmoins une frontière invisible entre les candidatures considérées comme sérieuses et celles que l’on condamne à rester folkloriques, marginales ou inaudibles.

La manipulation la plus efficace n’est peut-être pas celle qui vous ordonne pour qui voter. C’est celle qui réduit progressivement le champ du possible jusqu’à ce que le choix restant paraisse naturel.

Restaurer la démocratie suppose alors davantage qu’un appel moral au vote. Il faudrait rendre les refus de financement politique plus transparents, ouvrir les données des sondages, mieux signaler les liens entre médias, propriétaires et instituts, examiner une voie de parrainage citoyen et mesurer le pluralisme autrement qu’en additionnant mécaniquement des minutes d’antenne.

Surtout, il faudrait cesser de demander tous les cinq ans quel candidat sauvera le peuple et recommencer à poser la question que tout pouvoir préfère éviter : comment le peuple peut-il redevenir une force politique entre deux élections ?

Le bulletin demeure un outil. Il n’est ni inutile ni magique. Et si nous voulons réellement choisir nos dirigeants, il faudra probablement commencer par reprendre le contrôle de tout ce qui décide, bien avant nous, quels noms seront imprimés dessus.