Après la marche du Mat et le premier geste du Bateleur, La Papesse nous invite à suspendre un instant le mouvement. Elle ne voyage pas. Elle ne fabrique rien. Elle demeure assise, un livre ouvert devant elle, tandis que deux voiles ferment le passage derrière son corps.
Pour moi, ce livre est le livre de la vie. Les voiles représentent l’invisible.
À partir de ces deux symboles, une question vertigineuse apparaît : sommes-nous les auteurs de notre existence, les lecteurs d’un récit déjà écrit ou les personnages d’une réalité projetée par une Conscience plus vaste ?
Une page ouverte entre deux mondes
Le livre de La Papesse est ouvert. Pourtant, nous n’en voyons qu’une page : celle que nous sommes en train de vivre.
Nous avançons ligne après ligne. Le passé semble refermé derrière nous, tandis que les pages suivantes demeurent hors de notre regard. Nous pouvons relire certains passages, reconnaître des motifs et parfois comprendre tardivement la place d’un événement. Mais nous ne connaissons pas encore la phrase qui suivra.
Cette image ne présente pas nécessairement la vie comme un destin fixé par une administration céleste — les administrations terrestres suffisent déjà largement. Elle suggère plutôt que notre existence pourrait appartenir à une totalité plus vaste que le fragment auquel nous avons accès.
Derrière La Papesse, les voiles ferment le passage. Ils ne désignent pas seulement un secret religieux ou un savoir réservé à quelques initiés. Ils représentent tout ce qui échappe à nos sens, à notre raison et peut-être même à notre conception de la réalité.
La Papesse se tient ainsi entre deux dimensions : le monde visible, contenu sur la page que nous lisons, et l’invisible, dissimulé derrière les voiles. Elle ne cherche pas à les arracher. Elle sait simplement que ce que nous percevons ne constitue pas la totalité de ce qui existe.
Et si la Conscience était première ?
Nous avons l’habitude de penser que la conscience est produite par le cerveau. La matière serait première ; au terme d’une longue évolution, un organe suffisamment complexe aurait fini par engendrer l’expérience intérieure, la pensée et le sentiment d’exister.
Je crois exactement l’inverse.
Je crois que la Conscience est première. Elle ne serait pas enfermée dans notre tête : notre réalité tout entière apparaîtrait en elle.
Le cerveau pourrait alors être comparé à un poste de radio. Il reçoit et traduit un signal. Lorsque le poste est endommagé, le son devient faible, brouillé ou déformé. Pourtant, ce n’est pas le poste qui a composé la musique.
De la même manière, le cerveau pourrait être l’instrument par lequel la Conscience devient une expérience individuelle. Il déterminerait les limites, la tonalité et les conditions de cette expérience sans en être nécessairement la source première.
Cette vision transforme notre place dans le monde. Nous ne serions plus de petites consciences isolées, enfermées dans des corps et observant un univers extérieur. Nous serions la Conscience elle-même, faisant l’expérience du monde à travers une multitude de regards.
La réalité comme projection
Si la Conscience est à l’origine de toute chose, la réalité que nous percevons pourrait être une projection.
Le mot peut prêter à confusion. Une projection n’est pas forcément une illusion sans valeur. Un film est une projection. Il peut pourtant nous faire rire, nous bouleverser ou changer durablement notre manière de regarder la vie.
La réalité est réelle pour celui qui en fait l’expérience. La douleur n’est pas imaginaire, pas davantage que la joie, la rencontre ou la perte. Mais le monde visible pourrait n’être qu’une partie d’une réalité beaucoup plus vaste.
Si la Conscience est une et que rien n’existe en dehors d’elle, comment pourrait-elle se connaître elle-même ?
Pour se découvrir, elle doit faire apparaître le deux : moi et l’autre, celui qui regarde et ce qui est regardé, l’intérieur et l’extérieur, le visible et l’invisible. Elle projette un monde dans lequel elle peut se rencontrer sous une infinité de formes.
Nous serions alors à la fois les personnages de cette projection et la Conscience qui, à travers chaque vie, découvre une nouvelle manière d’exister.
Le livre tenu par La Papesse ne raconterait donc pas seulement mon histoire ou la vôtre. Il contiendrait toutes les histoires possibles, toutes les expériences que la Conscience peut vivre à travers nous.
Le futur peut aussi nous attirer
Cette idée rejoint les hypothèses de Philippe Guillemant sur le temps et sur un futur qui, d’une certaine manière, existerait déjà.
Nous imaginons généralement le temps comme une ligne. Le passé a disparu, le présent serait le seul instant réel et le futur n’existerait pas encore. Chaque décision ajouterait une nouvelle phrase à une histoire en cours d’écriture.
Mais si plusieurs futurs possibles étaient déjà présents, comme autant de chemins inscrits dans le livre de la vie ?
Nous pourrions nous orienter vers l’un d’eux par nos choix, nos intentions et notre manière de vivre. Notre liberté ne consisterait pas à inventer la totalité de la carte, mais à choisir le chemin que nous allons parcourir.
Le passé nous pousse. Le futur peut aussi nous attirer.
Dans cette vision, certains futurs agiraient comme des points d’attraction. Une intention profonde ne créerait pas magiquement la réalité, mais elle participerait à notre orientation au milieu de plusieurs trajectoires possibles. Certaines rencontres, certains événements et certaines intuitions pourraient alors prendre un autre sens.
La vie ne serait ni un scénario intégralement imposé ni une page totalement blanche. Elle ressemblerait davantage à un territoire déjà déployé, dont nous ne découvrons les passages qu’en avançant.
Une ancienne route retrouvée
Cette idée résonne particulièrement avec l’histoire de Mat et le Web.
Bien avant la naissance de Mat, j’avais réalisé une série intitulée Le Cabinet de Curiosités. Les épisodes suivaient déjà les lames du Tarot. Ce parcours s’était interrompu à La Maison Dieu, le seizième arcane.
Puis le temps a passé.
Des années plus tard, Le Mat s’est remis en marche. Du vlog 79 au vlog 100, cette nouvelle série reprend les vingt-deux arcanes du Tarot de Marseille.
Je pourrais n’y voir qu’une coïncidence ou une simple décision éditoriale. Mais je peux aussi imaginer que cette route existait déjà quelque part dans le livre, même lorsque je ne la lisais plus. Peut-être attendait-elle seulement que je revienne à cette page.
Le présent donne parfois un sens nouveau à des événements anciens. Un projet abandonné cesse alors d’apparaître comme une impasse. Il devient une graine demeurée longtemps sous terre, invisible mais pas nécessairement morte.
Les synchronicités, ouvertures dans le voile
Il existe parfois des événements qui semblent nous répondre : une rencontre au bon moment, une phrase qui éclaire une question ancienne, une porte qui s’ouvre lorsque nous étions enfin prêts à la voir.
Nous appelons cela des synchronicités.
Pour moi, elles ressemblent à de petites ouvertures dans les voiles de La Papesse. Durant un instant, quelque chose relie le monde visible à une trame plus profonde.
Une synchronicité ne fournit pas une démonstration. Elle ne dépose pas sur la table un mode d’emploi de l’univers estampillé par quelque ministère cosmique. Elle produit une évidence intérieure : le sentiment que deux événements apparemment séparés appartiennent à une même phrase.
Cette sensation ne dispense ni de réfléchir ni de choisir. Elle attire simplement notre attention. Elle nous invite à regarder autrement la page qui se trouve devant nous.
La gardienne du passage
La Papesse ne nous donne pas toutes les réponses. Elle nous rappelle que nous ne voyons qu’une page, alors que le livre est bien plus vaste. Son silence n’est pas une absence. Il est une autre manière d’écouter.
Le Bateleur regardait les objets posés sur sa table et découvrait son pouvoir d’agir. La Papesse regarde au-delà des objets. La table, les outils, la main qui les saisit et le monde qui les accueille pourraient apparaître au sein d’une même Conscience.
Le livre est ouvert parce que tout serait déjà présent dans cette Conscience.
Les voiles sont fermés parce que tout ne peut pas être révélé au personnage que nous incarnons.
Entre les deux se tient La Papesse, gardienne silencieuse du passage entre ce que nous voyons et ce que nous sommes.
Je ne sais pas quelle page viendra ensuite. Mais cette ignorance n’annule pas ma responsabilité. Même si plusieurs futurs existent déjà, je dois encore choisir la manière dont je lis le présent et le chemin vers lequel j’oriente mes pas.
Dans le prochain vlog, nous rencontrerons L’Impératrice. Après le silence, le livre et l’invisible, quelque chose cherchera à prendre forme, à s’exprimer et à entrer dans le monde visible.
Le livre de la vie reste ouvert. Les voiles, eux, n’ont peut-être jamais été aussi proches.
