Après L’Amoureux, qui m’a confronté au choix, puis Le Chariot, qui m’a obligé à regarder la direction prise, arrive La Justice.
Et cette fois, quelque chose change.
La question n’est plus seulement : qu’est-ce que je choisis ?
Ni même : où est-ce que je vais ?
Elle devient beaucoup plus inconfortable :
avec quoi est-ce que je juge ?
Avec mes émotions ?
Mes convictions ?
Mon intérêt ?
Celui de mon groupe ?
Mes blessures ?
Mes valeurs ?
Et surtout : suis-je capable d’appliquer à mes propres certitudes la même exigence que celle que j’applique aux certitudes des autres ?
C’est peut-être là que La Justice commence.
Une vieille sensibilité à l’injustice
L’injustice m’a toujours profondément révolté.
Pendant longtemps, lorsque je pensais en rencontrer une, ma réaction était presque immédiate. Il fallait la corriger. La combattre. Comme si son existence même était une anomalie.
Avec l’âge, ce rapport a changé.
Non pas parce que l’injustice me touche moins.
Mais parce que j’ai progressivement compris quelque chose de beaucoup moins confortable : ce qui me paraît injuste ne l’est pas nécessairement.
Nous ne regardons jamais le monde depuis un point neutre.
Nous le regardons à travers notre histoire, nos blessures, nos intérêts, nos convictions, nos peurs.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait renoncer à juger ou à dénoncer ce que l’on considère comme injuste.
Cela signifie simplement qu’un sentiment d’injustice n’est pas encore une preuve.
La Justice demande autre chose.
Elle demande de peser.
Et parfois de prendre de la distance avec soi-même.
2020 : entrer dans l’Histoire
Pour moi, l’année 2020 a constitué une rupture.
Je suis né en 1972. Pendant presque cinquante ans, la guerre appartenait surtout aux livres d’histoire, aux images venues d’ailleurs, aux informations regardées à distance.
Puis est arrivée cette phrase :
« Nous sommes en guerre. »
À ce moment-là, quelque chose a changé dans mon rapport au monde.
L’Histoire n’était plus seulement quelque chose que je regardais.
J’avais le sentiment d’être entré dedans.
J’ai très mal vécu une partie de cette période. J’ai contesté certains choix. J’ai refusé la vaccination contre le Covid. J’ai été classé parmi les « complotistes ».
Je ne renie pas les positions que j’ai prises à cette époque, même si plusieurs années ont passé.
Mais quelque chose d’autre s’est transformé depuis.
Sortir des camps
Lorsqu’on se retrouve minoritaire, on cherche naturellement ceux qui voient les choses comme nous.
C’est humain.
On cherche un endroit où notre regard cesse d’être considéré comme absurde.
J’ai donc suivi, à cette époque, des chaînes, des auteurs et des médias alternatifs dont je me sentais proche.
Puis les années ont passé.
Et je me suis rendu compte que je n’étais plus forcément d’accord avec certains d’entre eux.
Non pas parce que je serais revenu dans « l’autre camp ».
Justement.
Je crois que j’ai de moins en moins envie d’avoir un camp.
Je peux avoir partagé l’analyse de quelqu’un hier et la contester aujourd’hui.
Je peux avoir douté d’un récit dominant et douter ensuite d’un récit alternatif.
Je peux regarder QAnon, par exemple, et considérer que certaines constructions ne résistent pas suffisamment à l’examen, alors même que des personnes que je respecte y accordent davantage de crédit.
À partir du moment où j’exige des autres qu’ils se remettent en question, cette règle doit aussi s’appliquer à moi.
Sinon, ce n’est plus vraiment une recherche.
C’est simplement une croyance qui a changé de drapeau.
Comprendre n’est pas justifier
Depuis quelque temps, je ressens quelque chose d’assez étrange.
Alors même que ma propre situation demeure précaire et que la période me semble difficile, je ressens davantage de calme qu’il y a quelques années.
Peut-être parce que certains événements me paraissent aujourd’hui plus compréhensibles.
Je vois des enchaînements.
Je vois des conséquences.
Je vois une logique.
Mais il faut être extrêmement prudent avec ce mot.
« Je comprends la logique de ce qui arrive »
ne signifie pas :
« Ce qui arrive est juste. »
Et encore moins :
« Les gens l’ont bien mérité. »
L’Histoire n’est pas un tribunal.
Elle ne distribue pas les conséquences proportionnellement à la responsabilité de chacun.
Ceux qui ont décidé ne sont pas nécessairement ceux qui paient.
Et les plus fragiles peuvent parfois supporter davantage les conséquences des choix des autres.
Peut-être faut-il alors distinguer deux choses que l’on confond facilement :
la justice et les conséquences.
Nous faisons des choix, individuellement et collectivement.
Puis nous vivons avec ce qu’ils produisent.
La justice, elle, intervient après les actes.
Elle tente d’établir, de comprendre, d’attribuer une responsabilité et, parfois, de réparer.
Le piège de la dissonance cognitive
Au milieu de cette réflexion, je suis tombé sur une interview du cinéaste et auteur Jay Shapiro.
Il y parle notamment d’intégrité morale.
Pas simplement du fait d’être « quelqu’un de bien ».
Mais de cette relation que nous entretenons avec nous-mêmes.
Quel genre de personne est-ce que je veux être ?
Et surtout :
mes actes correspondent-ils réellement aux valeurs que je prétends défendre ?
C’est là qu’intervient quelque chose de particulièrement intéressant : la dissonance cognitive.
Nous voulons généralement conserver une image cohérente de nous-mêmes.
Je me considère comme honnête.
Puis je fais quelque chose qui entre en contradiction avec cette image.
Une possibilité consiste à reconnaître cette contradiction.
Mais il existe une autre solution, beaucoup plus confortable :
je rationalise.
J’explique.
Je trouve des circonstances exceptionnelles.
Je raconte pourquoi, cette fois-ci, c’était différent.
Et le plus troublant est que cela ne suppose pas nécessairement de mentir consciemment.
Nous pouvons finir par croire sincèrement aux histoires que nous fabriquons pour nous-mêmes.
Le diagnostic qui arrange toujours celui qui le pose
Évidemment, il serait extrêmement tentant d’utiliser cette notion uniquement contre les autres.
Ceux qui pensent différemment de moi sont victimes de dissonance cognitive.
Très pratique.
Je viens alors d’inventer une théorie capable de m’assurer que j’ai toujours raison.
Le véritable intérêt commence lorsque je retourne cette idée vers moi-même.
Quelles histoires est-ce que je me raconte ?
Quelles contradictions est-ce que je préfère ne pas voir ?
Est-ce que j’examine avec la même exigence une information qui confirme mes convictions et une information qui les contredit ?
Suis-je réellement capable d’admettre que je me suis trompé ?
Ou que quelque chose que j’ai défendu hier ne correspond plus à ce que je pense aujourd’hui ?
Peut-être que l’intégrité ne consiste pas à avoir toujours raison.
Peut-être qu’elle consiste davantage à maintenir une certaine cohérence entre ce que je pense, ce que je dis et ce que je fais.
Que valent nos valeurs lorsqu’elles coûtent quelque chose ?
Il est assez facile d’avoir des principes lorsqu’ils ne nous coûtent rien.
Être généreux lorsqu’on possède largement assez.
Être honnête lorsqu’un mensonge ne nous apporterait aucun avantage.
Respecter les autres lorsque personne ne menace notre confort.
Mais que deviennent ces valeurs lorsque la peur arrive ?
Lorsque l’argent manque ?
Lorsque la société devient plus dure ?
Lorsque protéger son propre intérêt exige de fermer les yeux sur quelqu’un d’autre ?
C’est peut-être là qu’on découvre si nos valeurs en étaient réellement.
De l’individu aux institutions
Cette question était déjà présente, sans que je m’en rende pleinement compte, dans 2056.
Dans ce film, j’imaginais des institutions profondément transformées : la propriété, le travail, l’énergie, le pouvoir.
Pas parce que je crois qu’un système puisse fabriquer des êtres humains parfaits.
Au contraire.
L’idée était plutôt de réfléchir à des institutions qui exploiteraient un peu moins ce qu’il y a de pire en nous.
Nous sommes responsables de nos actes.
Mais les systèmes dans lesquels nous vivons créent également des incitations.
Ils récompensent certains comportements.
Ils en pénalisent d’autres.
Ils peuvent rendre certains choix faciles et d’autres extrêmement coûteux.
Alors peut-être qu’une société juste n’est pas une société composée d’êtres humains devenus miraculeusement meilleurs.
Peut-être est-ce simplement une société qui oblige moins souvent ses membres à trahir ce qu’ils considèrent comme juste pour pouvoir continuer à y vivre.
Je n’ai évidemment pas la réponse.
Mais la question m’intéresse de plus en plus.
Avec quoi est-ce que je pèse ?
Plus j’avance dans ce parcours avec les arcanes du Tarot, moins La Justice me semble me demander de juger les autres.
Elle semble me demander quelque chose de beaucoup plus difficile :
avec quoi est-ce que je pèse ?
Avec mes émotions ?
Avec mon intérêt ?
Avec celui de mon groupe ?
Avec les conséquences que j’espère obtenir ?
Avec des principes que j’abandonne lorsqu’ils deviennent gênants ?
Ou avec cette fameuse intégrité morale ?
Et même là, rien n’est simple.
Parce que le juge intérieur lui-même peut se tromper.
Il peut rationaliser.
Il peut fabriquer un récit dans lequel je finis toujours par me retrouver du bon côté.
Peut-être que progresser dans sa capacité de jugement ne signifie donc pas devenir de plus en plus certain de savoir ce qui est juste.
Peut-être est-ce exactement l’inverse.
Comprendre à quel point il est difficile de juger justement.
Je peux observer le monde.
Je peux essayer d’en comprendre la logique.
Je peux dénoncer ce qui me paraît injuste.
Je peux défendre mes valeurs.
Mais je crois que je n’ai plus envie d’être le justicier.
Parce qu’au fond, le seul tribunal sur lequel j’ai réellement une autorité est celui de mes propres actes.
Est-ce que je respecte les valeurs que j’exige des autres ?
Est-ce que je reste juste avec celui qui pense différemment de moi ?
Est-ce que je suis capable de changer d’avis ?
Est-ce que je regarde aussi ce qui dérange mes certitudes ?
Et finalement :
quel genre d’homme est-ce que je veux être ?
L’Amoureux m’a amené au choix.
Le Chariot m’a conduit à la direction.
Et maintenant arrive La Justice.
Pas pour me dire si j’ai pris la bonne route.
Pas pour me donner raison.
Pas pour condamner ceux qui en ont choisi une autre.
Mais peut-être simplement pour poser une balance devant moi et me demander :
qu’est-ce que tu mets dedans ?
Parce qu’avant de peser le monde, il faut peut-être commencer par accepter de se peser soi-même.
Vlog 87 — La Justice, Arcane VIII
Une réflexion personnelle sur le jugement, l’intégrité morale, la dissonance cognitive et cette vieille tentation de vouloir juger le monde avant de commencer par soi-même.
