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Fraude à la Sécu : quand certains centres de santé transforment la carte Vitale en carte bancaire

Saucissonnage des soins, actes fictifs ou inutiles, centres de santé instrumentalisés, sociétés écrans, prête-noms… Une enquête de Micode révèle les mécanismes d’une fraude à l’Assurance Maladie devenue parfois industrielle. Derrière le spectaculaire, une question beaucoup plus politique apparaît : comment un système capable de rembourser presque instantanément des milliards d’euros peut-il rester aussi lent lorsqu’il s’agit de détecter ceux qui le pillent ?

Lorsque l’on parle de « fraude sociale », l’image qui vient généralement à l’esprit est celle de l’assuré qui triche : arrêt maladie frauduleux, fausse déclaration, prestation indûment perçue.

C’est aussi l’image qui domine régulièrement le débat politique.

Mais il existe une autre fraude, beaucoup moins visible et potentiellement beaucoup plus lucrative : celle commise par certains professionnels ou structures de santé.

Dans une enquête de trente-quatre minutes publiée fin septembre 2026, Micode plonge dans cet univers avec des témoignages, des documents et plusieurs caméras cachées.

Son point de départ pourrait presque tenir dans une formule prononcée au cours du reportage : pour certains escrocs, la carte Vitale devient une carte bancaire sur laquelle il suffit de tirer.

La formule est brutale.

Mais derrière elle se cache une mécanique beaucoup plus intéressante que la simple histoire de quelques escrocs particulièrement imaginatifs.

Car ce que révèle surtout cette enquête, ce sont les vulnérabilités structurelles d’un système gigantesque.

La petite fraude n’est pas forcément celle qui coûte le plus cher

Micode commence par rappeler les fraudes les plus connues : faux arrêts maladie, fausses déclarations ou détournements réalisés directement par des assurés.

Puis le reportage change d’échelle.

Dans le fonctionnement ordinaire du système de santé, l’argent circule souvent sans être vraiment visible par le patient. Un médecin, un infirmier, un dentiste, un opticien ou un centre médical transmet des actes à l’Assurance Maladie. Celle-ci rembourse ensuite tout ou partie de la dépense, parfois directement au professionnel.

Le patient n’est donc pas toujours celui qui manipule l’argent.

Et c’est précisément là que se situe une partie importante du risque.

Les chiffres officiels publiés par l’Assurance Maladie donnent à cette intuition une dimension assez spectaculaire.

En 2025, les assurés représentent 53 % des fraudes détectées en nombre de dossiers, mais seulement 16 % des montants.

À l’inverse, les professionnels de santé représentent 28 % des dossiers mais 73 % du préjudice financier constaté.

Autrement dit : beaucoup de petites fraudes d’un côté, beaucoup moins de dossiers de l’autre, mais avec des montants considérablement plus élevés.

Une précision reste cependant indispensable : ces statistiques décrivent les fraudes détectées, pas nécessairement toutes les fraudes réellement commises. Elles renseignent donc autant sur la fraude que sur notre capacité à la découvrir.

Du « saucissonnage » à l’acte fictif

La première méthode présentée dans l’enquête n’a rien d’un scénario de film.

Elle consiste simplement à jouer avec les règles de facturation.

Certains actes médicaux réalisés au cours d’une même séance ne peuvent pas tous être facturés intégralement. Le reportage montre ainsi un dentiste reconnaissant avoir réparti artificiellement plusieurs actes sur différentes dates afin d’obtenir de meilleurs remboursements.

C’est ce que les professionnels appellent le « saucissonnage ».

Les soins existent réellement, mais leur présentation comptable est modifiée pour augmenter la facture adressée à l’Assurance Maladie.

Puis vient l’étape suivante : facturer des actes qui n’ont jamais été réalisés.

Une échographie apparaît soudainement sur une feuille de soins. Des soins infirmiers sont déclarés alors que le patient affirme ne jamais les avoir reçus. Des interventions sont répétées sur le papier à des fréquences difficilement compatibles avec la réalité.

À ce niveau, l’argent n’est plus obtenu en jouant avec une règle complexe.

Le soin lui-même devient fictif.

Le système conserve pourtant encore un garde-fou : le patient.

À condition, bien sûr, qu’il consulte ses remboursements, comprenne les lignes qui apparaissent et décide de les signaler.

Trois conditions qui, mises bout à bout, commencent déjà à ressembler à une clôture dont il manquerait quelques piquets.

2009 : quand une simplification ouvre une brèche

Pour comprendre comment cette fraude peut changer d’échelle, il faut remonter à la loi HPST de 2009.

L’objectif poursuivi à l’époque est parfaitement défendable : faciliter le développement des centres de santé et améliorer l’accès aux soins.

Mais la réforme supprime l’agrément administratif préalable nécessaire à l’ouverture d’un centre de santé.

Ce n’est pas une interprétation rétrospective de l’enquête de Micode. Un rapport de l’Assemblée nationale consacré au sujet le reconnaîtra explicitement plusieurs années plus tard : la procédure d’agrément préalable existant avant 2009 avait bien été supprimée par la loi HPST.

Consulter le rapport de l’Assemblée nationale.

Le problème n’est évidemment pas que les centres de santé seraient par nature frauduleux.

La grande majorité répond à une véritable mission sanitaire.

Le problème apparaît lorsqu’un dispositif conçu autour d’acteurs médicaux est découvert par des entrepreneurs dont la compétence essentielle n’est plus nécessairement la médecine, mais l’optimisation financière.

Le reportage résume brutalement le changement : il devient possible de créer une structure associative, d’employer des professionnels de santé et de recevoir directement des remboursements de l’Assurance Maladie.

À cela s’ajoute progressivement le tiers payant.

Là encore, la logique sociale est évidente : permettre au patient d’accéder aux soins sans devoir avancer l’argent.

Mais une conséquence inattendue apparaît.

Lorsque le patient ne paye plus directement, il regarde aussi beaucoup moins souvent la facture.

Le tiers payant facilite l’accès aux soins. Mais il peut également faire disparaître un témoin économique involontaire : celui qui se demande pourquoi la consultation qu’il vient de recevoir coûte soudainement cent euros.

Alliance Vision : le signal d’alarme

L’un des cas emblématiques de cette dérive est celui du réseau Alliance Vision.

En 2023, l’Assurance Maladie a déconventionné treize centres ophtalmologiques et dentaires du réseau pour cinq ans.

Le préjudice estimé atteignait 21 millions d’euros. Les griefs portaient notamment sur des facturations d’actes fictifs et le non-respect répété des règles de cotation.

L’enquête de Micode revient également sur les montages économiques permettant à certains centres organisés sous forme associative — donc théoriquement sans but lucratif — de transférer de l’argent vers des sociétés commerciales fournissant locaux, matériel ou prestations au centre.

En 2023, le législateur finit par resserrer les boulons.

La loi du 19 mai 2023 rétablit notamment un agrément spécifique pour les activités dentaires, ophtalmologiques et orthoptiques. Elle interdit également à un dirigeant de centre d’exercer certaines fonctions lorsqu’il possède un intérêt direct ou indirect dans une entreprise privée rémunérée par la structure.

Consulter le texte sur Légifrance.

La brèche est donc identifiée.

Reste une question beaucoup plus délicate : peut-on fermer une brèche réglementaire aussi vite que les fraudeurs apprennent à la contourner ?

Quand la fraude devient une industrie

C’est probablement la partie la plus inquiétante de l’enquête.

Les journalistes de Micode affirment avoir enquêté sur plusieurs centres et constaté différentes anomalies : professionnels dont l’identité n’est pas clairement affichée, consultations dans lesquelles aucun ophtalmologue ne semble avoir physiquement examiné le patient alors que des actes médicaux sont facturés, actes apparaissant sur les feuilles de soins sans correspondre à ce que le patient dit avoir reçu.

Le reportage tente ensuite de remonter les structures juridiques : associations, sociétés commerciales, dirigeants officiels, délégations de pouvoir et personnes susceptibles de jouer le rôle de prête-noms.

Il faut ici rester précis : il s’agit des constatations et accusations formulées par l’enquête. Toute responsabilité pénale individuelle doit naturellement être établie par la justice.

Mais le mécanisme décrit est passionnant.

Lorsque la loi interdit qu’une même personne contrôle directement l’association médicale et les sociétés commerciales qui gravitent autour, il suffit potentiellement de dissocier les dirigeants visibles des véritables bénéficiaires du système.

On ne supprime pas nécessairement le montage.

On lui ajoute simplement une couche.

Comme souvent dans les systèmes très réglementés, chaque nouvelle clôture peut engendrer son propre métier de fabricant de tunnels.

L’acte inutile : plus subtil que l’acte fictif

Une autre évolution décrite dans la vidéo mérite particulièrement l’attention.

Facturer un acte inexistant comporte un risque évident.

Un examen a été réalisé ou il ne l’a pas été.

C’est relativement binaire.

Mais que se passe-t-il lorsque l’acte est réellement réalisé… tout en étant médicalement inutile ?

Le reportage présente le cas d’examens pratiqués systématiquement alors que leur indication médicale serait contestable.

La différence paraît subtile, mais juridiquement elle est considérable.

Pour contester un acte fictif, il suffit parfois de démontrer qu’il n’existe pas.

Pour contester un acte inutile, il faut discuter de médecine.

Un médecin pourra estimer l’examen injustifié. Un autre pourra considérer qu’il l’était.

Il faut des dossiers, des experts, des procédures.

Le temps juridique devient alors une partie du modèle économique.

Un ancien salarié interrogé par Micode affirme ainsi qu’une « trame » d’actes devait être facturée et évoque environ 120 patients par jour et par médecin dans le centre où il travaillait. À partir de ces déclarations, les journalistes estiment qu’un seul établissement pourrait générer plusieurs millions d’euros de surfacturation annuelle.

À ce stade, on ne parle plus de fraude artisanale.

On parle de rendement.

58 millions d’euros en cinq mois

Et puis arrive une affaire qui donne une autre dimension au phénomène.

En mars 2026, sept personnes ont été mises en examen dans une enquête concernant dix-huit centres de santé.

Le montant estimé de la fraude : 58 millions d’euros.

Selon les éléments communiqués par la justice et repris par plusieurs médias, le réseau aurait pris le contrôle de centres en difficulté avant d’y générer des facturations fictives. Certains soins auraient notamment été attribués à un dentiste décédé plusieurs années auparavant.

Les patients mentionnés dans les factures n’auraient parfois jamais reçu les soins correspondants, voire ne se seraient jamais rendus dans les centres concernés.

La fraude aurait fonctionné pendant environ cinq mois.

C’est précisément ce que décrit Micode : des centres théoriquement destinés à soigner deviennent de simples véhicules de facturation. Des identités professionnelles sont utilisées, des numéros d’assurés sont mobilisés et des actes apparaissent alors que l’activité médicale réelle peut être inexistante.

Le plus frappant n’est finalement même plus le montant.

C’est la vitesse.

Le contrôle court derrière la fraude

L’Assurance Maladie n’est évidemment pas restée immobile.

En 2025, elle affirme avoir détecté et stoppé 723 millions d’euros de fraudes, soit 15 % de plus que l’année précédente. Les résultats de la lutte antifraude ont triplé depuis 2021.

Les centres de santé sont particulièrement surveillés.

Pour les seules années 2023 et 2024, l’Assurance Maladie indiquait avoir détecté et stoppé plus de 90 millions d’euros de fraudes dans ces structures, et 61 centres avaient déjà été déconventionnés depuis 2023 à la mi-2025.

Consulter les données de l’Assurance Maladie.

On ne peut donc pas sérieusement prétendre que « personne ne fait rien ».

Le problème est ailleurs.

Les réseaux décrits dans l’enquête fonctionnent comme des entreprises très mobiles : création ou reprise de structures, rotation des sociétés, changement de dirigeants, utilisation de prête-noms, déplacement géographique, adaptation permanente aux nouvelles règles.

En face se trouvent des administrations soumises à des procédures, à des contrôles contradictoires, à des recours et, heureusement, à l’État de droit.

L’escroc peut changer de société en quelques jours.

L’administration, elle, doit démontrer pourquoi elle veut la fermer.

C’est une course où l’un roule en moto pendant que l’autre remplit correctement le formulaire permettant de demander les clés de la voiture.

La question politique derrière la fraude

La conclusion de l’enquête est probablement sa partie la plus intéressante.

Car réduire le problème à quelques individus malhonnêtes serait finalement rassurant.

Il suffirait de les arrêter.

Le véritable sujet est beaucoup plus inconfortable : avons-nous construit un système où l’argent circule plus facilement que l’information permettant de vérifier sa légitimité ?

Le paradoxe apparaît d’autant plus brutal dans le contexte budgétaire actuel.

Le déficit de l’ensemble des régimes de base de la Sécurité sociale et du Fonds de solidarité vieillesse s’est établi à 21,6 milliards d’euros en 2025, contre 15,3 milliards en 2024 et 10,8 milliards en 2023.

Consulter les comptes de la Sécurité sociale.

Il serait évidemment absurde d’attribuer ce déficit à la seule fraude. Les dépenses de santé, le vieillissement, les recettes, les politiques d’exonération ou encore la conjoncture économique pèsent autrement plus lourd dans l’équation.

Mais la juxtaposition devient politiquement explosive.

D’un côté, les assurés entendent parler de franchises médicales, de déremboursements, d’arrêts maladie contrôlés et d’économies nécessaires.

De l’autre, on découvre des réseaux capables de détourner plusieurs dizaines de millions d’euros avant d’être stoppés.

Ce contraste nourrit inévitablement la défiance.

Regarder la facture

Peut-être faut-il finalement revenir au geste le plus simple.

Regarder ce qui est facturé en notre nom.

Le tiers payant et la dématérialisation ont rendu le système de santé extraordinairement confortable pour le patient. Mais ils ont aussi rendu le coût du soin presque abstrait.

Nous présentons une carte.

Une machine transmet une information.

Quelque part, une caisse rembourse.

Et chacun repart.

La plupart du temps, heureusement, tout est parfaitement normal.

Mais un système collectif repose toujours sur une forme de vigilance collective.

L’enquête de Micode ne démontre pas que les médecins seraient des fraudeurs, pas davantage que les centres de santé seraient des machines à détourner de l’argent public.

Elle montre quelque chose de plus subtil.

Lorsqu’un système distribue énormément d’argent, automatiquement, rapidement et à grande échelle, il finit nécessairement par attirer ceux qui cherchent ses angles morts.

La véritable question n’est donc peut-être pas : « comment frauder la Sécu ? »

Elle serait plutôt :

combien de temps notre système met-il à comprendre qu’il est en train de se faire frauder ?

Et surtout : pourquoi sommes-nous parfois capables de réclamer quelques euros supplémentaires à un patient beaucoup plus vite que de repérer plusieurs millions qui disparaissent ailleurs ?

C’est sous le capot, comme souvent, que les choses deviennent intéressantes.

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