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La Force — quand la colère révèle nos fractures | Vlog #90

La Force — Vlog 90 de Mat et le Web, colère sociale et société fragmentée

Samedi 17 octobre 2026, j’avais prévu un direct sur les manifestations en France. Je ne l’ai pas fait. Non par manque de choses à dire, mais parce qu’en regardant les images, j’ai fini par me demander si les commenter ne reviendrait pas à participer au spectacle que je voulais justement interroger.

Cette décision m’a conduit vers la onzième lame du Tarot de Marseille, La Force. Non pour distribuer les bons et les mauvais points, mais pour poser une question qui me travaille : que devient notre force collective lorsqu’une société ne semble plus capable de se penser comme un ensemble ?

Le direct que je n’ai pas fait

Il y avait de la colère dans les images que je regardais. Et, je dois le reconnaître, de la colère aussi chez moi. Les affrontements, les dégradations, les poubelles incendiées me rappelaient les Gilets jaunes. J’avais cette impression troublante de retrouver une scène déjà vue, presque huit ans plus tard.

Les raisons de manifester peuvent être parfaitement légitimes. Je comprends les inquiétudes sur le pouvoir d’achat, les services publics, les décisions de l’État et les sacrifices demandés à ceux qui disposent déjà de peu. Mais comprendre une colère ne signifie pas approuver toutes les formes qu’elle prend.

Une vitrine brisée ne change pas une politique publique. Une voiture brûlée ne démontre rien. Et ces images risquent, je le crains, de servir davantage à réclamer un durcissement de la réponse sécuritaire qu’à faire entendre les revendications. C’est une inquiétude, pas la preuve d’une intention préétablie.

Je partage une partie de cette colère. Mais je ne veux pas qu’elle devienne ma seule manière de regarder le monde.

Une société qui se filme en train de manifester

Ce qui m’a le plus frappé, ce sont tous ces bras levés, un téléphone au bout. On filme, on photographie, on diffuse. On est présent dans la rue, mais on prépare déjà l’image qui dira sur les réseaux sociaux : « J’y étais. »

Je ne condamne pas le fait de filmer. Une caméra peut documenter une violence, y compris un abus commis par les forces de l’ordre. Elle peut donner à voir ce que d’autres auraient préféré laisser invisible. Mais elle peut aussi transformer chaque événement en réserve de contenus spectaculaires.

Un cortège qui avance paisiblement n’a pas le rendement visuel d’une poubelle en flammes. Les images les plus diffusées ne sont donc pas nécessairement les plus représentatives. Et moi-même, avec ce direct que je préparais, j’allais peut-être ajouter un commentaire supplémentaire à ce brouhaha.

La question n’est pas seulement ce qui s’est passé dans les rues. C’est aussi ce que nos écrans choisissent de nous montrer du monde.

Jacques Sapir et le sens de « faire bloc »

Dans une intervention sur Fréquence populaire diffusée quelques jours plus tôt, l’économiste Jacques Sapir revenait sur la transmission d’un savoir collectif de la manifestation. Il rappelait qu’un cortège n’est pas une addition d’individus isolés : il repose sur une organisation, une cohésion, une responsabilité partagée.

Je ne reprends pas ici toutes ses recommandations pratiques. Ce qui me touche est son idée de fond : on ne constitue pas une force collective simplement parce qu’on additionne des colères individuelles. Il faut encore un objectif commun, des liens, des règles et une capacité à ne pas se disperser.

Les images que j’ai vues ne suffisent évidemment pas à juger l’ensemble des manifestations. Il existe des cortèges organisés, des participants pacifiques et des revendications précises. Mais elles m’ont amené à une interrogation qui dépasse largement la rue : sommes-nous encore capables de faire bloc dans une société aussi fragmentée ?

Les générations se regardent, mais se comprennent-elles encore ?

Je vois des jeunes défendre leurs conditions d’études et leur avenir. Je vois des générations plus âgées les juger à partir d’images de violences. Je vois des actifs défendre leur travail, des indépendants leur activité, des retraités leur pension, chacun avec ses préoccupations.

Ces préoccupations ne sont pas illégitimes. Le problème commence lorsqu’elles deviennent des mondes séparés, lorsqu’on ne comprend plus que la fragilité de l’un finira par concerner les autres.

Les retraites en donnent un exemple particulièrement clair. On entend souvent : « J’ai cotisé toute ma vie pour ma retraite. » C’est vrai, et les cotisations versées ouvrent des droits. Mais notre système repose principalement sur la répartition : les cotisations des actifs servent à financer les pensions des retraités actuels. Ce principe est rappelé par l’Assurance retraite.

Ce lien entre les générations est une réalité économique et un choix de solidarité. Avec le vieillissement démographique, la question de son financement se pose plus fortement. Il ne s’ensuit pas qu’une seule réforme serait possible, ni que les retraités seraient responsables des difficultés. Le niveau des salaires, l’emploi, la productivité, les règles de financement et la répartition des richesses comptent aussi.

C’est précisément pourquoi la question mérite mieux qu’une guerre entre générations. Pour continuer à partager des droits, il faut encore accepter de penser les responsabilités ensemble.

L’intelligence artificielle, grande absente de nos discussions ?

Un autre bouleversement me frappe : l’intelligence artificielle. Je la pratique dans mon travail de création, d’écriture, de vidéo et de recherche. J’en connais les limites et les erreurs. Mais j’observe aussi, semaine après semaine, la vitesse à laquelle certains outils évoluent.

On débat des retraites, de l’école, du pouvoir d’achat, de la dette et de l’emploi comme si les conditions futures de production et de travail étaient déjà connues. Or elles ne le sont pas.

Selon une étude publiée en mai 2025 par l’Organisation internationale du travail, environ un emploi sur quatre dans le monde est potentiellement exposé à l’IA générative. L’organisme précise que, pour la plupart des métiers, la transformation des tâches paraît plus probable que le remplacement intégral des travailleurs.

Il serait donc imprudent d’annoncer la disparition inévitable de tous ces emplois. Mais il serait tout aussi imprudent de penser que cette technologie ne changera rien aux métiers, à la formation, à la création ou aux rapports économiques.

Si nous produisons différemment demain, comment déciderons-nous de répartir la richesse produite ?

Voilà pour moi une question politique centrale. Qui possédera les outils ? Qui profitera des gains de productivité ? Comment financerons-nous nos solidarités si la place du travail humain change ? On ne peut pas discuter sérieusement de l’avenir en laissant systématiquement ces questions hors champ.

Conserver ou transformer : deux mouvements nécessaires

Depuis quelque temps, j’ai le sentiment que nous nous battons souvent pour retrouver un monde qui n’existe déjà plus sous la forme que nous avons connue. Nous voulons retrouver des sécurités, des certitudes, des habitudes. Et je peux le comprendre.

Mais je crois aussi qu’aucune société ne peut vivre en refusant tout changement. Inversement, une société qui prétendrait tout reconstruire en faisant table rase de son histoire risquerait de perdre jusqu’à ce qui la rend vivable.

Il existe en nous, et dans la vie collective, deux tendances : celle qui veut préserver et celle qui veut transformer. Elles ne sont pas forcément ennemies. Sans mémoire, on recommence les mêmes erreurs. Sans invention, on se fige.

La tension entre elles n’est pas automatiquement heureuse : elle peut aussi produire la paralysie ou la violence. Tout dépend de notre capacité à transformer cette opposition en délibération, en choix et, parfois, en compromis.

Ce qui me préoccupe, ce n’est donc pas seulement l’intensité des désaccords. C’est le sentiment que nous avons de plus en plus de mal à en faire quelque chose de commun.

La Force : puissance, colère ou responsabilité ?

La onzième lame du Tarot de Marseille représente traditionnellement une figure humaine et un lion. On pourrait y voir une invitation à parler de domination, de volonté ou de maîtrise. Mais ce n’est pas ce qui m’a conduit vers elle cette semaine.

J’ai vu des manifestants montrer leur détermination, des forces de l’ordre déployer les moyens de l’État, des responsables politiques défendre leurs décisions. Beaucoup de puissances en présence, beaucoup de démonstrations de force.

Et pourtant, une question demeure : que produisent ces forces lorsqu’elles se rencontrent ? Davantage de justice, davantage de liberté, une société plus capable de décider de son avenir ? Ou simplement une nouvelle confrontation ?

Peut-être confondons-nous parfois la force avec son bruit. Peut-être qu’une société forte n’est pas seulement celle qui sait résister, mais celle qui conserve assez de liens pour transformer ses désaccords en décisions collectives. Ce n’est pas une vérité révélée par le Tarot. C’est la question que son image m’aide aujourd’hui à formuler.

Que faire de notre colère ?

Je ne sais pas comment le monde va évoluer. Je ne connais ni le nombre de métiers que l’IA transformera, ni le modèle social qui sortira des crises actuelles. Et je ne crois pas ceux qui affirment posséder le scénario complet de notre avenir.

En revanche, je sais que la colère existe. Je la comprends parfois, je la ressens moi-même. Et je sais aussi que, si je la laisse devenir mon unique manière de regarder la réalité, elle risque de m’empêcher d’apercevoir ce qui pourrait encore naître.

Ce samedi, j’ai choisi de ne pas faire un direct supplémentaire sur les images de violence. J’ai préféré me demander ce que cette colère révélait de moi, et de notre époque.

Nous avons encore une énergie considérable. Reste à savoir ce que nous allons en faire.

La Roue de Fortune, dans mon précédent vlog, me rappelait que l’Histoire continue de tourner. La Force ne m’apporte aucune recette pour la maîtriser. Elle me laisse plutôt devant une question : serons-nous capables de traverser ensemble ce qui change, sans renier ce qui nous relie ?

Pour prolonger la réflexion

Voir le Vlog 89 — La Roue de Fortune, quand le monde se remet à tourner

Écouter Jacques Sapir sur Fréquence populaire (14 octobre 2026)

Comprendre le système de retraite par répartition — L’Assurance retraite

IA générative et emploi — Organisation internationale du travail, mai 2025

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