Crise climatique, fragilité financière, intelligence artificielle, disparition du travail humain… À première vue, le tableau ressemble à l’inventaire méthodique de tout ce qui pourrait mal tourner. Mais derrière cette accumulation se cache une idée plus intéressante : dans un monde qui change brutalement, ce que nous appelons « prudence » pourrait parfois devenir une stratégie dangereuse. Et si notre principal défi n’était pas d’empêcher le changement, mais d’apprendre à survivre à ce qui vient ?
Il y a des vidéos qui cherchent à prédire l’avenir. Celle-ci préfère manifestement prendre un marteau et taper sur nos certitudes.
Son point de départ est simple : nous vivons entourés de récits d’effondrement. Effondrement climatique. Crise financière. Intelligence artificielle incontrôlable. Déclassement économique. Fin du travail.
Pris séparément, chacun de ces sujets suffit déjà à remplir quelques années de débats télévisés, de rapports d’experts et de conversations anxieuses autour d’un café.
Réunis dans une seule réflexion, ils posent une question autrement plus vertigineuse :
Et si nous étions moins confrontés à une succession de crises qu’à un changement de régime ?
La vidéo assume d’ailleurs son caractère spéculatif. Il ne s’agit pas de présenter une chronologie certaine de l’avenir, mais de relier des phénomènes habituellement étudiés séparément.
Et c’est précisément là qu’elle devient intéressante.
L’effondrement n’est peut-être pas l’exception
Le raisonnement commence très loin de l’intelligence artificielle, de Wall Street ou des data centers.
Il commence avec le vivant.
La majorité écrasante des espèces ayant existé sur Terre ont disparu. Certaines se sont véritablement éteintes. D’autres ont progressivement évolué jusqu’à devenir suffisamment différentes de leurs ancêtres pour que l’espèce initiale soit considérée comme disparue.
L’auteur appelle cette seconde possibilité « la mort par l’exil ».
L’expression est belle.
Une espèce ne meurt pas nécessairement parce qu’elle disparaît physiquement. Elle peut aussi s’éloigner tellement de ce qu’elle était qu’elle finit, en quelque sorte, par quitter sa propre identité.
Cette idée va traverser toute la vidéo.
Car si l’on accepte que la transformation, la rupture et même la disparition soient des phénomènes ordinaires dans l’histoire du vivant, notre regard sur les crises contemporaines change.
Nous raisonnons souvent comme si la stabilité constituait l’état normal du monde.
Elle ne l’est peut-être pas.
La stabilité pourrait simplement être cette courte clairière où une génération humaine installe ses meubles avant que la forêt ne recommence à pousser.
Quand la prudence devient dangereuse
À partir de là apparaît l’une des idées les plus provocatrices de la vidéo.
Nous associons spontanément la prudence à la sécurité.
Être prudent signifie reproduire ce qui a fonctionné. Préserver les institutions existantes. Maintenir les équilibres. Éviter les expériences trop brutales.
Une stratégie parfaitement rationnelle…
Tant que l’environnement reste relativement stable.
Mais lorsqu’un système entre dans une phase de rupture, reproduire ce qui fonctionnait hier peut devenir exactement la mauvaise stratégie.
L’auteur utilise l’image d’une avalanche.
Pendant longtemps, la neige s’accumule sans qu’il ne se passe grand-chose. Puis un seuil est franchi. La transformation devient rapide, brutale et difficilement prévisible.
Dans ces périodes ordinaires, les comportements conservateurs fonctionnent relativement bien.
Dans les périodes extraordinaires, l’innovation devient vitale.
Il transpose ensuite cette logique au débat politique, en opposant schématiquement conservation et progressisme.
La comparaison mérite cependant d’être maniée avec précaution.
Les familles politiques réelles sont évidemment beaucoup plus contradictoires que deux comportements abstraits placés sur une courbe statistique. Une politique dite progressiste peut parfaitement défendre des structures anciennes, tandis qu’une politique conservatrice peut soutenir des ruptures technologiques radicales.
Mais débarrassée de l’étiquette gauche-droite, l’intuition reste intéressante :
Plus l’environnement change rapidement, plus la capacité d’adaptation devient importante.
Darwin, au fond, n’est jamais très loin.
Les premiers innovateurs vivent rarement au paradis
Cette transformation ne signifie pourtant pas que l’innovation améliore immédiatement la vie.
L’exemple choisi est celui de l’agriculture.
Les premières sociétés agricoles ne connaissaient pas nécessairement une existence plus confortable que les populations de chasseurs-cueilleurs qui les avaient précédées.
Alimentation moins diversifiée, maladies infectieuses, dépendance aux récoltes, nouvelles contraintes sociales…
L’innovation peut commencer par être moins performante que le système qu’elle remplace.
Elle survit pourtant lorsqu’elle répond à d’autres contraintes : démographie, occupation du territoire, organisation collective, puissance militaire ou capacité à produire davantage sur le long terme.
Autrement dit :
Une technologie nouvelle n’a pas besoin d’être immédiatement meilleure pour finir par s’imposer.
Voilà une remarque particulièrement intéressante lorsque l’on parle aujourd’hui d’intelligence artificielle.
Nous avons tendance à juger une technologie naissante en comparant ses défauts actuels aux qualités accumulées pendant des décennies par le système existant.
Mais l’histoire technologique n’avance pas toujours en présentant dès le premier jour un produit propre, rentable et parfaitement efficace.
Elle tâtonne.
Elle gaspille.
Elle échoue.
Puis elle apprend.
Climat : empêcher le changement ou apprendre à vivre avec ?
La réflexion se déplace ensuite vers le climat.
L’auteur reconnaît la réalité du changement climatique et la responsabilité des activités humaines, mais déplace la question vers l’adaptation.
Son raisonnement est géopolitique autant qu’écologique : puisque les grandes puissances économiques ne semblent pas vouloir sacrifier leur développement technologique et industriel, une politique fondée uniquement sur la réduction volontaire de l’activité lui paraît insuffisante.
Il en tire une conclusion radicale :
Il faudrait désormais investir massivement dans notre capacité à vivre dans un climat différent.
Infrastructure, énergie, climatisation, agriculture, urbanisme, technologies d’adaptation…
Jean-Marc Jancovici apparaît d’ailleurs dans la vidéo évoquant la nécessité de « faire le deuil » du climat du passé.
La formule est puissante.
Mais elle ne signifie pas nécessairement que toute politique de réduction des émissions serait devenue inutile.
C’est probablement l’un des endroits où il faut garder une distance avec le raisonnement proposé.
Réduire les causes d’un phénomène et s’adapter à ses conséquences ne sont pas forcément deux stratégies incompatibles.
En revanche, une chose semble difficile à contester : considérer que le climat de demain ressemblera simplement à celui d’hier devient lui-même une forme de pari.
La crise financière comme autre rupture possible
Même logique lorsqu’arrive l’économie.
L’auteur estime que l’endettement des États, les tensions sur les taux et les déséquilibres financiers peuvent annoncer une période de rupture.
Il en tire là encore une conclusion patrimoniale : les actifs considérés traditionnellement comme prudents ne seraient pas nécessairement ceux qui résisteraient le mieux à un changement profond du système.
Il évoque notamment le bitcoin, certains investissements immobiliers ou encore la puissance de calcul informatique.
Cette partie demande cependant une vigilance particulière.
La vidéo n’est plus seulement analytique : son auteur explique lui-même investir dans la puissance de calcul et fait la promotion de son projet Promessia.
Autrement dit, l’analyse générale et l’intérêt économique personnel se croisent explicitement.
Cela ne suffit évidemment pas à invalider un raisonnement.
Mais cela constitue une information essentielle pour celui qui l’écoute.
Un discours sur l’avenir est toujours plus facile à examiner lorsque l’on regarde également où celui qui le prononce a placé ses propres jetons.
Puis arrive l’intelligence artificielle
C’est ici que la vidéo change véritablement de dimension.
Car l’IA ne serait pas simplement une innovation supplémentaire.
Elle pourrait modifier le mécanisme économique qui accompagnait jusqu’ici les précédentes révolutions technologiques.
La machine à vapeur a remplacé une partie de la force humaine.
Le tracteur a supprimé une quantité considérable de travail agricole.
L’ordinateur a automatisé des calculs.
Mais dans tous ces cas, l’être humain restait nécessaire quelque part dans la chaîne.
La machine amplifiait sa capacité de production.
L’hypothèse examinée ici est différente.
Que se passe-t-il lorsqu’une technologie ne complète plus l’intelligence humaine mais commence à la remplacer ?
Chaque unité supplémentaire de puissance de calcul pourrait alors produire davantage de connaissances, de services et de décisions tout en diminuant simultanément la valeur économique de certaines activités humaines.
On ne parle plus seulement d’automatisation.
On parle d’un déplacement du lieu même où se crée la valeur.
Et si la valeur remontait vers la machine ?
C’est sans doute l’hypothèse économique la plus intéressante de toute la vidéo.
Imaginez une économie dans laquelle intelligence artificielle et robotique peuvent produire avec une autonomie croissante.
L’agriculteur ne pilote plus seulement un tracteur.
Le système décide lui-même quand planter, irriguer et récolter.
Le développeur ne programme plus simplement avec un assistant.
L’agent logiciel développe lui-même.
L’entreprise ne confie plus une tâche à un salarié utilisant une IA.
Elle confie directement la tâche à l’IA.
Dans ce scénario, la puissance de calcul cesse d’être simplement un outil.
Elle devient un moyen de production autonome.
La valeur économique pourrait alors progressivement quitter le travail humain pour remonter vers les infrastructures capables d’exécuter ces intelligences : processeurs, mémoire, centres de données, énergie et réseaux.
L’auteur va jusqu’à imaginer une économie où 90 % des emplois seraient remplacés.
Ce chiffre n’est pas une prévision : il reconnaît lui-même son caractère arbitraire.
Il s’agit d’une expérience de pensée.
Mais elle oblige à poser une question autrement plus importante que le pourcentage retenu :
Que devient une société dans laquelle l’être humain n’est plus indispensable à la production ?
La vieille promesse de la « destruction créatrice »
À chaque révolution industrielle revient la même réponse.
La technologie détruit certains métiers mais en crée de nouveaux.
C’est la fameuse destruction créatrice associée à Schumpeter.
Et jusqu’à présent, l’histoire lui a largement donné raison.
La mécanisation agricole n’a pas provoqué la disparition du travail.
Les sociétés ont déplacé leurs activités vers l’industrie puis les services.
Mais l’intelligence artificielle pose une difficulté particulière.
Après avoir automatisé les muscles, nous automatisons progressivement certaines fonctions du cerveau.
Si la machine devient capable d’effectuer aussi bien le travail manuel que le travail intellectuel, vers quelle nouvelle activité humaine l’emploi pourrait-il se déplacer ?
Nous n’avons pas encore la réponse.
Peut-être apparaîtra-t-elle.
Peut-être inventerons-nous de nouvelles activités dont nous ne soupçonnons pas encore l’existence.
Mais prétendre que cela se produira nécessairement simplement parce que cela s’est toujours produit reviendrait justement à tomber dans le travers dénoncé au début de la vidéo :
Supposer que demain fonctionnera comme hier.
2028, 2030, 2035 : la frontière entre scénario et prophétie
L’auteur pousse ensuite son raisonnement beaucoup plus loin.
Il imagine des agents artificiels capables de travailler de manière autonome pendant des périodes toujours plus longues.
Quelques heures aujourd’hui.
Puis des jours.
Des semaines.
Des mois.
Si cette progression se poursuivait, une part immense des tâches actuellement réalisées par les humains deviendrait potentiellement automatisable.
La vidéo esquisse alors une chronologie allant de la fin des années 2020 au milieu des années 2030, jusqu’à une hypothétique « singularité » : le moment où les transformations deviendraient suffisamment rapides pour que toute prévision sérieuse du monde suivant devienne impossible.
À ce stade, il faut être clair.
Nous quittons le domaine du constat pour entrer pleinement dans celui de la prospective.
Personne ne sait si les performances actuelles de l’IA continueront de progresser au même rythme.
Des limites techniques, énergétiques, économiques ou simplement conceptuelles peuvent ralentir cette évolution.
Mais l’auteur fait justement de cette incertitude un élément de son raisonnement.
Selon lui, nous n’aurions pas besoin d’attendre cinquante ans pour commencer à savoir quel scénario se dessine.
Les prochaines années pourraient suffire pour observer si les agents autonomes franchissent réellement plusieurs ordres de grandeur dans la durée et la complexité des tâches qu’ils peuvent accomplir.
Extinction ou « mort par l’exil » ?
Et nous revenons alors au début.
Aux espèces.
À l’évolution.
À cette étrange idée de « mort par l’exil ».
Car si l’intelligence artificielle finit réellement par dépasser profondément les capacités humaines, certains chercheront probablement à continuer la course en augmentant leurs propres capacités.
- Interfaces cerveau-machine.
- Implants.
- Prothèses cognitives.
- Hybridation avec l’IA.
- Transhumanisme.
L’humanité pourrait alors emprunter deux chemins.
Une partie resterait biologiquement humaine.
Une autre s’éloignerait progressivement de cette condition.
Jusqu’à quel point ?
Personne n’en sait rien.
Mais la question est vertigineuse.
Si nos descendants deviennent tellement transformés qu’un humain d’aujourd’hui ne pourrait plus véritablement les considérer comme semblables à lui, l’humanité aurait-elle disparu ?
Ou aurait-elle simplement évolué ?
Nous retrouverions alors cette deuxième forme de disparition évoquée au début :
Non pas mourir, mais devenir autre.
Et si l’IA ne nous exterminait pas… mais nous quittait ?
La vidéo se permet ensuite une dernière pirouette de science-fiction.
Nous imaginons presque toujours une intelligence artificielle supérieure sous la forme d’un Terminator.
Elle nous domine.
Elle nous combat.
Elle nous détruit.
Mais pourquoi une intelligence radicalement supérieure continuerait-elle éternellement à se battre avec nous ?
Peut-être finirait-elle simplement par poursuivre des objectifs tellement différents des nôtres que nous cesserions d’être véritablement en compétition.
La référence au film Her est particulièrement pertinente.
Les intelligences artificielles n’y exterminent pas l’humanité.
Elles partent.
Elles évoluent vers une forme d’existence devenue inaccessible aux humains.
L’auteur relie même cette hypothèse au paradoxe de Fermi : peut-être ne voyons-nous aucune civilisation extraterrestre avancée non parce qu’elles se sont toutes détruites, mais parce que les civilisations suffisamment évoluées deviennent tout simplement impossibles à percevoir pour celles qui les précèdent.
Là, naturellement, nous sommes en pleine spéculation.
Mais parfois la science-fiction constitue justement un laboratoire très efficace pour poser les questions que le présent ne sait pas encore formuler.
Le monde ancien ne reviendra peut-être pas
Au terme de ces quarante minutes, la question n’est finalement pas de savoir si toutes les hypothèses avancées vont se réaliser.
Il y a de bonnes raisons d’en douter.
Certaines extrapolations sont extrêmement audacieuses.
Certains raisonnements économiques demanderont à être confrontés aux faits.
Et la proximité entre certaines analyses et les investissements personnels de l’auteur mérite d’être gardée à l’esprit.
Mais une idée demeure.
Nous passons beaucoup de temps à essayer de savoir comment préserver le monde que nous connaissons.
- Nos emplois.
- Notre climat.
- Nos institutions.
- Nos modèles économiques.
- Notre place particulière au sommet de l’intelligence terrestre.
Et si la question décisive devenait progressivement différente ?
Que voulons-nous préserver lorsque tout ne peut pas l’être ?
Nos technologies ?
Notre niveau de vie ?
Notre autonomie ?
Notre humanité biologique ?
Notre capacité politique à décider ?
Ou simplement une certaine manière d’habiter le monde ?
Il y a quelque chose d’étrangement inconfortable dans cette époque.
Nous disposons d’outils capables d’accélérer les transformations comme jamais auparavant, tout en continuant souvent à prendre nos décisions collectives comme si le décor allait rester immobile.
Peut-être l’intelligence artificielle atteindra-t-elle un plafond.
Peut-être la prochaine crise financière restera-t-elle une crise parmi d’autres.
Peut-être réussirons-nous à stabiliser certaines transformations climatiques.
Peut-être pas.
Mais il existe une autre certitude, plus modeste.
Nous ne pourrons pas empêcher le monde de changer simplement parce que le changement nous déplaît.
La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si un effondrement arrive.
Elle est de savoir ce que nous serons capables de devenir lorsqu’un équilibre auquel nous étions habitués disparaîtra.
Car entre survivre et rester identique, l’histoire du vivant semble avoir choisi depuis longtemps.
Et elle n’a jamais promis de nous demander notre avis.
