MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

La genèse de Mat et le Web : naissance d’un regard

Mat et le Web n’est pas né d’un plan. Le projet s’est construit progressivement : une webtélé locale à Millau, une marionnette extraterrestre animée en stop-motion, un blog ouvert en 2015, puis des vlogs, des articles et des émissions. Retour sur la naissance d’un regard devenu, au fil du temps, un média personnel et indépendant.

Mat et le Web n’est pas né d’un plan parfaitement tracé.

Le projet s’est construit lentement, à travers des vidéos bricolées, une émission locale, une marionnette extraterrestre, un blog foisonnant, des vlogs, des articles et des émissions en direct. Derrière ces formes successives, une même volonté : utiliser les images et Internet pour regarder le monde depuis un léger pas de côté.

Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une entreprise : une idée lumineuse, une date fondatrice, un nom griffonné sur un carnet et, dès le lendemain, une direction parfaitement définie. La réalité est moins propre. Elle est aussi plus intéressante : faite d’essais, d’interruptions, de maladresses techniques, de changements de vie et d’intuitions dont je n’ai compris la portée que des années plus tard.

Avant d’être un site, Mat et le Web a été une manière de faire. Avant d’être une manière de faire, il a été une manière de regarder. Et avant même que Mat existe, il y avait déjà des images.

Apprendre en fabriquant

En 2007, je pratiquais déjà la vidéo, mais c’est à cette période qu’elle a pris une place plus régulière dans ma vie.

Pas d’école de cinéma, pas de studio, pas d’équipe suspendue à mes décisions artistiques. La réalité tenait dans une pièce qui servait à la fois de bureau et de chambre, avec un ordinateur, des logiciels à apprendre sur le tas, un appareil photo numérique et beaucoup de curiosité.

Je m’amusais avec 3ds Max, un logiciel de création en trois dimensions. Je montais avec Adobe Premiere. J’essayais des mouvements, des effets, des raccords et de petites animations.

J’essayais : c’est probablement le mot le plus juste pour cette période.

Je n’avais pas de manifeste et je ne savais pas que ces expérimentations formeraient un jour les racines d’un projet. Je fabriquais des images parce que j’avais besoin de faire quelque chose avec ce que je voyais, ce que je ressentais et ce que je découvrais. J’apprenais seul, en regardant le travail des autres et en recommençant lorsque le résultat ne ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé. Ce qui arrivait souvent.

Cette méthode autodidacte a ses limites : des lacunes, des détours inutiles et certaines habitudes qu’une formation sérieuse aurait probablement évitées. Mais elle installe aussi un autre rapport à la technique. Le logiciel cesse d’être un simple outil pour devenir un territoire à explorer. Une erreur ouvre parfois une piste, une contrainte impose une esthétique et le manque de moyens oblige à chercher sa propre solution plutôt que la solution recommandée.

C’est dans ce terrain imparfait que les premières graines de Mat ont commencé à pousser, sans que je le sache encore.

Le Cabinet de Curiosités

En 2009, j’ai rejoint Ma télé, la télé des autres, une webtélé locale et artisanale née à Millau. J’y intervenais comme chroniqueur, avec ma propre émission : Le Cabinet de Curiosités.

Entre 2009 et 2011, une quinzaine de numéros ont vu le jour, réunissant des sujets qui, à première vue, n’étaient pas faits pour cohabiter : rencontres locales, littérature, animation, images anciennes, légendes, cartes, archives audiovisuelles, spiritualité, questions sociales et objets culturels difficiles à classer.

Un cabinet de curiosités, en somme.

Je choisissais largement les sujets au feeling. Je préparais, je tournais et je montais moi-même, sans stratégie éditoriale conçue pour conquérir un segment d’audience soigneusement identifié. L’audience, d’ailleurs modeste, réglait assez efficacement la question du segment.

Mais quelque chose d’essentiel se mettait en place : le montage devenait une manière de relier des éléments éloignés. Dans un même univers éditorial, une rencontre filmée à Millau pouvait côtoyer une archive ancienne, une œuvre littéraire, une légende attachée au territoire ou une animation découverte sur Internet. Le local cessait d’être isolé du reste du monde. Il pouvait devenir une porte d’entrée vers autre chose.

Internet, à cette époque, ressemblait à une immense bibliothèque désordonnée : films expérimentaux, créations artisanales, archives oubliées, artistes inconnus et fragments de culture échappés des grands circuits de diffusion. Il fallait fouiller, trier, conserver et transmettre.

Cette fonction de passeur est restée au cœur de mon travail. Je ne voulais pas seulement produire mes propres images. Je voulais aussi montrer celles qui risquaient de disparaître dans le flux général, attirer l’attention sur des œuvres ou des personnes qui ne bénéficiaient pas d’une grande visibilité.

Le Cabinet de Curiosités n’était pas encore Mat et le Web. Mais le goût des chemins secondaires, l’intérêt pour les récits marginalisés, le mélange entre création personnelle et transmission, ainsi que la volonté de regarder au-delà de ce qui est présenté comme important étaient déjà là, en germe, sans nom pour les désigner.

La parenthèse de la librairie

Vers 2010 ou 2011, plusieurs changements personnels et professionnels m’ont conduit à quitter Millau pour Paris. Le Cabinet de Curiosités est devenu plus personnel, plus instable aussi. Le quinzième épisode, achevé en 2011, porte les traces de cette transition. Un seizième numéro a été envisagé. Il n’a jamais été terminé.

Entre 2011 et 2013, j’ai travaillé comme vendeur dans une librairie.

Cet emploi était alimentaire.

Il ne constituait pas une nouvelle vocation, encore moins la naissance secrète de Mat entre deux rayonnages. L’image du petit extraterrestre surgissant derrière un traité de philosophie serait séduisante, rétrospectivement, mais je n’en ai aucun souvenir.

La librairie représente surtout une période de ralentissement créatif. Les expérimentations ne disparaissent pas nécessairement. Elles cessent simplement d’occuper la même place dans une vie qu’il faut, d’abord, faire tenir debout.

Cette parenthèse rappelle une réalité souvent effacée des récits de création : les projets ne progressent pas continuellement. Ils connaissent des silences, des emplois alimentaires, des bifurcations et des périodes où l’énergie disponible sert d’abord à vivre, et non à créer.

Mat a attendu que le terrain soit de nouveau disponible.

Donner un corps à Mat

Autour de 2013, le projet commence réellement à prendre forme. Mat devient un personnage, puis une marionnette : un extraterrestre découvrant la Terre, la nature, les animaux et les humains.

Un être venu d’ailleurs regarde notre monde sans tenir nos habitudes pour naturelles. Il ignore nos règles, nos institutions et nos certitudes. Il observe ce que nous ne remarquons plus, à force de ne plus le voir.

Ce regard introduit une distance, mais pas celle d’un juge placé au-dessus des humains. Mat lui-même est fragile, maladroit et incomplet. Il découvre plus qu’il ne juge, et c’est cette maladresse qui le rend habitable.

Pour le faire vivre, j’ai choisi la stop-motion : déplacer légèrement un personnage entre chaque photographie, jusqu’à ce que la succession des images produise un mouvement. Le moindre geste s’y décompose. La moindre erreur peut obliger à recommencer une séquence entière. Sans le vouloir, la technique impose son propre rythme, à contre-courant de presque tout le reste.

Les premières aventures de Mat sont fabriquées avec des moyens artisanaux, et l’écart entre l’univers imaginé et les conditions matérielles de sa réalisation est considérable.

C’est précisément dans cet écart que le personnage trouve son identité. Mat ne ressemble pas à une créature industrielle conçue par une armée de spécialistes. Il porte les traces de sa fabrication. Il ne vient pas seulement d’une autre planète : il vient d’un atelier.

Mat et les Humains

Le projet prend le nom de Mat et les Humains.

Entre 2013 et 2015, Mat devient le protagoniste d’un univers audiovisuel. Il traverse le système solaire, arrive sur Terre et rencontre progressivement le monde vivant.

La nature occupe une place importante dans ces premiers récits. Mat observe les plantes, les animaux, la montagne et les rythmes du monde naturel avant d’essayer de comprendre les humains.

Pour observer une société, il faut parfois en sortir un moment. La nature offre un autre rythme. Elle rappelle que le réel ne se limite pas aux écrans, aux discours et aux tendances numériques. Les arbres ont la délicatesse de ne pas envoyer de notification lorsqu’ils poussent.

Un film muet en noir et blanc, publié en 2015, pousse cette recherche vers une forme plus cinématographique et symbolique. Mat y devient davantage qu’une mascotte. Il commence à porter un regard.

Je ne le considère pourtant pas encore, à cette période, comme un alter ego ou comme le fondement d’une future identité éditoriale. Il est d’abord un personnage de fiction qu’il faut dessiner, fabriquer, animer et confronter au monde. Il serait artificiel de lui attribuer dès sa naissance toutes les significations qu’il prendra plus tard.

Mais les graines sont là.

Ouvrir l’atelier sur le Web

En mars 2015, le blog Mat et les Humains est lancé.

Il ne sert pas seulement à présenter les aventures de la marionnette. Il devient vite un espace plus large : portfolio, journal de création, revue culturelle et carnet de recherche.

J’y partage des films d’animation, des artistes, des procédés de fabrication, des marionnettes, des armatures, des décors, des créations personnelles et des découvertes faites sur Internet.

Le blog fonctionne comme un atelier dont la porte serait restée ouverte. On y voit les œuvres terminées, mais aussi les essais, les outils, les influences, les projets abandonnés et les idées encore mal définies.

Cette profusion peut sembler désordonnée. Elle l’est probablement, et elle correspond à ma manière de travailler. Je ne pars pas toujours d’une théorie formulée à l’avance. J’accumule des matériaux, des images, des lectures et des questions. Une cohérence apparaît ensuite, parfois longtemps après, presque malgré moi.

Le Web devient ainsi moins un canal de diffusion qu’un espace de création à part entière.

Quand Christophe entre dans le cadre

À partir de la fin de l’année 2017 et durant les années suivantes, la forme du projet évolue. La fiction et la stop-motion ralentissent. Les vlogs prennent davantage de place. Je passe progressivement devant la caméra.

Mat devient moins visible physiquement, mais le déplacement du regard qu’il avait rendu possible demeure.

C’est l’un des paradoxes de cette histoire : à mesure que la marionnette s’efface de l’écran, son influence se fait plus profonde.

Je commence à parler plus directement de création, de solitude, d’Internet, de société, de technologie, de spiritualité et du rapport aux médias. Le blog n’est plus seulement consacré à l’animation. Il devient un lieu d’observation plus personnel.

La frontière entre le personnage et son créateur se déplace. Mat n’est plus uniquement celui que je manipule devant une caméra. Il devient une manière de poser les questions, une présence symbolique, parfois un double suffisamment extérieur pour m’aider à regarder mes propres contradictions.

La marionnette avait été créée pour observer les humains. Peu à peu, elle m’obligeait aussi à observer celui qui l’avait fabriquée.

De Mat et les Humains à Mat et le Web

Le passage vers Mat et le Web correspond à un déplacement du centre de gravité, plus qu’à un simple changement de nom.

Le projet ne raconte plus seulement les découvertes d’un extraterrestre confronté aux humains. Il s’intéresse désormais à l’environnement dans lequel se construit une grande partie de notre perception du monde : Internet.

À la fois bibliothèque, place publique et décharge où scintillent, de temps en temps, de véritables trésors, Internet donne accès à une quantité extraordinaire de connaissances et permet à des créateurs indépendants de diffuser leur travail. Mais il amplifie aussi la propagande, la manipulation, les effets de foule et la dépendance à l’immédiateté.

Ce qui demeure, à travers ce changement de nom : la curiosité, le regard extérieur, le montage comme manière de relier, l’attention aux récits qui passent inaperçus, l’indépendance et le goût des marges.

Ce qui change : je suis désormais davantage dans le cadre que Mat lui-même. La fiction laisse plus de place à l’observation directe. Les humains ne sont plus seulement regardés depuis une autre planète, mais à travers l’écran qui les relie entre eux.

Mater le Web, ce n’est donc pas seulement regarder des vidéos ou suivre l’actualité. C’est observer comment les récits circulent, comment les opinions se forment, comment certaines informations deviennent visibles pendant que d’autres disparaissent sous le bruit.

Le nom conserve le personnage d’origine tout en élargissant son territoire. Mat n’est plus seulement face aux humains. Il est aussi face à la machine à travers laquelle les humains se montrent, se racontent, s’affrontent et parfois se dissimulent.

Un observatoire incarné

Au fil des années, Mat et le Web s’est développé sous plusieurs formes : vidéos, vlogs, articles, rencontres, reportages, podcasts, documentaires et émissions en direct. Le projet s’est progressivement transformé en média personnel.

L’expression peut sembler contradictoire. Un média évoque d’ordinaire une organisation, une rédaction, des budgets et des réunions dont personne ne comprend tout à fait l’utilité.

Mat et le Web repose au contraire sur une démarche indépendante et incarnée, où le regard n’est pas dissimulé derrière une prétendue neutralité absolue.

Cela ne signifie pas que tout doive tourner autour de moi. Cela signifie que je choisis les sujets, que je les filme, que je les écris, que je les monte et que je les interprète depuis une expérience particulière.

Cette position implique une responsabilité : distinguer les faits, les analyses, les hypothèses et les intuitions, plutôt que de les présenter comme une seule et même matière.

L’indépendance ne garantit pas la vérité. Elle protège seulement un espace où il reste possible de chercher, sans recevoir chaque matin la ligne éditoriale d’un service de communication.

Le projet s’intéresse aujourd’hui à la société, à la géopolitique, aux médias, à la technologie, à la création, à la spiritualité et à la nature. Des sujets qui peuvent sembler éloignés, mais que relie une même question : qu’est-ce qui façonne notre regard sur le monde ?

En 2026, la refonte de Mat et le Web a permis de clarifier cette identité. Le site se présente désormais comme un observatoire incarné du Web, avec une promesse simple : Mater le Web pour regarder le monde autrement.

Une formule qui rassemble enfin les différentes étapes d’un chemin commencé près de vingt ans plus tôt.

Regarder autrement

La caméra, le montage, le Cabinet de Curiosités, la stop-motion, Mat et les Humains, les vlogs, les articles et les émissions ne sont pas des projets séparés, mais les étapes d’un même apprentissage.

Filmer m’a appris à cadrer.

Monter m’a appris à relier.

La stop-motion m’a appris la patience.

Internet m’a appris que l’accès à l’information ne produit pas automatiquement la compréhension.

Mat m’a appris l’utilité du regard extérieur.

Mat et le Web est né de cette accumulation. Ce n’est pas une institution qui observerait le monde depuis une tour protégée. C’est un atelier ouvert, avec ses outils, ses archives, ses hésitations et ses chantiers encore en cours.

Mat, lui, n’a pas disparu. Il s’est transformé.

Le petit extraterrestre fabriqué pour découvrir les humains est devenu une présence discrète à la périphérie de mon regard. Il me rappelle qu’une société peut rendre ses habitudes tellement familières qu’elles finissent par devenir invisibles.

Pour continuer à voir, il faut parfois se déplacer légèrement.

Non pour fuir le monde.

Mais pour essayer, enfin, de le regarder autrement.