Retour annoncé des Gilets jaunes, crise de la représentation politique, avenir de l’Europe, société post-travail, 11-Septembre… Derrière des sujets apparemment dispersés, ce Live #19 avec Manuel Domingues finit par tourner autour d’une seule question : que reste-t-il de la souveraineté populaire lorsque la confiance dans les institutions, les médias et les récits officiels commence à se déliter ?
Il fallait bien une « salle de crise ».
Pour ce dix-neuvième Live de Mat et le Web, Manuel et moi nous retrouvons dans notre nouveau décor : briques, lumière chaude, vieux cuir et affiches aux murs. Une salle de crise sans écrans géants ni généraux penchés sur des cartes militaires.
Ici, la crise est surtout celle des récits, des institutions et de notre capacité collective à comprendre ce qui est en train de se passer.
Et ce soir-là, la conversation va rapidement prendre cette direction.
17 octobre : vraiment le retour des Gilets jaunes ?
Un appel circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux : rendez-vous le samedi 17 octobre 2026.
Le symbole du gilet jaune réapparaît. La hausse des carburants, le coût de la vie et un ras-le-bol social général lui fournissent un terreau familier.
Mais l’origine du mouvement reste beaucoup moins claire que ne le laisse penser l’expression « retour des Gilets jaunes ».
Des recherches récentes ont remonté la circulation du mot d’ordre jusqu’à de jeunes comptes TikTok, sans retrouver à son origine les principales figures historiques du mouvement ni une organisation syndicale clairement identifiée.
Et c’est précisément cette ambiguïté qui intéresse Manuel.
Ancien Gilet jaune lui-même, il se méfie immédiatement d’un mouvement auquel on aurait déjà donné une date, un calendrier et presque un mode d’emploi.
Une révolution programmée dans Google Agenda reste, il faut le reconnaître, une curieuse révolution.
Pour Manuel, le fait que certains grands médias se soient rapidement emparés de l’appel doit inciter à la prudence. Là où le mouvement de 2018 avait souvent été traité avec hostilité, voilà que sa possible réactivation devient soudain un sujet abondamment relayé.
Il y voit le risque d’une colère canalisée plutôt qu’une insurrection spontanée.
Je suis moins catégorique.
Parce qu’une fois plusieurs milliers de personnes dans la rue, personne ne maîtrise nécessairement ce qui arrive ensuite. Le pouvoir peut vouloir contrôler la colère ; la colère peut également déborder le cadre qu’on lui avait préparé.
Nous nous retrouvons cependant sur un point : quelque chose travaille profondément la société française.
Le problème n’est peut-être pas le 17 octobre.
Le problème est de savoir pourquoi une date lancée sur TikTok peut rencontrer aussi rapidement autant d’écho.
Une colère qui ne sait plus où aller
Notre échange quitte alors les seuls Gilets jaunes pour toucher quelque chose de plus profond : la crise de la représentation politique.
Manuel défend une thèse radicale.
Selon lui, manifester sur des parcours autorisés, voter périodiquement puis attendre le prochain scrutin ne suffit plus. Il estime que le système représentatif s’est progressivement refermé sur lui-même et défend l’idée d’une démocratie beaucoup plus directe, appuyée sur les droits constitutionnels et sur une reprise de contrôle par les citoyens.
Je partage une partie du constat, pas nécessairement toutes ses conclusions.
Parce qu’entre l’idée séduisante d’un peuple qui « reprend le pouvoir » et la réalité institutionnelle, juridique et humaine, il existe une forêt entière — avec quelques ronces.
Mais la question mérite d’être posée.
Que signifie encore le mot démocratie lorsque des millions de citoyens ont la sensation que les décisions essentielles leur échappent ?
La Constitution ?
Les traités européens ?
Les marchés financiers ?
Les administrations ?
Les gouvernements ?
Les médias ?
Les grandes entreprises ?
Les lobbies ?
Tout cela forme aujourd’hui un système tellement imbriqué que la question classique « qui gouverne ? » devient finalement beaucoup moins naïve qu’elle n’en a l’air.
Europe : sortir, rester… ou assister à sa transformation ?
La discussion se déplace naturellement vers l’Union européenne.
Manuel considère que la restauration d’une souveraineté française implique une rupture avec l’organisation européenne actuelle. Il critique aussi bien le RN que la gauche radicale, qu’il considère enfermés dans un cadre institutionnel qui limiterait de toute façon leur marge de manœuvre.
Il cite François Asselineau comme représentant d’une stratégie explicitement fondée sur une sortie de l’Union européenne.
Ce point donne lieu à un désaccord intéressant entre nous.
Je pose une autre hypothèse : et si la question de « sortir de l’Europe » devenait secondaire parce que l’Europe elle-même était amenée à changer profondément sous la pression des événements économiques et politiques ?
Le continent traverse une période de tensions économiques, énergétiques, militaires et électorales. Mais cela ne signifie pas mécaniquement sa disparition.
Ce qui m’intéresse davantage est la vitesse à laquelle les positions peuvent évoluer lorsque les circonstances changent.
Un parti qui défend aujourd’hui une politique peut en adopter une autre demain si le contexte économique, social ou géopolitique est bouleversé.
La politique est parfois idéologique.
Elle est souvent beaucoup plus opportuniste.
Et si, plutôt que prévoir l’effondrement, on imaginait l’après ?
C’est probablement le moment où le Live change le plus radicalement de direction.
Je raconte à Manuel une expérience réalisée quelques jours auparavant.
Plutôt que demander une nouvelle fois à l’intelligence artificielle de prévoir tout ce qui pourrait mal tourner, j’ai décidé de lui poser une autre question :
À quoi pourrait ressembler le monde en 2056 si, après les crises, nous avions réussi à reconstruire quelque chose ?
Nous avons imaginé une fiction.
L’intelligence artificielle contribue à découvrir une source d’énergie propre, abondante et presque illimitée.
Évidemment, tout commence mal.
États et entreprises tentent d’abord d’en prendre le contrôle. La découverte qui pourrait libérer l’humanité devient un nouvel objet de pouvoir.
Puis viennent les guerres, les crises, l’effondrement d’une partie des anciennes structures.
Mais pendant ce temps, l’automatisation continue.
Les robots produisent.
Les intelligences artificielles organisent et assistent.
Et une question finit par devenir impossible à éviter :
Si les machines produisent une part toujours plus importante de ce dont nous avons besoin, pourquoi faudrait-il encore obligatoirement posséder un emploi pour obtenir le droit de vivre ?
Dans ce monde fictif apparaît donc une forme de revenu universel et, plus largement, une garantie collective des besoins essentiels.
Le travail ne disparaît pas.
Mais il cesse progressivement d’être la condition préalable à l’existence sociale.
La question qui change tout : qui gouverne ?
C’est là que cette petite expérience de science-fiction devient franchement politique.
Je demande à l’IA quel système de gouvernement pourrait fonctionner dans ce monde.
Sa proposition m’intéresse.
D’abord, la politique cesse d’être une carrière.
On ne passe plus quarante ans à devenir conseiller municipal, député, ministre puis sénateur avant de rédiger ses mémoires.
Les fonctions sont courtes.
Temporaires.
Certains citoyens sont élus.
D’autres sont tirés au sort.
Des commissions associent des citoyens ordinaires aux décisions.
Et surtout, les décisions sont prises au niveau le plus proche possible de ceux qu’elles concernent.
Pourquoi Paris devrait-il déterminer systématiquement la manière dont Millau organise sa vie locale ?
Pourquoi une structure centrale devrait-elle réglementer ce qu’une communauté peut parfaitement décider elle-même ?
Cela ne supprime pas l’État.
Cela change la direction du pouvoir.
Au lieu de descendre constamment du sommet vers la base, il remonte davantage de la base vers le sommet.
Et cette idée rejoint étrangement notre discussion précédente sur les Gilets jaunes.
Peut-être que derrière une partie de la colère contemporaine se trouve précisément cela :
le sentiment de ne plus avoir prise sur ce qui nous concerne directement.
Puis arrive le 11-Septembre
Après l’utopie de 2056, nous choisissons naturellement un sujet beaucoup plus reposant : le 11 septembre 2001.
Vingt-cinq ans après les attentats, Internet continue évidemment à fouiller l’événement.
Quelques jours auparavant, Thierry Meyssan avait accordé une longue interview revenant sur sa lecture du 11-Septembre et de ses conséquences géopolitiques.
C’est moins la recherche d’une nouvelle « théorie définitive » qui m’intéresse que ce phénomène persistant :
un quart de siècle plus tard, une partie du public ne considère toujours pas le dossier comme clos.
Manuel va beaucoup plus loin que moi.
Il considère depuis longtemps que le récit généralement admis du 11-Septembre ne tient pas et développe plusieurs arguments concernant les avions, les trajectoires, les effondrements des tours, le Pentagone, le vol 93 ou encore certaines opérations financières précédant les attentats.
Je reste plus prudent sur plusieurs de ces points, notamment sur l’hypothèse selon laquelle aucun avion n’aurait percuté les tours.
Mais ce désaccord est justement intéressant.
Parce que notre discussion montre la différence entre deux démarches souvent confondues :
constater qu’un dossier possède des zones de débat n’oblige pas à accepter toutes les explications alternatives proposées pour les résoudre.
Les enquêtes techniques officielles du NIST concluent que les impacts des avions et les incendies ont provoqué l’effondrement des tours jumelles.
Pour le WTC 7, qui n’a pas été frappé par un avion, le NIST conclut à un effondrement progressif provoqué par des incendies incontrôlés consécutifs aux dégâts causés par la chute de la tour nord. L’institut affirme également n’avoir trouvé aucun élément corroborant l’hypothèse d’une démolition contrôlée.
Ces conclusions existent.
Les contestations aussi.
Et vingt-cinq ans après, la persistance de cette bataille autour du 11-Septembre raconte peut-être quelque chose de plus vaste que le seul événement.
Le véritable sujet : la confiance
En réalité, nous avons passé une heure à parler de la même chose sans toujours le dire.
Les Gilets jaunes ?
Une crise de confiance envers la représentation politique.
L’Union européenne ?
Une interrogation sur le lieu réel de la souveraineté.
La démocratie directe ?
La recherche d’une autre manière de distribuer le pouvoir.
Le monde de 2056 ?
Une tentative d’imaginer des institutions qui empêchent sa concentration.
Le 11-Septembre ?
Une crise persistante de confiance envers le récit produit par les institutions politiques, militaires et médiatiques.
Voilà peut-être le fil rouge.
Nous traversons moins une crise de l’information qu’une crise de la confiance.
Pendant longtemps, les institutions demandaient aux citoyens de croire parce qu’elles étaient les institutions.
Aujourd’hui, une part croissante de la population demande :
Montrez-moi.
Expliquez-moi.
Donnez-moi les sources.
Laissez-moi vérifier.
Cette exigence peut produire le meilleur comme le pire.
Elle permet de découvrir des mensonges.
Elle peut également faire prospérer des récits fragiles simplement parce qu’ils contredisent le récit dominant.
L’esprit critique ne consiste donc pas à croire systématiquement l’inverse de ce que dit la télévision.
Ce serait encore laisser la télévision choisir ce que nous pensons.
Il consiste à conserver cette position beaucoup moins confortable :
Je ne sais pas encore. Regardons.
La salle de crise est peut-être là
Finalement, notre « salle de crise » n’était pas seulement un décor pour OBS.
La véritable salle de crise est peut-être celle dans laquelle nous sommes tous entrés.
- Un monde où l’ancien système politique semble perdre sa capacité à convaincre.
- Où la technologie évolue plus vite que les institutions.
- Où l’intelligence artificielle commence à modifier le travail.
- Où les guerres redessinent les rapports de puissance.
- Où les citoyens ne savent plus très bien à qui accorder leur confiance.
- Et où Internet permet à chacun d’accéder à une quantité d’informations que personne n’aurait pu consulter il y a trente ans — tout en rendant plus difficile que jamais la distinction entre une information, une hypothèse et une histoire séduisante.
Alors peut-être faut-il revenir à quelque chose de beaucoup plus simple.
Observer.
Comparer.
Douter.
Chercher.
Et surtout continuer à parler ensemble, y compris lorsque nous ne sommes pas d’accord.
Parce qu’au fond, une démocratie commence peut-être précisément là.
