Depuis les cités souterraines de la Souf, en septembre 2096, Kall Reco exhume une voix enregistrée soixante-dix ans plus tôt. Celle de Jean-Dominique Michel, anthropologue de la santé, interrogé à Genève en 2026 sur la crise du Covid, la technocratie, le transhumanisme et les ressources intérieures capables de préserver notre humanité. L’avenir décrit par Deepcast est fictif. Les questions qu’il adresse à notre présent le sont beaucoup moins.
Deepcast est une émission de fiction construite autour de véritables entretiens réalisés aujourd’hui. Kall Reco et la Souf appartiennent à l’univers narratif de 2096 ; Jean-Dominique Michel et ses propos sont bien réels.
Écouter 2026 depuis un futur qui a mal tourné
Les saisons ont disparu depuis trente et un ans. Une partie de l’humanité vit sous terre. Depuis la Souf, Kall Reco explore les archives sonores du monde d’avant afin de comprendre comment les sociétés du XXIe siècle ont pu emprunter la voie qui les a conduites jusqu’à lui.
Tel est le point de départ de Deepcast. Non pas une prédiction maquillée en documentaire, mais un déplacement du regard. En installant l’auditeur en 2096, l’émission transforme notre présent en document historique. Nos certitudes deviennent les croyances d’une époque révolue ; nos décisions, les causes possibles d’un avenir dont nous ne connaissons pas encore le visage.
Pour ce premier épisode, l’archive nous ramène dans le parc des Eaux-Vives, à Genève, en 2026. Jean-Dominique Michel y parle de santé, de pouvoir, de science, de spiritualité et de manipulation collective. Pendant près d’une heure quarante-huit, une même question traverse pourtant tous ces sujets : comment une société conserve-t-elle sa capacité de discernement lorsqu’elle entre dans une période de profonde instabilité ?
La santé comme capacité à tenir debout
Avant d’être identifié à ses prises de position sur la crise sanitaire, Jean-Dominique Michel a consacré une grande partie de son travail à l’anthropologie de la santé, à la santé mentale et à la salutogenèse.
La salutogenèse ne cherche pas seulement à comprendre pourquoi nous tombons malades. Elle s’intéresse aux ressources qui permettent de préserver ou de retrouver un équilibre : habitudes de vie, environnement, relations, sentiment d’utilité, capacité d’adaptation, cohérence intérieure.
Cette approche conduit à sortir d’une opposition trop simple entre la santé et la maladie. On peut ne souffrir d’aucune pathologie clairement diagnostiquée et se sentir profondément mal. À l’inverse, une personne confrontée à une maladie chronique peut conserver une autonomie, des relations solides et une véritable force de vie.
La santé devient alors moins un état parfait qu’un équilibre dynamique. Elle engage le corps, mais également les émotions, les liens sociaux, le rapport au travail et le sens donné à l’existence.
Jean-Dominique Michel convoque ici Viktor Frankl, psychiatre viennois rescapé des camps de concentration et fondateur de la logothérapie. L’expérience de Frankl l’avait conduit à observer que la capacité à donner un sens à son existence pouvait devenir une ressource vitale, y compris dans les circonstances les plus terribles.
Vivre longtemps ne suffit donc pas. Encore faut-il reconnaître sa propre vie dans celle que l’on mène.
Cette idée constitue le fil discret de tout l’entretien. Elle relie la santé individuelle à l’état de la société : une organisation collective qui prive les individus d’autonomie, de liens et de sens finit nécessairement par produire de la souffrance.
Le Covid comme carrefour civilisationnel
Pour Jean-Dominique Michel, la crise du Covid ne fut pas seulement une crise sanitaire. Elle représenta un carrefour personnel et politique.
Il explique être intervenu publiquement parce qu’il estimait que les autorités et les médias utilisaient des récits excessivement anxiogènes, au détriment des principes habituels de la santé publique. Selon lui, la peur ne fut pas seulement la conséquence de l’épidémie : elle devint un instrument de gouvernement et de mise en conformité.
Ses analyses de la dangerosité du virus, des confinements, des masques ou de la vaccination ont suscité de vives controverses. Certaines de ses affirmations demandent à être examinées indépendamment et ne peuvent être présentées comme des faits établis par le seul effet de leur énonciation. Elles sont néanmoins indispensables pour comprendre son parcours et la thèse qu’il développe dans cet entretien.
Son interrogation dépasse en effet le bilan médical de la pandémie. Que devient une démocratie lorsque le débat scientifique est remplacé par l’injonction à croire ? Que devient l’éthique lorsque l’obéissance est présentée comme la seule forme possible de solidarité ? Et que devient une société lorsque ceux qui demandent la discussion sont exclus avant même que leurs arguments soient entendus ?
Le Covid apparaît ainsi comme un révélateur. Il aurait mis au jour une disposition collective à accepter des restrictions considérables dès lors qu’elles sont justifiées par la peur et enveloppées dans le langage de la protection.
Quand la science devient une autorité à croire
L’un des axes les plus stimulants de l’entretien concerne la distinction entre la science et le scientisme.
La science est une méthode de connaissance fondée sur l’observation, l’expérimentation, la confrontation des hypothèses et la possibilité de réfuter ce qui semblait vrai. Elle progresse précisément parce que ses conclusions ne sont jamais sacrées.
Le scientisme commence lorsque cette méthode devient une autorité sociale dont les conclusions devraient être acceptées sans discussion. L’expression « croire en la science » contient alors une contradiction : croire suppose une adhésion, tandis que la démarche scientifique exige la possibilité permanente de remettre en question.
« Il ne faut surtout pas croire en la science. Il faut s’intéresser à la science et la remettre en question avec de bons arguments et une bonne méthode. »
Jean-Dominique Michel refuse cependant de réserver cette critique aux institutions. Les milieux dissidents peuvent eux aussi produire leurs dogmes, leurs figures d’autorité et leurs théories impossibles à discuter. Le conformisme ne change pas de nature parce qu’il change de camp.
Cette symétrie est essentielle. Une pensée indépendante ne consiste pas à inverser mécaniquement le récit dominant. Elle consiste à maintenir la même exigence devant toutes les affirmations, y compris celles qui confortent nos intuitions ou nos colères.
Le discernement devient alors une hygiène de la pensée : conserver la capacité d’examiner ses propres certitudes, de distinguer une preuve d’une interprétation et de se demander sincèrement si l’on pourrait se tromper.
Ce que la médecine matérialiste ne suffit pas à expliquer
L’anthropologie de la santé conduit également Jean-Dominique Michel à s’intéresser à la diversité des pratiques thérapeutiques. Médecine conventionnelle, acupuncture, traditions chinoises ou ayurvédiques, approches énergétiques et thérapies transgénérationnelles reposent sur des conceptions différentes de l’être humain et de la maladie.
Reconnaître cette diversité ne signifie pas que toutes les pratiques se valent ni que toute proposition thérapeutique est efficace. Cela oblige plutôt à examiner ce que chacune prétend observer, ce qu’elle peut démontrer et les limites auxquelles elle se heurte.
L’entretien aborde notamment les transmissions transgénérationnelles. Certains événements vécus par les générations précédentes pourraient influencer les descendants, non seulement à travers l’histoire familiale, l’éducation et les comportements, mais aussi, dans certaines situations, par des mécanismes épigénétiques.
Ce terrain demande toutefois une grande prudence. L’existence de transmissions biologiques ou psychologiques entre générations ne valide pas automatiquement chaque interprétation symbolique d’un symptôme. Jean-Dominique Michel reconnaît lui-même le caractère partiellement spéculatif de certaines lectures biographiques.
Cette réserve n’annule pas la recherche. Elle lui évite simplement de se transformer en certitude prématurée — cette plante envahissante qui pousse aussi bien dans les institutions que dans leurs marges.
Une modernité arrivée au bout de son cycle
Pour interpréter la période actuelle, Jean-Dominique Michel reprend une grille de lecture inspirée du sociologue Michel Maffesoli. Les sociétés traverseraient de grands cycles au cours desquels un système de valeurs apparaît, se développe, atteint son apogée, puis se dévitalise.
La modernité occidentale se serait construite autour de trois piliers : le progressisme, l’individualisme et le rationalisme. Le progrès technique devait conduire l’humanité vers des lendemains meilleurs. L’individu devait devenir autonome, libéré de ses appartenances et de son terroir. La raison devait enfin émanciper l’être humain des croyances anciennes.
Ces promesses ont produit des avancées considérables. Mais, poussées jusqu’à leur limite, elles peuvent aussi engendrer leur contraire : un progrès qui ne sait plus vers quoi il avance, un individu coupé de ses liens et une rationalité devenue indifférente au corps, à la sensibilité et au vivant.
Dans cette perspective, nous ne vivrions pas seulement une succession de crises. Nous traverserions l’intervalle chaotique entre une époque qui meurt et une autre qui n’a pas encore trouvé sa forme.
Les institutions anciennes tenteraient alors de conserver leur pouvoir par la peur, la normalisation et le contrôle. Simultanément, d’autres valeurs remonteraient à la surface : le besoin de communauté, la recherche de sens, le retour du sensible et une nouvelle relation au sacré, religieuse ou non.
Cette lecture cyclique reste une interprétation sociologique, non une loi historique. Elle permet néanmoins de comprendre pourquoi le sentiment de fin de monde peut cohabiter avec l’apparition silencieuse de nouvelles manières de vivre.
Transhumanisme : échapper à la mort ou refuser la vie ?
Le transhumanisme représente, pour Jean-Dominique Michel, l’aboutissement presque caricatural de la modernité : la volonté de dépasser les limites biologiques grâce à la technologie, jusqu’à envisager le transfert de la conscience dans une machine.
Il y voit moins un progrès qu’un refus de la condition humaine. La fragilité, le vieillissement et la mort ne seraient plus considérés comme les limites donnant sa valeur à l’existence, mais comme des défauts techniques à corriger.
Cette ambition se heurte toutefois à une énigme fondamentale : nous ne savons toujours pas expliquer complètement la conscience. Les systèmes d’intelligence artificielle peuvent traiter des quantités gigantesques d’informations, détecter des régularités et produire des réponses remarquablement élaborées. Cela suffit-il à leur attribuer une conscience, une intériorité ou une expérience du monde ?
Jean-Dominique Michel répond par la négative. Pour lui, l’intelligence humaine est inséparable du corps, des émotions, de la sensibilité, de l’intuition et de la capacité à être transformé par une expérience. Une machine peut simuler certaines productions de l’intelligence sans nécessairement vivre ce qu’elle produit.
Sa critique du transhumanisme rejoint alors celle de la société de contrôle. Identité numérique, surveillance généralisée, reconnaissance faciale et dépendance technologique peuvent être présentées comme des services pratiques et sécurisants. Leur commodité ne doit pourtant pas empêcher d’examiner le pouvoir qu’elles transfèrent à ceux qui les administrent.
La cage la plus efficace n’est pas toujours celle dont on voit les barreaux. C’est parfois celle qui vous reconnaît automatiquement à l’entrée et vous remercie pour votre confiance.
Pouvoir, propagande et terrain mouvant des hypothèses
Dans la seconde partie de l’entretien, Jean-Dominique Michel développe une critique radicale des réseaux d’influence, de l’industrie pharmaceutique, du complexe militaro-industriel et de la concentration du pouvoir politique et médiatique.
Il distingue plusieurs niveaux : les stratégies explicitement organisées par certains groupes, les mécanismes ordinaires de corruption liés au pouvoir et, enfin, les logiques systémiques auxquelles participent des individus qui n’ont pas nécessairement conscience de servir un ensemble plus vaste.
Cette distinction mérite d’être retenue. Toutes les dérives ne supposent pas l’existence d’un centre de commandement secret. Des intérêts convergents, des dépendances économiques, la peur de l’exclusion et le conformisme professionnel peuvent suffire à produire une remarquable uniformité.
L’entretien s’aventure ensuite sur un terrain beaucoup plus périlleux : l’affaire Epstein, les réseaux pédocriminels et l’hypothèse de pratiques ésotériques ou rituelles au sein de certaines élites.
Ici, la séparation entre faits établis, accusations, indices, témoignages et spéculations devient impérative. L’existence de crimes documentés et de protections institutionnelles ne suffit pas à démontrer toutes les interprétations qui peuvent leur être associées. Jean-Dominique Michel reconnaît d’ailleurs que certaines des hypothèses évoquées restent invérifiables ou spéculatives.
Ce passage constitue, au fond, une mise à l’épreuve de son propre appel au discernement. Refuser qu’une hypothèse soit interdite ne dispense jamais de mesurer la solidité des éléments qui la soutiennent. La liberté de penser inclut la liberté d’examiner les zones d’ombre ; elle implique aussi le devoir de ne pas transformer l’ombre en preuve.
La résilience comme refus de jouer le jeu
Face à la puissance des institutions, à l’ingénierie sociale et aux technologies de surveillance, la résistance pourrait sembler impossible. Jean-Dominique Michel ne croit pourtant pas que la réponse viendra nécessairement d’une révolution politique classique.
Les révolutions remplacent souvent une élite par une autre et peuvent produire des régimes plus violents encore que ceux qu’elles prétendaient abolir. La transformation qu’il envisage serait plus diffuse : une révolution des consciences.
Elle commencerait lorsque les individus cessent d’alimenter ce qui les détruit. Lorsqu’ils interrogent la course au statut, à la consommation et à la réussite sociale. Lorsqu’ils cherchent à reconstruire des relations, des communautés et des activités qui ont du sens.
Cette résilience n’est pas un repli dans le développement personnel. Elle possède une dimension politique. Un pouvoir fondé sur la peur et la conformité dépend de notre participation quotidienne. Retirer cette participation, même progressivement, modifie le terrain sur lequel il s’exerce.
Le changement serait déjà présent dans une multitude d’expériences souterraines : solidarités locales, nouvelles manières de travailler, retour à la nature, recherche spirituelle libérée des dogmes, besoin de relations plus incarnées. Rien de spectaculaire, peut-être. Mais une forêt commence rarement par annoncer son programme à la télévision.
Ce que 2096 nous demande aujourd’hui
Invité à imaginer les soixante-dix années suivant 2026, Jean-Dominique Michel décrit une humanité arrivée à une croisée des chemins.
Notre puissance technique évolue beaucoup plus vite que notre capacité à en maîtriser les conséquences. Notre mode de vie entre en conflit avec une organisation psychique et biologique façonnée sur des milliers d’années. Dans le même temps, l’histoire montre notre vulnérabilité persistante à l’emprise, à la peur et aux figures autoritaires.
Son espérance repose sur une possibilité : que les crises contemporaines deviennent une expérience collective suffisamment forte pour nous apprendre à reconnaître les mécanismes de manipulation. Non pour désigner éternellement des coupables, mais pour comprendre comment des personnes ordinaires, souvent convaincues d’agir pour le bien, peuvent participer à des systèmes destructeurs.
La résilience commencerait peut-être là : dans la capacité à regarder ce qui s’est passé sans simplifier, sans nier et sans se réfugier dans la confortable pureté de son propre camp.
Le dispositif fictionnel de Deepcast prend alors tout son sens. Kall Reco ne nous révèle pas l’avenir. Il nous place symboliquement après les conséquences de nos choix et nous oblige à contempler notre époque comme un passé déjà jugé par l’histoire.
Que restera-t-il de nos certitudes en 2096 ? Quelles peurs paraîtront absurdes ? Quelles résistances auront réellement compté ?
Nous ne disposons pas des réponses. Mais nous pouvons encore choisir la qualité des questions, la rigueur de notre discernement et la manière dont nous habitons le temps qui nous est donné.
Rester conscient et se souvenir que nous allons mourir : la formule finale de Kall Reco pourrait sembler sombre. Elle dit peut-être exactement l’inverse. La conscience de notre finitude ne condamne pas la vie. Elle la délivre de l’illusion qu’il serait possible de la remettre éternellement à plus tard.
Sources
- DEEPCAST #01 | Jean-Dominique Michel — Bascule autoritaire et résilience, entretien publié sur YouTube.
- Transcription intégrale de l’entretien et de l’habillage narratif de Deepcast.
- Concepts et auteurs évoqués au cours de l’entretien : salutogenèse, Viktor Frankl et la logothérapie, analyses sociologiques de Michel Maffesoli.
