OBSERVATOIRE DU WEB

Observer
Comprendre
Relier
Prendre du recul

MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

QAnon : la persuasion participative, ou comment le doute peut fabriquer de la certitude

QAnon est souvent présenté comme un choix binaire : soit une gigantesque révélation clandestine que les médias auraient refusé de voir, soit un délire collectif dont il suffirait de rire. Ces deux lectures sont confortables. Elles évitent surtout la question la plus intéressante. Comment un système narratif parvient-il à mêler faits réels, scandales authentiques, soupçons raisonnables, erreurs, coïncidences et spéculations jusqu’à transformer la recherche personnelle elle-même en moteur de conviction ? QAnon pourrait constituer l’un des laboratoires les plus spectaculaires d’une forme nouvelle de persuasion : une persuasion à laquelle le public participe activement.

Tout commence par une prédiction qui échoue

Le 28 octobre 2017, sur la section /pol/ de 4chan, un utilisateur anonyme annonce quelque chose de parfaitement vérifiable : Hillary Clinton sera arrêtée le lundi 30 octobre, entre 7 h 45 et 8 h 30.

Elle ne le sera pas.

Ce message est généralement retenu comme le premier des futurs « Q drops ». Son auteur prétendra ensuite disposer d’un accès privilégié aux secrets de l’administration américaine et deviendra « Q ». Une étude universitaire revient notamment sur les origines du phénomène.

Pour une source véritablement prophétique, le départ est donc plutôt mauvais.

Et pourtant, le phénomène qui va naître de cette prédiction ratée produira des milliers de messages, traversera plusieurs plateformes, engendrera des communautés internationales et survivra même pratiquement à la disparition de son mystérieux auteur.

Il faut s’arrêter un instant sur ce paradoxe.

Une prédiction échoue.

Le système prospère.

Pourquoi ?

C’est précisément là que QAnon devient plus intéressant qu’une simple collection d’affirmations vraies ou fausses.

QAnon n’est pas un livre. C’est une machine à interpréter

Selon les corpus utilisés, les chercheurs recensent environ 4 950 messages attribués à Q.

Une étude publiée dans les actes de l’ICWSM a comparé six sites d’archives et constitué un corpus de 4 949 « Q drops » canoniques. Elle relève au passage que les différents agrégateurs ne s’accordent pas totalement entre eux : certains messages considérés comme authentiques dans une archive sont absents d’une autre. Consulter l’étude.

Cette incertitude est presque une métaphore du phénomène lui-même.

Car Q produit rarement un exposé complet.

  • Des noms.
  • Des initiales.
  • Des photographies.
  • Des dates.
  • Des liens.
  • Des fragments.
  • Des questions.

On retrouve aussi des formules devenues emblématiques :

« Do your own research. »

« Think logically. »

« Future proves past. »

« Do you believe in coincidences? »

Puis intervient la communauté.

Les chercheurs Alice Marwick et William Clyde Partin ont étudié ce travail interprétatif au sein de QAnon. Les participants les plus investis, les bakers, prennent les « crumbs », les miettes laissées par Q, et les transforment en « bread » : une interprétation supposée cohérente.

Pour cela, ils confrontent les drops à des discours politiques, des tweets, des photographies, des articles, des documents administratifs, des événements d’actualité ou d’anciens messages de Q.

Ils observent des majuscules, des lettres manquantes, des horaires de publication et fabriquent des « Q proofs » destinées à montrer que les événements confirment les messages antérieurs. Lire l’étude de Marwick et Partin.

Autrement dit, QAnon ne fonctionne pas seulement comme une histoire racontée à un public.

Le public travaille sur l’histoire.

Près d’un Q drop sur deux promet un savoir caché

Une étude de contenu particulièrement intéressante permet désormais de quantifier cette mécanique.

Les chercheurs ont analysé 4 953 Q drops et les ont répartis en cinq grandes catégories.

  • 48,2 % : allusions à un savoir caché ;
  • 23,4 % : délégitimation d’institutions ou de personnes ;
  • 22,4 % : contenus inspirants ou mobilisateurs ;
  • 4,6 % : administration ou sécurité ;
  • 1,4 % : appels directs à l’action.

Consulter l’étude consacrée aux 4 953 Q drops.

Le chiffre important n’est peut-être pas celui auquel on pense spontanément.

C’est 48,2 %.

Près d’un message sur deux appartient à une catégorie dans laquelle Q ne livre pas simplement une connaissance : il suggère qu’une connaissance existe derrière ce qui est visible.

Et la forme compte autant que le fond.

Dans cette catégorie, les chercheurs mesurent en moyenne 2,1 points d’interrogation par message, contre 0,76 dans les autres catégories.

La question devient alors un outil narratif particulièrement efficace.

Pourquoi cette date ?

Pourquoi cet individu ?

Pourquoi maintenant ?

Coïncidence ?

Regardez à nouveau.

Cherchez.

Le vide laissé par la question devient un espace que le lecteur doit remplir.

Q fonctionne alors moins comme un professeur affirmant :

« Voici ce qui est vrai. »

que comme quelqu’un chuchotant :

« Il y a quelque chose ici. Voyez-vous quoi ? »

Ce déplacement paraît minuscule.

Psychologiquement, il pourrait être considérable.

Entre 2017 et 2020, le système change de nature

Cette même étude permet d’observer quelque chose d’encore plus intéressant : Q ne communique pas de la même manière au début et à la fin de sa période principale d’activité.

En 2017, les messages classés dans la catégorie « savoir caché » représentent environ 66 % des drops.

En 2020, ils n’en représentent plus que 30,9 %.

Dans le même temps, les messages de délégitimation atteignent 37,7 % et les contenus inspirants ou mobilisateurs 29,5 % des drops de 2020.

Les auteurs de l’étude y voient un passage progressif d’une activité centrée sur la révélation conspiratoire vers la construction d’un mouvement social.

C’est une interprétation plausible.

Ce n’est pas la seule.

Cette évolution pourrait également refléter :

  • l’adaptation aux événements politiques ;
  • les transformations de la communauté ;
  • des motivations économiques ;
  • une modification de stratégie ;
  • un changement parmi les personnes contrôlant le personnage de Q ;
  • ou simplement une dynamique communautaire devenue autonome.

Les données ne permettent pas de trancher définitivement entre ces explications.

Mais le phénomène observable demeure.

Au début, Q promet surtout des secrets. Plus tard, Q entretient davantage une communauté.

Le puzzle est progressivement devenu aussi un drapeau.

« Do your own research » : l’idée la plus séduisante de QAnon

Voici probablement le principe le plus puissant du système.

Faites vos propres recherches.

Pris isolément, le conseil est excellent.

Ne croyez pas automatiquement un journaliste.

Ne croyez pas automatiquement un gouvernement.

Ne croyez pas automatiquement un influenceur.

Vérifiez.

Comparez.

Cherchez les sources.

Il serait assez ironique qu’un article consacré à l’esprit critique conseille le contraire.

Le philosophe Neil Levy souligne d’ailleurs un point souvent oublié : les personnes qui adoptent des explications contraires aux consensus institutionnels ne sont pas nécessairement intellectuellement passives. Certaines passent énormément de temps à chercher, lire et analyser des données. Lire Do Your Own Research! de Neil Levy.

C’est précisément là que commence le problème intéressant.

L’activité intellectuelle n’est pas la même chose que le test d’une hypothèse.

On peut lire 500 articles.

Regarder 1 000 vidéos.

Télécharger des décisions judiciaires.

Construire trente tableaux Excel.

Comparer des centaines de dates.

Passer trois années sur un dossier.

Et ne jamais réellement mettre son hypothèse en danger.

Si je cherche uniquement :

« Quels éléments sont compatibles avec mon intuition ? »

je peux travailler énormément tout en renforçant continuellement ma conclusion initiale.

La question scientifique beaucoup plus désagréable est :

« Qu’est-ce que je devrais observer si mon intuition était fausse ? »

C’est là que recherche et confirmation commencent à prendre deux chemins différents dans la forêt.

Faire ses propres recherches n’est d’ailleurs pas une pathologie

Une étude publiée en 2026 apporte ici une nuance précieuse.

Dans quatre expériences préenregistrées menées aux États-Unis et au Royaume-Uni auprès de 1 196 participants, des chercheurs ont testé si les personnes davantage portées vers les croyances conspirationnelles manifestaient aussi une préférence générale plus forte pour les preuves obtenues par elles-mêmes plutôt que pour l’avis d’un expert.

La relation existe, mais elle est faible. Elle apparaît beaucoup plus nettement chez les personnes possédant une préférence générale pour l’autonomie épistémique. Consulter l’étude.

Voilà qui évite une caricature supplémentaire.

« Do your own research » n’est pas en soi le symptôme d’un esprit conspiratoire.

La question est de savoir comment cette recherche est cadrée, quelles sources sont considérées comme recevables et quels résultats pourraient réellement invalider la conclusion.

De la recherche participative à l’auto-persuasion

Nous arrivons alors à ce qui me paraît être l’une des pistes les plus fécondes pour comprendre QAnon.

La psychologie étudie depuis longtemps la self-persuasion, l’auto-persuasion.

Dans certaines situations, produire soi-même des arguments peut influencer davantage nos attitudes que recevoir simplement ces arguments d’une source extérieure.

Des travaux de Pablo Briñol, Michael McCaslin et Richard Petty ont montré que les effets dépendent du contexte et du type d’attitude concernée : l’auto-persuasion n’est pas une baguette magique, mais le fait de produire ses propres arguments peut modifier la manière dont une position est évaluée. Consulter l’étude.

Plus récemment, Mengran Xu et Duane Wegener ont comparé arguments auto-générés et arguments produits par d’autres dans plusieurs études, dont deux grandes expériences préenregistrées.

Lorsque la génération des arguments n’était pas perçue comme trop difficile, les arguments produits par les participants eux-mêmes se montraient en moyenne plus persuasifs, en partie parce qu’ils étaient perçus comme de meilleure qualité. Consulter l’étude.

Des expériences de terrain réalisées dans des compétitions internationales de débat ont également observé que devoir défendre une position pouvait modifier les croyances factuelles et la confiance des débatteurs dans cette position. Consulter la recherche.

Il faut immédiatement poser une limite.

Aucune de ces expériences ne démontre une chaîne causale simple : QAnon → auto-persuasion → croyance.

Cette expérience n’a pas été réalisée.

Mais l’architecture QAnon présente quelque chose de remarquablement compatible avec ces mécanismes.

  • Le participant cherche.
  • Il sélectionne.
  • Il interprète.
  • Il relie deux événements.
  • Il formule l’argument.
  • Puis il découvre que cet argument correspond à ceux d’une communauté qui le reconnaît et le valorise.

À ce stade, l’information n’est plus seulement reçue.

Elle est produite par celui qu’elle persuade.

La persuasion participative

J’emploierai donc ici une expression qui n’est pas un diagnostic clinique ni une catégorie scientifique établie pour QAnon :

la persuasion participative.

La propagande classique pourrait se résumer grossièrement ainsi :

« Voici l’histoire. Croyez-la. »

Un système de persuasion participative fonctionne autrement :

« Voici quelques fragments. Cherchez. »

Puis le participant découvre une connexion.

La communauté la confirme.

Cette confirmation l’encourage à continuer.

Il accumule de nouvelles connexions.

Son investissement augmente.

Puis il devient à son tour celui qui explique le système à d’autres.

La chercheuse Madelyn Sanfilippo et ses collègues parlent de désinformation participative pour décrire des situations dans lesquelles le public, préalablement orienté vers certaines recherches, utilise lui-même les possibilités techniques des plateformes pour produire les éléments qui viendront confirmer le récit. Consulter l’étude.

La différence avec une persuasion descendante est considérable.

Une partie du travail argumentatif a été externalisée. Le destinataire devient coproducteur de la démonstration.

Epstein : le moment où le réel donne de la puissance au récit

Mais QAnon ne pourrait probablement pas fonctionner aussi efficacement s’il n’existait jamais rien de réellement scandaleux dans le monde.

L’affaire Jeffrey Epstein constitue ici un cas presque parfait.

En juillet 2019, Epstein est inculpé par la justice fédérale américaine pour trafic sexuel de mineures et conspiration en vue de commettre ce trafic. L’acte d’accusation décrit des dizaines de victimes et indique que certaines n’avaient que quatorze ans.

Epstein mourra avant d’être jugé sur ces charges fédérales. Source : département américain de la Justice.

Ghislaine Maxwell sera, elle, reconnue coupable en décembre 2021 pour son rôle dans le recrutement et l’exploitation sexuelle de mineures avec Epstein et condamnée à vingt ans de prison en juin 2022. Source : département américain de la Justice.

Il existe également une histoire institutionnelle troublante autour du traitement antérieur de l’affaire.

L’Office of Professional Responsibility du département américain de la Justice n’a pas conclu à une corruption des procureurs, mais a estimé qu’Alexander Acosta avait fait preuve de mauvais jugement dans la résolution de l’enquête fédérale de 2006-2008 par un accord de non-poursuite, et que les victimes n’avaient pas été traitées avec la franchise et la sensibilité attendues. Consulter le rapport du DOJ.

Tout cela est réel.

Et précisément parce que c’est réel, le raisonnement devient délicat.

De l’affaire Epstein, on peut raisonnablement conclure que des crimes sexuels organisés peuvent impliquer des personnes riches, connectées et puissantes, et que des institutions peuvent gravement mal gérer de tels dossiers.

Mais on ne peut pas en déduire automatiquement qu’une cabale mondiale unique contrôle les gouvernements, la finance et les médias, organise des rituels sataniques ou participe aux autres scénarios développés dans l’univers QAnon.

Un fait vrai ne valide pas mécaniquement le récit qui vient se greffer autour de lui.

La vérité ne fonctionne pas par contamination.

Et c’est justement parce que certains éléments du monde sont profondément dérangeants que la vigilance méthodologique devient indispensable.

« Future proves past » : quand la prédiction fonctionne à l’envers

Une prédiction sérieuse possède un avantage énorme : elle peut échouer.

On annonce ce qui devrait se produire.

On attend.

On observe.

Dans une partie de la culture QAnon, le fonctionnement s’inverse.

Un ancien drop existe.

Un événement survient.

Puis des milliers de participants peuvent retourner dans plusieurs années d’archives pour chercher une correspondance.

C’est le principe résumé par la formule :

Future proves past.

Marwick et Partin montrent comment les « Q proofs » relient précisément d’anciens drops à des événements survenus parfois bien avant ou longtemps après leur publication.

Avec près de 5 000 messages remplis de personnes, dates, pays, photographies, nombres et interrogations, les possibilités de correspondance deviennent immenses.

C’est un peu comme tirer plusieurs milliers de flèches dans un mur, puis dessiner les cibles autour de celles qui se sont regroupées.

La réussite apparaît spectaculaire.

Mais la cible n’existait pas nécessairement avant le tir.

Le nombre 17 : un laboratoire miniature

Le nombre 17 constitue un merveilleux exemple.

Le fait initial est banal :

Q est la dix-septième lettre de l’alphabet.

Le nombre devient ensuite un signe de reconnaissance suffisamment connu dans certaines communautés QAnon pour que l’expression « 17anon » soit notamment utilisée comme substitut à « QAnon ». Voir le glossaire de l’ADL.

Dès lors, des occurrences de 17 peuvent attirer l’attention.

  • Une heure.
  • Un intervalle.
  • Une quantité d’objets.
  • Une date.
  • Une somme.

Le mécanisme intéressant n’est pas que les participants seraient incapables de compter correctement.

C’est exactement l’inverse.

Ils comptent énormément.

Le problème épistémologique commence lorsqu’on sélectionne les occurrences remarquables sans définir à l’avance les conditions du test.

Pour établir qu’une apparition du 17 constitue véritablement un signal intentionnel, il faudrait pouvoir déterminer avant l’observation ce qui compte comme occurrence pertinente, comparer sa fréquence à une fréquence attendue et exclure des explications alternatives.

Sinon, chaque 17 devient potentiellement une preuve alors que les millions de nombres qui ne donnent pas 17 deviennent invisibles.

La nature offre les mêmes pièges : après avoir appris à reconnaître une certaine plante, on a soudain l’impression qu’elle pousse partout.

Ce n’est pas nécessairement la forêt qui a changé. C’est parfois notre regard.

QAnon est également un jeu

Il existe une dimension dont il serait dommage de sous-estimer la puissance :

Résoudre une énigme est agréable.

QAnon offre des mystères, des secrets, des découvertes, des niveaux d’expertise, des indices cachés et une communauté capable de récompenser celui qui remarque ce que les autres n’ont pas vu.

Plusieurs chercheurs ont donc rapproché sa structure des Alternate Reality Games, ces jeux construits autour d’indices dispersés que les participants doivent résoudre collectivement.

Daniël de Zeeuw et Alex Gekker analysent ainsi QAnon comme une forme de jeu participatif capable de produire un engagement particulièrement profond, sans pour autant affirmer qu’il aurait nécessairement été conçu dès l’origine comme un ARG. Consulter l’étude.

Cette nuance est essentielle.

Une ressemblance fonctionnelle n’est pas une preuve d’origine commune.

Mais le mécanisme aide à comprendre l’attraction du système.

QAnon ne demande pas uniquement :

« Croyez-vous cette histoire ? »

Il demande aussi :

« Saurez-vous résoudre l’énigme ? »

Pourquoi croit-on ? Attention aux portraits-robots

À ce stade apparaît généralement une tentation : chercher la personnalité type du « complotiste ».

Ce chemin produit beaucoup de caricatures et relativement peu de compréhension.

Une méta-analyse publiée dans Psychological Bulletin en 2025 a synthétisé 279 études indépendantes, soit 137 406 participants et 971 tailles d’effet.

Les chercheurs distinguent trois grandes familles de motivations associées aux croyances conspirationnelles :

  • épistémiques : comprendre ce qui se passe ;
  • existentielles : retrouver du contrôle ou de la sécurité ;
  • sociales : identité, appartenance et valorisation du groupe.

Consulter la méta-analyse.

Mais les relations observées sont modestes et surtout très hétérogènes.

Les corrélations moyennes tournent autour de 0,14 à 0,16 selon les catégories, et les auteurs insistent sur les importantes différences entre études.

Autrement dit :

Il n’existe pas une clé psychologique permettant d’ouvrir toutes les têtes.

Encore moins une maladie particulière appelée « croire à des complots ».

Le désir de comprendre, de retrouver du contrôle ou d’appartenir à un groupe est profondément humain.

Les mécanismes que QAnon active ne viennent pas d’une autre planète.

Ils sont déjà chez nous.

Une conviction peut devenir une identité

Avec le temps, QAnon fournit également un vocabulaire, des symboles, des figures héroïques, des ennemis et une mission collective.

Le célèbre slogan WWG1WGA — Where We Go One We Go All n’est pas uniquement une phrase.

Il exprime une appartenance.

Or abandonner une information et abandonner une communauté ne représentent pas le même coût.

Lorsque quelqu’un a investi des centaines d’heures à étudier un récit, a convaincu des proches, rejoint des groupes, obtenu une reconnaissance en publiant ses analyses et peut-être perdu certaines relations en chemin, modifier sa conviction signifie davantage que corriger une erreur factuelle.

Cela peut imposer de réécrire une partie de sa propre histoire.

C’est l’une des raisons pour lesquelles demander simplement :

« Mais tu ne vois donc pas que cette prédiction était fausse ? »

peut être beaucoup moins décisif qu’on ne l’imagine.

L’enjeu n’est parfois plus seulement la prédiction.

C’est ce que sa remise en question menace autour d’elle.

Une prédiction qui ne peut jamais mourir

La première grande annonce d’arrestation d’Hillary Clinton ne s’est pas réalisée.

D’autres attentes développées directement à partir des drops ou par les communautés autour de « The Storm » ont également été repoussées ou reformulées.

Mais il faut être précis : tout ce qui a circulé dans QAnon n’a pas été écrit par Q.

C’est même une distinction centrale.

Ce que Q dit et ce que la communauté produit autour de Q sont deux corpus différents.

Lorsqu’une prédiction échoue, plusieurs solutions narratives deviennent possibles.

  • Elle concernait une autre date.
  • Elle était symbolique.
  • L’opération a eu lieu secrètement.
  • Le message était volontairement trompeur.
  • Le plan a changé.
  • Nous comprendrons ultérieurement.

Plus le nombre d’explications de secours augmente, plus le système devient difficile à réfuter.

Une hypothèse possède pourtant besoin d’une vulnérabilité.

Elle doit pouvoir perdre.

Lorsqu’une théorie explique aussi bien A que non-A, sa robustesse apparente devient progressivement son principal problème.

La question de la violence : distinguer l’émetteur du système

QAnon a été associé à des épisodes violents et à des individus ayant commis des crimes.

Mais là encore, il faut résister au raccourci.

L’analyse des 4 953 drops mentionnée précédemment ne classe que 1,4 % des messages comme appels directs à l’action.

Les auteurs notent en outre que ces appels concernent essentiellement des activités comme prier, regarder certains médias, participer à la bataille informationnelle ou voter ; ils ne trouvent pas dans le corpus étudié d’appel explicite généralisé de Q à commettre des violences physiques. Consulter l’analyse.

Cela ne signifie pas que l’écosystème QAnon soit sans rapport avec la violence.

Une autre étude a analysé environ 200 000 messages d’une importante communauté QAnon sur Discord et complété cette analyse par l’observation de groupes Telegram et Discord anglophones, germanophones et francophones.

Elle relève notamment une forte présence d’indicateurs de fusion identitaire, de récits de menace extérieure, de normes tolérant la violence et d’un vocabulaire déshumanisant ou diabolisant les adversaires. Consulter l’étude.

Les deux résultats ne se contredisent pas.

Ils décrivent deux niveaux différents.

Q peut ne pas donner un ordre explicite et certaines communautés peuvent néanmoins produire des interprétations beaucoup plus radicales.

C’est précisément l’une des propriétés d’un système participatif :

ses effets peuvent dépasser son texte initial.

L’algorithme : accélérateur, pas démiurge

Une autre explication commode consiste à rendre « l’algorithme » responsable de tout.

Vous regardez une vidéo politique.

YouTube vous pousse mécaniquement vers une autre.

Puis une troisième.

Et deux heures plus tard, vous voilà théoriquement arrivé au fond d’un terrier idéologique.

La réalité empirique est moins cinématographique.

Une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a utilisé 100 000 comptes automatisés et analysé des millions de recommandations YouTube.

Le système recommandait effectivement davantage de contenus idéologiquement compatibles avec les préférences préalables, et les comptes très à droite rencontraient plus souvent, au fil des recommandations, des chaînes classées comme problématiques, dont certaines liées à QAnon ou aux théories conspirationnelles.

Mais les chercheurs n’observaient pas une augmentation substantielle et uniforme de l’extrémisme idéologique des vidéos recommandées. Consulter l’étude.

Des expériences publiées ensuite ont également trouvé des effets de polarisation à court terme faibles ou indétectables.

L’algorithme n’est donc pas innocent.

Mais il n’est pas non plus le magicien noir derrière le rideau.

Il peut accélérer, amplifier et homogénéiser un environnement informationnel. Il n’explique pas à lui seul pourquoi quelqu’un entre dans le récit ni pourquoi il y reste.

Combien de personnes « croient à QAnon » ? Cela dépend de la question

Les chiffres spectaculaires méritent également un détour méthodologique.

PRRI estime qu’en 2024 environ 19 % des adultes américains entrent dans sa catégorie « QAnon believers ».

Mais cette catégorie ne signifie pas que 19 % des Américains ont répondu :

« Je suis QAnon. »

Elle est construite à partir d’un indice réunissant l’accord avec trois affirmations concernant une élite pédocriminelle sataniste, l’arrivée d’une « tempête » politique et la possibilité que de véritables patriotes aient recours à la violence pour sauver le pays. Voir la méthodologie de PRRI.

Une autre étude, utilisant une question directe — « Are you a believer in QAnon? » — trouvait environ 5 % de réponses positives en août 2019 et environ 6 % en mai 2021. Consulter l’étude.

Ces enquêtes ne portent ni exactement sur les mêmes dates ni sur les mêmes formulations, elles ne doivent donc pas être comparées comme si elles mesuraient la même chose.

Et c’est justement le point.

  • Une personne peut adhérer à une affirmation ayant circulé dans QAnon sans se définir comme membre de QAnon.
  • Une autre peut partager une forte défiance institutionnelle sans connaître Q.
  • Une autre encore peut porter un symbole du mouvement tout en rejetant certains de ses récits.

Mesurer une croyance exige d’abord de définir ce que l’on mesure.

Qui était Q ?

La réponse définitive manque toujours.

Mais certaines recherches fragilisent fortement l’image d’un unique haut responsable gouvernemental écrivant derrière le même pseudonyme durant toute la période.

En 2023, Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps ont publié une analyse stylométrique fondée sur l’apprentissage automatique comparant les Q drops aux écrits de treize personnes ayant été soupçonnées d’être liées au compte.

Leurs résultats identifient Paul Furber et Ron Watkins comme les deux profils linguistiques les plus proches et suggèrent qu’ils auraient pu écrire successivement sous le pseudonyme Q. Consulter l’étude.

Une analyse indépendante du corpus canonique des Q drops avait déjà mis en évidence des variations statistiquement compatibles avec l’existence de plusieurs auteurs.

Ces recherches constituent des indices sérieux.

Elles ne constituent pas une identification judiciaire.

Ni Furber ni Watkins ne peuvent donc être présentés comme « Q » avec le même niveau de certitude qu’une personne identifiée par une preuve directe incontestable.

La nuance paraît moins spectaculaire.

Elle est simplement plus solide.

Alors, QAnon était-il une « psyop » ?

C’est probablement la question la plus tentante de toutes.

QAnon possède en effet beaucoup d’éléments que l’on peut retrouver dans des dispositifs d’influence :

  • une source anonyme prétendument proche du pouvoir ;
  • le secret ;
  • un ennemi commun ;
  • une opposition entre initiés et ignorants ;
  • la mobilisation ;
  • le discrédit de sources concurrentes ;
  • l’ambiguïté ;
  • la récompense cognitive ;
  • l’attente de révélations futures.

Il faut alors distinguer trois propositions.

Proposition A

QAnon produit des effets psychologiques et sociaux comparables à ceux que recherchent certains dispositifs d’influence.

Cette proposition est largement défendable au regard des mécanismes que nous venons d’examiner.

Proposition B

Certains acteurs ont pu apprendre à exploiter consciemment ces mécanismes.

C’est plausible, et l’activité des influenceurs, entrepreneurs médiatiques ou responsables de communautés pourrait être étudiée acteur par acteur.

Proposition C

QAnon a été conçu dès l’origine par une agence gouvernementale, militaire ou de renseignement comme une opération psychologique centralisée.

Là, nous changeons complètement de niveau de preuve.

Pour l’établir, il faudrait des documents, des financements, des communications internes, une chaîne de commandement ou des témoignages corroborés permettant de rattacher effectivement la création du dispositif à une telle structure.

Les travaux consultés ici ne fournissent pas cette démonstration.

Et les ressemblances ne suffisent pas.

Un avion et un oiseau ont tous deux des ailes. Cela ne démontre pas que l’un descend directement de l’autre.

Un système peut manipuler sans avoir été entièrement dessiné

Cette distinction nous oblige à abandonner une représentation très rassurante de la manipulation.

Nous imaginons facilement un manipulateur.

Une pièce sombre.

Un stratège.

Un plan.

Une cible.

Mais les systèmes sociaux sont capables de produire des effets puissants sans architecte unique.

  • Q publie un fragment.
  • Un participant développe une interprétation.
  • Un influenceur repère son potentiel.
  • La communauté la diffuse.
  • Une plateforme récompense son engagement.
  • Un autre participant construit une image résumant l’argument.
  • La publication devient virale.
  • Quelqu’un réalise une vidéo.
  • Un troisième l’intègre à une théorie plus vaste.

Personne n’a nécessairement planifié l’intégralité de la chaîne.

Et pourtant la chaîne existe.

C’est peut-être l’une des caractéristiques majeures d’Internet : la coordination peut émerger sans centre de coordination unique.

QAnon a survécu à Q

Le 8 décembre 2020, Q cesse de publier.

Le personnage réapparaît brièvement le 24 juin 2022 après plus de dix-huit mois d’absence, mais cette reprise ne restaure pas la situation des années précédentes. Voir la chronologie de cette réapparition.

Pendant ce temps, le mouvement avait déjà commencé à se transformer.

Des recherches consacrées à la période postérieure au 6 janvier 2021 décrivent un écosystème qui s’adapte à l’absence de Q, aux bannissements sur certaines grandes plateformes et aux nouvelles circonstances politiques en migrant vers d’autres espaces et en adoptant de nouvelles figures d’autorité.

C’est une propriété fascinante.

QAnon peut perdre Q et continuer à fonctionner.

Le créateur réel ou supposé n’est plus indispensable parce que la communauté a appris la grammaire.

  • Chercher le sens caché.
  • Relier les événements.
  • Soupçonner les institutions.
  • Identifier des signes.
  • Réinterpréter les échecs.
  • Attendre une révélation future.

Le personnage peut s’effacer.

La méthode reste.

Quand QAnon change de vêtements

Cette survivance devient particulièrement visible lorsque certains éléments du récit migrent dans des milieux culturellement très différents de ceux de 4chan.

Une étude ethnographique publiée en 2023 dans Anthropologica a analysé plus de soixante vidéos et différents espaces interactifs francophones entre 2020 et 2023.

Les chercheurs y observent des formes d’hybridation entre certains récits issus de QAnon et des univers New Age ou holistiques en Suisse francophone. Ils emploient notamment l’expression « QAnon pastel » pour décrire cette rencontre. Consulter l’étude.

L’intérêt n’est surtout pas de transformer toutes les personnes intéressées par la spiritualité, le bien-être ou les médecines alternatives en sympathisants QAnon.

Ce serait précisément reproduire le type d’amalgame que l’article cherche à éviter.

Le phénomène intéressant est la mutation culturelle d’un récit.

Un univers né dans l’esthétique agressive de 4chan peut se retrouver reformulé à travers le vocabulaire de l’éveil, de l’intuition, de la guérison, de l’énergie ou de la transformation personnelle.

Le contenu change partiellement.

L’esthétique change radicalement.

Mais certains schémas peuvent subsister :

  • une vérité cachée ;
  • une population endormie ;
  • quelques personnes capables de voir ;
  • une révélation imminente ;
  • la nécessité de faire soi-même ses recherches.

QAnon devient alors moins une marque qu’une grammaire narrative transportable.

C’est peut-être cela, l’héritage le plus important de QAnon

Si nous réduisons QAnon à une étrange théorie politique américaine des années Trump, nous risquons de manquer le phénomène plus vaste qu’il révèle.

Internet permet désormais la formation de systèmes narratifs dans lesquels l’émetteur n’a plus besoin de fabriquer toute la démonstration.

  • Il peut fournir des fragments.
  • La communauté effectue les rapprochements.
  • Les plateformes facilitent la circulation.
  • Certains rapprochements reçoivent davantage de validation sociale que d’autres.
  • Les participants créent leurs propres arguments.
  • Les meilleures « preuves » sont archivées.
  • Les échecs s’oublient, se transforment ou reçoivent une nouvelle explication.
  • Puis le récit peut muter, changer de plateforme, de langage, parfois même d’étiquette.

À ce stade, une question dépasse largement QAnon.

Sommes-nous entrés dans une époque où la persuasion la plus efficace n’est plus nécessairement celle qui nous dit quoi penser, mais celle qui nous fournit les pièces avec lesquelles nous allons nous persuader nous-mêmes ?

Je ne présente pas cette proposition comme une vérité démontrée.

Je la présente comme l’une des questions les plus importantes que QAnon permet de poser.

Parce qu’elle ne concerne plus seulement QAnon.

  • Elle concerne la propagande.
  • Le marketing.
  • La politique.
  • Les influenceurs.
  • Les communautés militantes.
  • Les bulles informationnelles.
  • Et probablement aussi chacun d’entre nous.

Le véritable antidote n’est pas la confiance. C’est la méthode

La conclusion facile serait de dire :

« Faites confiance aux institutions. »

Ce serait absurde.

Les institutions se trompent.

Certaines mentent.

Des scandales réels existent.

L’affaire Epstein suffit à rappeler que l’invraisemblable n’est pas toujours impossible.

L’autre conclusion facile serait :

« Ne croyez plus rien. »

Ce serait encore pire.

Une société incapable de distinguer ce qui est mieux établi de ce qui ne l’est pas devient simplement disponible pour celui qui raconte la meilleure histoire.

Le véritable antidote est plus exigeant.

Appliquer les mêmes règles partout.

  • Aux récits officiels.
  • Aux récits alternatifs.
  • Aux journalistes.
  • Aux gouvernements.
  • Aux influenceurs.
  • À Q.
  • Et surtout à nous-mêmes.

Deux questions suffisent peut-être pour commencer.

Qu’est-ce qui me permet réellement d’affirmer cela ?

Puis une seconde, plus difficile :

Quelle observation pourrait me faire changer d’avis ?

Tant que nous pouvons répondre à cette dernière question, nous sommes encore en train d’enquêter.

Lorsque plus aucune réponse n’est possible, le danger n’est peut-être pas que nous ayons cessé de penser.

C’est parfois beaucoup plus subtil.

Nous pouvons continuer à chercher énormément, tout en ayant déjà cessé de tester ce que nous croyons.

Et c’est peut-être là que la persuasion participative devient la plus puissante : lorsqu’elle ressemble, de l’intérieur, exactement à l’indépendance intellectuelle.


Sources principales

  • Darren L. Linvill et al., Mapping the Messenger: Exploring the Disinformation of QAnon, First Monday — analyse qualitative et quantitative de 4 953 Q drops, de leurs catégories et de leur évolution entre 2017 et 2020. Consulter.
  • Alice E. Marwick & William Clyde Partin, Constructing Alternative Facts: Populist Expertise and the QAnon Conspiracy, New Media & Society — étude du « baking » et de la fabrication collective des Q proofs. Consulter.
  • Antonis Papasavva et al., The Gospel According to Q: Understanding the QAnon Conspiracy from the Perspective of Canonical Information, ICWSM — corpus de 4 949 drops et analyse des variations du corpus. Consulter.
  • Florian Cafiero & Jean-Baptiste Camps, Who Could Be Behind QAnon? Authorship Attribution with Supervised Machine-Learning, Digital Scholarship in the Humanities, 2023 — analyse stylométrique de Paul Furber et Ron Watkins. Consulter.
  • Neil Levy, Do Your Own Research!, Synthese, 2022 — réflexion épistémologique sur la recherche personnelle et le recours aux connaissances expertes. Consulter.
  • Pablo Briñol, Michael J. McCaslin & Richard E. Petty, Self-generated persuasion: effects of the target and direction of arguments, Journal of Personality and Social Psychology, 2012. Consulter.
  • Mengran Xu & Duane T. Wegener, Persuasive Benefits of Self-Generated Arguments: Moderation and Mechanism, Social Psychological and Personality Science. Consulter.
  • Mikey Biddlestone et al., Reasons to Believe: A Systematic Review and Meta-Analytic Synthesis of the Motives Associated With Conspiracy Beliefs, Psychological Bulletin, 2025 — 279 études et 137 406 participants. Consulter.
  • Julia Ebner, Christopher Kavanagh & Harvey Whitehouse, The QAnon Security Threat: A Linguistic Fusion-Based Violence Risk Assessment, Perspectives on Terrorism, 2022. Consulter.
  • Muhammad Haroon et al., étude sur le système de recommandation de YouTube et les contenus idéologiquement compatibles, extrêmes ou problématiques, Proceedings of the National Academy of Sciences. Consulter.
  • Manéli Farahmand, Mischa Piraud & Sybille Rouiller, « QAnon pastel » ou la surprenante convergence entre conspirationnisme politique et spiritualités New Age, Anthropologica, 2023. Consulter.
  • U.S. Department of Justice, dossier Jeffrey Epstein et documents concernant le traitement de l’enquête de 2006-2008. Consulter.
  • U.S. Department of Justice, dossier Ghislaine Maxwell et exploitation sexuelle de mineures. Consulter.
  • PRRI, enquêtes sur les croyances associées à QAnon aux États-Unis. Consulter.

PROLONGER LE CHEMIN

Regarder le monde depuis un corps, un lieu, une expérience et un doute.

Le Vlog prolonge les observations du site par une parole personnelle, une caméra et le temps de relier ce que le flux sépare.