QAnon est souvent présenté comme une histoire de croyances extravagantes, de messages cryptiques et de prédictions ratées. Pour ce vingtième live de Mat et le Web, j’ai voulu déplacer la question. Non pas demander une fois de plus si QAnon était « vrai » ou « faux », mais observer la mécanique qui permet à un récit de transformer la recherche, le doute et l’esprit critique eux-mêmes en instruments de conviction.
Il y avait déjà eu une enquête écrite sur le sujet. Il aurait donc été assez inutile de refaire devant une caméra ce qui avait déjà été posé dans un article.
Le direct devait servir à autre chose.
À ralentir.
À regarder les documents.
À revenir sur quelques points précis.
Et surtout à mettre à l’épreuve une hypothèse : la persuasion contemporaine ne consiste peut-être plus toujours à donner au public un récit terminé. Elle peut aussi lui fournir suffisamment de fragments pour qu’il participe lui-même à sa construction.
C’est ce que j’ai appelé, dans cette enquête, la persuasion participative.
Au commencement, une précision qui change déjà le récit
L’un des premiers documents montrés pendant le live mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il permet aussi de corriger une simplification très souvent répétée.
Le 28 octobre 2017, sur la section /pol/ de 4chan, un utilisateur anonyme annonce qu’Hillary Clinton sera arrêtée le 30 octobre entre 7 h 45 et 8 h 30.
Mais ce message n’est pas écrit par Q.
Un second utilisateur anonyme lui répond ensuite, affirmant notamment qu’une extradition serait déjà en cours et que des mesures auraient été prises autour du passeport de Clinton. C’est cet utilisateur qui adoptera ensuite l’identité de « Q Clearance Patriot », puis simplement « Q ».
La nuance peut sembler minuscule.
Elle ne l’est pas.
Q n’apparaît pas seul, surgissant soudainement avec un récit entièrement constitué.
Il entre dans une conversation.
Il reprend des éléments déjà présents.
Il les prolonge.
Il leur donne progressivement une cohérence.
Et cette dimension collective est peut-être déjà contenue dans la scène d’origine.
L’arrestation annoncée n’aura pas lieu.
Le récit, lui, commence à vivre.
Q ne donne pas seulement des réponses
L’une des particularités de QAnon est la forme même des messages attribués à Q.
Une étude publiée dans First Monday a analysé 4 953 « Q-drops ». Les chercheurs les ont classés selon cinq grandes fonctions : 48,2 % relevaient d’allusions à un savoir caché, 23,4 % visaient à délégitimer des institutions ou des personnes, 22,4 % avaient une fonction inspirante ou mobilisatrice, 4,6 % concernaient l’administration ou la sécurité du dispositif, et 1,4 % constituaient des appels directs à l’action.
Les auteurs soulignent également l’importance des questions ouvertes et des « breadcrumbs », ces miettes que les participants sont invités à interpréter.
C’est là que le phénomène devient intéressant.
Q ne livre pas toujours une démonstration.
Il fournit des morceaux.
Des noms.
Des dates.
Des questions.
Des initiales.
Des photographies.
Des coïncidences possibles.
Puis la communauté travaille.
Elle cherche.
Elle compare.
Elle archive.
Elle établit des connexions.
Elle produit des « Q proofs ».
Autrement dit, le public n’est plus seulement placé devant un récit qu’il doit accepter ou rejeter.
Il devient l’un de ceux qui le fabriquent.
« Faites vos propres recherches »
Voilà probablement ce qui rend QAnon plus intéressant qu’une propagande classique.
Le slogan « Do Your Own Research » est, en soi, difficile à contester.
Qui pourrait être contre le fait de vérifier les informations ?
De comparer les sources ?
De refuser une confiance aveugle dans les gouvernements, les journalistes ou les institutions ?
Le problème commence lorsqu’on confond deux opérations très différentes :
chercher des éléments compatibles avec une hypothèse
et
chercher réellement à tester cette hypothèse.
On peut consacrer des centaines d’heures à la première opération.
On peut accumuler des documents.
Trouver des correspondances.
Repérer des motifs.
Produire des graphiques.
Et pourtant ne jamais poser la question essentielle :
Qu’est-ce que je devrais observer si mon intuition était fausse ?
C’est précisément à cet endroit que la recherche peut se transformer.
Elle ne sert plus à mettre une hypothèse en danger.
Elle sert à l’alimenter.
Quand celui qui cherche devient aussi celui qui se convainc
C’est ici qu’intervient l’idée de persuasion participative.
L’expression n’est pas un diagnostic scientifique officiel appliqué à QAnon. C’est une grille de lecture.
Dans une persuasion classique, quelqu’un fournit le récit et les arguments.
Dans un système participatif, le fonctionnement peut être différent :
- des fragments sont proposés ;
- le participant cherche ;
- il interprète ;
- la communauté valide certaines connexions ;
- les découvertes circulent ;
- puis le participant devient lui-même producteur et diffuseur du récit.
La conviction n’arrive donc plus entièrement de l’extérieur.
Une partie est fabriquée par celui qui finit par y adhérer.
Et cette différence n’est pas anodine.
Contester ensuite la conclusion ne revient plus simplement à contester une information lue dans un journal.
On remet en cause quelque chose que la personne pense avoir découvert elle-même.
Avec parfois des heures, des mois ou des années de recherche derrière elle.
Le problème des faits vrais
Il serait pourtant beaucoup trop confortable de réduire ces récits à une collection de fantasmes.
Ils peuvent s’accrocher à des réalités.
L’affaire Epstein en est un exemple évident.
Les poursuites fédérales de 2019 visaient des faits de trafic sexuel de mineures, et l’affaire Ghislaine Maxwell a abouti à une condamnation.
Ces éléments démontrent la réalité de crimes graves et d’un système d’exploitation sexuelle.
Mais un fait réel possède des limites.
Il ne démontre pas automatiquement toutes les histoires que l’on construit autour de lui.
Epstein démontre Epstein.
Il ne suffit pas, à lui seul, à établir l’existence d’une architecture mondiale unique correspondant à l’ensemble du récit QAnon.
La vérité ne fonctionne pas par contamination.
Un élément établi ne rend pas automatiquement vraies toutes les affirmations qui lui sont reliées.
« Future proves past »
Autre mécanique étudiée pendant le direct : cette formule récurrente dans l’univers QAnon.
Future proves past.
Le futur prouvera le passé.
Cela peut sembler logique : un événement ultérieur peut effectivement donner un sens nouveau à un document ancien.
Mais tout dépend de la méthode.
Une prédiction véritable existe avant l’événement.
Elle est suffisamment précise pour que l’on puisse ensuite constater son succès ou son échec.
À l’inverse, lorsqu’un événement survient d’abord et que l’on cherche ensuite, parmi des milliers de messages anciens, une phrase, un nombre, une date ou une formulation qui lui ressemble, on ne procède plus de la même manière.
C’est un peu comme tirer des milliers de flèches contre un mur avant de dessiner les cibles autour des impacts.
Avec suffisamment de matière, certaines correspondances deviennent presque inévitables.
Le 17, ou la difficulté de mesurer une coïncidence
Même problème avec le fameux nombre 17.
Le point de départ est exact : Q est la dix-septième lettre de l’alphabet.
À partir de là, des occurrences du 17 ont été interprétées comme des signaux possibles.
La vraie question méthodologique n’est pourtant pas :
« Est-ce que je peux trouver des 17 ? »
Bien sûr que oui.
Elle est :
Quelle règle avait été définie avant l’observation ?
Qu’est-ce qui compte comme occurrence ?
Sur quelle période ?
Dans quel ensemble de données ?
Et que devrait produire le hasard ?
Sans cette discipline, le risque est simple : nous retenons les occurrences qui nous frappent et oublions toutes celles qui ne correspondent pas au motif recherché.
Une hypothèse doit pouvoir perdre
C’était sans doute l’idée la plus importante du direct.
Une hypothèse doit pouvoir perdre.
Si une arrestation annoncée se produit, on peut considérer que cela renforce l’hypothèse.
Mais si elle ne se produit pas et que l’explication devient immédiatement :
- elle a eu lieu secrètement ;
- elle a été reportée ;
- c’était symbolique ;
- c’était de la désinformation ;
- le plan a changé ;
- nous comprendrons plus tard…
alors le système possède une protection très efficace.
A et non-A peuvent tous deux devenir des confirmations.
À ce moment-là, la question n’est même plus de savoir si la théorie est vraie ou fausse.
Le problème est que nous perdons l’instrument permettant de trancher.
Qui était Q ?
Les recherches sur l’identité de Q n’apportent pas non plus une réponse judiciaire définitive.
Une étude de stylométrie publiée en 2023 par Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps a comparé les caractéristiques linguistiques des messages de Q avec les écrits de plusieurs personnes soupçonnées d’avoir pu utiliser ce pseudonyme.
Les chercheurs identifient Paul Furber et Ron Watkins comme les deux correspondances stylistiques les plus proches parmi les profils examinés et avancent l’hypothèse qu’ils auraient pu écrire successivement sous cette identité.
Cela reste une attribution probabiliste fondée sur le style, non une preuve judiciaire d’identité.
Là encore, le plus intéressant est peut-être moins le nom final que la méthode.
Jusqu’où vont les indices ?
Et à partir de quel moment commençons-nous à leur faire dire davantage que ce qu’ils établissent ?
Psyop : ne pas confondre ressemblance et origine
La même prudence s’impose lorsque QAnon est présenté comme une « psyop ».
On peut distinguer plusieurs niveaux.
Un système peut produire des effets proches de ceux d’une opération d’influence.
Des acteurs peuvent comprendre ces mécanismes et chercher à les exploiter.
Mais cela ne suffit pas à démontrer qu’une agence gouvernementale ou militaire aurait conçu QAnon dès l’origine comme une opération centralisée.
Pour franchir ce dernier pas, il faudrait des preuves de cette origine : documents, chaîne de commandement, financements, communications internes ou témoignages suffisamment corroborés.
Une ressemblance fonctionnelle n’est pas une preuve d’origine.
Q disparaît, la méthode reste
Q cesse de publier régulièrement en décembre 2020.
Pourtant, le mouvement et ses récits ne disparaissent pas avec lui.
Les recherches sur l’évolution du phénomène montrent également des hybridations avec d’autres univers, notamment certaines formes de spiritualités New Age.
Une étude ethnographique francophone publiée en 2023 décrit ces croisements sous le terme de « QAnon pastel », sans pour autant réduire les milieux spirituels ou alternatifs dans leur ensemble à QAnon.
C’est peut-être là que se trouve l’héritage le plus intéressant du phénomène.
Le personnage peut disparaître.
Mais une grammaire narrative peut survivre :
- chercher le secret ;
- relier les signes ;
- considérer la contradiction comme une confirmation ;
- opposer ceux qui voient à ceux qui dorment ;
- attendre une révélation future.
Le vocabulaire change.
Les personnages changent.
La structure peut rester.
Ce live ne parlait finalement pas seulement de QAnon
C’est probablement la conclusion la plus importante.
QAnon est un cas spectaculaire.
Mais les mécanismes observés ne concernent pas une catégorie exotique de personnes qui seraient mystérieusement incapables de raisonner.
Nous cherchons tous des motifs.
Nous sélectionnons tous certaines informations.
Nous préférons les arguments compatibles avec ce que nous pensions déjà.
Et plus nous investissons de temps dans une idée, plus il peut devenir difficile de la remettre en cause.
C’est pour cette raison que ce live ne se termine ni par :
« Faites confiance aux institutions. »
ni par :
« Ne croyez plus rien. »
Il se termine par deux questions.
Qu’est-ce qui me permet réellement d’affirmer cela ?
Quelle observation pourrait me faire changer d’avis ?
Deux questions à appliquer aux récits officiels.
Aux récits alternatifs.
Aux journalistes.
Aux gouvernements.
Aux influenceurs.
À Q.
Et, surtout, à nous-mêmes.
Parce que si le doute doit rester un outil de liberté, encore faut-il éviter qu’il devienne simplement une nouvelle façon de fabriquer de la certitude.
Live #20 — Mat et le Web
QAnon : quand le doute fabrique la certitude
Mater le Web pour regarder le monde autrement.
