MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

Live #14 : dans la guerre des récits, la défiance devient le vrai sujet

Il y a des émissions qui suivent un plan. Et puis il y a celles qui saisissent une époque presque malgré elles, comme un filet lancé dans une rivière agitée. Ce Live #14 appartient à la seconde catégorie.

Au départ, il y a une information que Manuel Domingues m’apprend quelques minutes avant notre prise d’antenne : son compte X vient d’être placé définitivement en lecture seule. Il peut encore consulter la plateforme, mais plus publier, repartager ou aimer. Son recours n’a rien changé. La dernière publication personnelle qu’il avait mise en ligne concernait notre précédent live.

Cette chronologie suscite évidemment une question. Elle ne suffit cependant pas à établir une causalité. Nous ne connaissons ni la publication précisément reprochée ni la règle que X estime avoir été enfreinte. Le témoignage de Manuel est un fait ; l’idée que notre émission aurait provoqué la sanction reste, à ce stade, une hypothèse.

Cette distinction n’affaiblit pas notre propos. Elle le rend plus solide. Dans un paysage saturé de récits concurrents, la rigueur n’est pas une muselière : c’est une boussole.

Un live sur le contrôle, la peur et le besoin de comprendre

Au fil de la discussion, plusieurs événements apparemment éloignés se rejoignent : la suspension d’un compte sur X, l’affrontement entre Marine Tondelier et Elon Musk, l’arrivée massive de migrants à Ceuta, la vaccination d’office d’un troupeau en Ariège, la fragilité financière française, la montée de l’or dans les réserves des banques centrales et les négociations autour de l’Ukraine.

Le point commun n’est pas l’existence démontrée d’un chef d’orchestre caché qui commanderait chaque événement depuis une pièce sans fenêtre. Il est plus concret : une perte générale de confiance. Défiance envers les plateformes, les gouvernements, les médias, les institutions sanitaires, les banques et les statistiques. Lorsque cette confiance disparaît, chaque zone d’ombre devient un écran sur lequel peuvent se projeter toutes les explications.

Le phénomène n’est pas nouveau. Sa puissance, elle, change d’échelle.

X : qui décide de ce qui peut encore être dit ?

La suspension du compte de Manuel pose une question légitime : quelle place reste-t-il au contradictoire lorsqu’une plateforme privée peut réduire une voix au silence sans fournir une explication suffisamment précise pour être discutée ?

Le règlement européen sur les services numériques, le DSA, impose pourtant aux plateformes de communiquer une motivation claire lorsqu’un contenu est retiré ou qu’un compte est restreint. Il prévoit aussi des voies de recours. La Commission européenne rappelle ces obligations de transparence, tout en poursuivant son examen des systèmes de recommandation de X et des risques qu’ils peuvent faire peser sur le débat public.

La question dépasse donc l’opposition un peu paresseuse entre les gentils défenseurs de la liberté et les méchants censeurs. X n’est pas une place publique neutre : c’est une infrastructure privée, gouvernée par des règles, des algorithmes et un propriétaire qui intervient lui-même dans la conversation politique.

L’échange récent entre Marine Tondelier et Elon Musk l’illustre presque trop parfaitement. La dirigeante écologiste a évoqué la possibilité de menacer X d’une interdiction temporaire pendant l’élection présidentielle en cas d’ingérences constatées. Musk a répondu en demandant qu’elle soit réduite au silence pour « trahison envers la France ». Le contenu de cette confrontation a été rapporté le 6 août.

Interdire une plateforme au nom de la protection démocratique est une mesure considérable. Réclamer que l’on fasse taire une candidate parce qu’elle propose cette mesure l’est tout autant. Chacun prétend protéger la liberté en menaçant celle de l’autre : le serpent numérique finit par se mordre la fibre optique.

Nous prolongions ici une interrogation déjà présente dans le Live #12 consacré au contrôle du récit et dans le Live #13 sur l’IA et le contrôle numérique : le pouvoir ne consiste plus seulement à censurer un message. Il consiste à décider ce qui sera visible, crédible, recommandé ou enfoui.

Ceuta : quand un événement réel devient une matière première politique

La crise survenue à Ceuta est bien réelle. Des dizaines de milliers de personnes ont franchi ou tenté de franchir la frontière entre le Maroc et cette enclave espagnole à la fin du mois de juillet. Les estimations ont varié selon les autorités et les moments, mais l’ampleur de l’événement ne fait aucun doute. La majorité des adultes sont ensuite retournés au Maroc, tandis que la prise en charge de nombreux mineurs isolés demeure un problème humanitaire et administratif majeur.

Ce qui reste discuté, ce sont les causes exactes de cette ruée. Les autorités espagnoles ont mis en avant les réseaux de passeurs, la circulation de rumeurs sur les réseaux sociaux, la situation économique marocaine et une interprétation trompeuse d’une décision de justice espagnole. L’attitude initialement passive de certains agents marocains a nourri les soupçons d’instrumentalisation politique de la migration.

Dans le live, j’ai avancé l’hypothèse d’une opération destinée à sanctionner Pedro Sánchez pour sa politique envers Israël et Gaza. À ce jour, aucun élément vérifiable ne permet d’attribuer cette crise aux États-Unis ou à Israël. Une vérification détaillée de l’Associated Press classe cette théorie parmi les affirmations non étayées apparues après l’événement.

Cela ne signifie pas que les migrations ne peuvent jamais être instrumentalisées. L’Union européenne emploie elle-même cette notion lorsque des États utilisent des flux humains comme levier de pression. Mais passer de « c’est possible » à « c’est ce qui s’est produit » exige des preuves. Sans elles, nous risquons de reproduire le mécanisme que nous dénonçons : partir d’un fait, lui greffer une intention, puis répéter l’ensemble jusqu’à ce qu’il ressemble à une certitude.

Ceuta est ainsi devenu un miroir politique. Les uns y voient la faillite d’une politique migratoire jugée trop permissive. D’autres, une crise humanitaire exploitée par les droites européennes. D’autres encore, une opération géopolitique. Pendant que les récits s’affrontent, les morts, les mineurs isolés et les habitants de l’enclave demeurent, eux, très réels.

En Ariège, la force publique face au refus d’une éleveuse

Autre événement évoqué pendant le live : l’intervention menée le 6 août à la ferme-auberge La Table de Gaya, à Montjoie-en-Couserans. La gérante de l’exploitation, opposée à la vaccination obligatoire de ses bovins contre la dermatose nodulaire contagieuse, a dénoncé l’arrivée matinale d’un important dispositif de gendarmerie et la vaccination d’office de son troupeau. L’opération et son contexte ont été documentés par La Dépêche du Midi.

Les images et le témoignage posent une question politique : jusqu’où l’État peut-il employer la contrainte pour appliquer une mesure sanitaire à laquelle un éleveur s’oppose ? Il est possible de juger la vaccination utile tout en s’interrogeant sur les conditions de l’intervention. Les deux réflexions ne s’annulent pas.

Une correction factuelle s’impose néanmoins. Dans le direct, j’ai dit croire qu’il pouvait s’agir d’un vaccin à ARN messager. Ce n’est pas le cas. Le vaccin utilisé contre la dermatose nodulaire contagieuse est un vaccin vivant atténué, selon la documentation du ministère de l’Agriculture. La maladie touche les bovins, n’est pas transmissible à l’être humain et peut entraîner des pertes importantes pour les élevages. Les effets indésirables et la proportionnalité des mesures publiques peuvent être discutés ; la nature du produit, elle, ne doit pas être travestie.

Cette précision n’est pas un détail de technicien. Après le Covid, le mot « vaccin » transporte avec lui une cargaison de peurs, de colères et de souvenirs. Employer « ARN messager » sans vérification suffit à déplacer toute la discussion vers une technologie qui n’est pas utilisée ici. Une erreur minuscule peut alors faire dérailler tout le train.

Épargne, dette et inflation : une inquiétude fondée, des scénarios à vérifier

Manuel intervient dans cette émission avec une double position : observateur de la géopolitique et courtier en métaux précieux. Ce contexte doit être clairement indiqué lorsqu’il défend l’or physique comme moyen de protection patrimoniale.

Certaines données citées pendant le live sont exactes. Depuis le 1er août 2026, le taux du Livret A est passé de 1,5 % à 1,7 %, comme le confirme Service-Public.fr. L’inflation provisoire mesurée par l’Insee atteignait 2,1 % sur un an en juillet. Un Livret A rémunéré à 1,7 % ne protège donc pas entièrement le pouvoir d’achat sur cette période.

La situation des finances publiques est également préoccupante. À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, selon l’Insee. Le rendement de l’emprunt français à dix ans se situait autour de 3,9 % au début du mois d’août, d’après la Banque de France. La hausse du coût de financement de l’État n’est donc pas une invention.

En revanche, nous ne disposons d’aucune preuve d’un projet imminent visant à bloquer pendant plusieurs années l’épargne des Français pour financer la dette ou un effort de guerre. Ce scénario relève aujourd’hui de l’anticipation politique, pas d’une mesure annoncée.

Même prudence sur l’inflation. L’indice général ne décrit jamais parfaitement l’expérience de chaque foyer : une personne qui consacre une forte part de son budget à l’énergie, au logement ou à l’alimentation peut ressentir une hausse bien supérieure à la moyenne. Mais il est inexact d’affirmer que les loyers, l’alimentation et l’énergie sont absents de l’indice. Les loyers et les dépenses d’entretien y figurent ; l’achat d’un logement et le remboursement du capital d’un crédit immobilier en sont exclus parce qu’ils sont considérés comme des opérations patrimoniales. L’Insee explique cette distinction méthodologique.

La progression de l’or dans les réserves officielles, en revanche, est documentée. Les banques centrales ont acheté net environ 244 tonnes au premier trimestre 2026, selon le World Gold Council. Cette tendance traduit une recherche de diversification face aux risques monétaires et géopolitiques.

Elle ne prouve pas pour autant que tous les ETF adossés à l’or seraient vides ou frauduleux. Les structures diffèrent : certains produits détiennent effectivement des lingots, d’autres offrent une exposition synthétique ou passent par des contrats à terme. Le risque de contrepartie existe, mais il doit être évalué produit par produit. Entre la confiance aveugle et l’annonce permanente de l’effondrement, il existe encore un territoire moins spectaculaire : celui de l’analyse.

Nous avions déjà abordé cette fragilité économique dans le Live #7 consacré à la récession, à l’euro numérique et à la souveraineté. Ce qui s’est renforcé depuis, c’est moins la certitude d’un scénario précis que le sentiment d’une dépossession : l’impression que l’argent existe sur un écran, mais que les décisions essentielles se prennent ailleurs.

Ukraine : les négociations existent, la paix n’est pas encore signée

Manuel voit dans les échanges entre Donald Trump et Vladimir Poutine l’annonce d’un accord prochain qui marginaliserait l’Union européenne et ouvrirait une nouvelle phase politique. Cette lecture est possible, mais elle demeure prospective.

Des négociations ont bien lieu. Donald Trump affirme régulièrement qu’un règlement se rapproche. Moscou a déclaré attendre de nouvelles propositions américaines. Pourtant, à la fin du mois de juillet, le Kremlin disait n’avoir reçu aucun élément concret nouveau et les combats se poursuivaient. Reuters rapportait encore ce décalage entre déclarations et réalité diplomatique.

Dire qu’une négociation existe n’autorise donc pas à présenter son résultat comme acquis. Il faudra suivre les textes, les garanties de sécurité, les concessions territoriales, la place de l’Ukraine à la table et les mécanismes de contrôle d’un éventuel cessez-le-feu.

Le live revient aussi sur les accords de Minsk, l’élargissement de l’OTAN, la guerre du Donbass et les responsabilités occidentales. Ces éléments appartiennent au contexte et méritent d’être étudiés. Ils ne font pas disparaître un autre fait : en février 2022, la Russie a lancé une invasion militaire à grande échelle du territoire ukrainien. Refuser le récit simplifié d’un camp ne nous oblige pas à adopter intégralement celui du camp adverse.

La propagande n’est pas une maladie réservée à l’ennemi. Elle prospère précisément lorsque nous nous croyons immunisés.

QAnon et le « plan » : une croyance qui organise le chaos

La fin de notre échange révèle peut-être le cœur humain de l’émission. J’interroge Manuel sur son optimisme, alors que je ressens davantage la fuite en avant du système, l’épuisement démocratique et l’impuissance collective.

Sa réponse s’appuie en partie sur QAnon et sur l’idée d’un plan ancien dont les événements actuels constitueraient l’accomplissement progressif. Aucune preuve vérifiable ne permet d’établir l’existence de ce plan global ni de démontrer que d’anciens messages auraient prédit avec précision les événements contemporains.

Mais réduire cette croyance à une simple absurdité ne suffit pas à la comprendre. Elle remplit une fonction : ordonner le chaos, donner un sens à la lenteur, transformer l’attente en mission et préserver l’espoir d’un dénouement. Là où je vois une descente dont j’ignore l’issue, Manuel voit un passage difficile vers une reconstruction.

Cette divergence n’a pas été résolue. Elle n’avait pas à l’être. Elle montre deux manières de résister au même vertige : chercher une cohérence cachée ou accepter de marcher sans carte.

La lucidité commence lorsque nous séparons les étages

Ce Live #14 n’apporte pas une théorie capable d’expliquer à elle seule X, Ceuta, la vaccination bovine, l’inflation, l’or et l’Ukraine. Il offre quelque chose de plus modeste et peut-être de plus utile : le témoignage de deux hommes qui essaient de comprendre une époque où la confiance s’est effondrée plus vite que les institutions.

Pour ne pas être emportés, nous devons séparer trois étages :

  1. Les faits établis : un compte a été suspendu, une frontière a été submergée, un troupeau a été vacciné d’office, la dette augmente, les banques centrales achètent de l’or et des pourparlers sur l’Ukraine existent.
  2. Les interprétations : ces événements révèlent-ils une dérive autoritaire, une guerre économique, une instrumentalisation politique ou l’épuisement d’un système ? Le débat est ouvert.
  3. Les hypothèses : notre live a-t-il causé la sanction sur X ? Ceuta était-elle une opération commandée par des puissances étrangères ? L’épargne française sera-t-elle bloquée ? Un plan secret organise-t-il la transition mondiale ? Rien de tout cela n’est démontré aujourd’hui.

La pensée critique ne consiste pas à croire automatiquement l’inverse de ce que disent les médias ou les gouvernements. Ce serait encore leur abandonner le gouvernail. Elle consiste à examiner les preuves, les intérêts, les omissions et les contradictions, y compris lorsque cela bouscule nos propres convictions.

Je souhaite continuer ces lives pour cette raison. Non parce que nous posséderions la vérité entière, mais parce que nos échanges constituent une trace : celle de ce que nous avons vu, cru, redouté et tenté de comprendre à un moment précis.

Le monde change. Nos analyses devront parfois changer avec lui. La carte reste incomplète, mais nous pouvons au moins éviter d’y dessiner des continents avant d’avoir aperçu la côte.