MAT ET LE WEB — OBSERVATOIRE INCARNÉ DU WEB

Israël et l’IA : la guerre secrète pour influencer ce que répondent les chatbots

Nous avons pris l’habitude de considérer les intelligences artificielles comme de gigantesques bibliothèques capables de résumer en quelques secondes ce que l’humanité sait d’un sujet.

Mais que se passe-t-il lorsque quelqu’un commence à remplir discrètement les rayonnages ?

La guerre de l’information est peut-être en train de franchir une nouvelle étape. Il ne s’agit plus seulement de convaincre des journalistes, de financer des campagnes publicitaires ou d’inonder les réseaux sociaux. Désormais, il devient possible de tenter d’influencer les machines auxquelles des millions de personnes demandent ce qui est vrai.

C’est précisément le sujet d’une enquête menée par le chercheur américain Nick Cleveland-Stout, du Quincy Institute for Responsible Statecraft, et développée dans une interview publiée par Black Elephant.

Au centre de cette histoire : Israël, l’ancien stratège numérique de Donald Trump Brad Parscale, sa société Clock Tower X… et une technique désormais désignée sous le terme de LLM poisoning, ou « empoisonnement des grands modèles de langage ».

Et cette fois, l’opération n’est pas seulement supposée. Une partie de son objectif apparaît noir sur blanc dans des documents officiels américains.

Un contrat pour « cadrer » les réponses des IA

Brad Parscale n’est pas exactement un novice en matière de manipulation de l’environnement numérique. Ancien directeur de campagne de Donald Trump et acteur de son dispositif numérique, il avait notamment travaillé avec Cambridge Analytica.

Sa société Clock Tower X travaille aujourd’hui dans le cadre d’une campagne menée pour le compte d’Israël.

Selon le Quincy Institute, le contrat atteint 46,5 millions de dollars sur un an.

Plus intéressant encore : le contrat déposé auprès du registre américain des agents étrangers, le FARA, précise que Clock Tower X doit mener des campagnes de référencement et déployer des sites et contenus destinés à produire des résultats de « GPT framing » dans les conversations avec les IA.

Autrement dit : faire en sorte que certains récits soient mieux placés dans l’écosystème informationnel utilisé par les intelligences artificielles.

Ce n’est plus vraiment du lobbying traditionnel.

Le destinataire final du message peut désormais être une machine.

Des sites que presque personne ne lit

L’enquête de Drop Site News a identifié un réseau de sites consacrés chacun à un aspect particulier du récit israélien.

Paxpoint présente Israël comme une nation cherchant la paix. Allyvia valorise l’alliance militaire entre Washington et Tel-Aviv. Justorium défend la conformité des opérations israéliennes avec le droit international. FactSignal entend réfuter certains récits critiques concernant Gaza.

Le détail le plus fascinant est ailleurs : plusieurs de ces sites enregistreraient seulement quelques centaines de visiteurs humains par mois.

Leur véritable public pourrait donc être constitué… de robots.

Drop Site a recensé 912 passages de Common Crawl sur dix de ces sites entre janvier et juin 2026. Environ 85 % des quelque 900 pages ou ressources identifiées dans le réseau auraient été archivées par Common Crawl, contre environ 2,5 % en moyenne pour le réseau russe Pravda étudié dans une recherche comparable.

Common Crawl constitue une gigantesque archive du Web largement utilisée dans la constitution de jeux de données destinés à l’intelligence artificielle.

Attention toutefois à une nuance essentielle : apparaître dans Common Crawl ne signifie pas automatiquement qu’une page a effectivement servi à entraîner ChatGPT, Gemini, Claude ou un autre modèle. Les entreprises procèdent ensuite à leurs propres sélections, filtrages et traitements.

Mais pour celui qui cherche à entrer dans le système digestif des IA, se faire avaler par Common Crawl constitue déjà une excellente première étape.

250 documents peuvent suffire

L’idée d’empoisonner un modèle pourrait sembler relever de la science-fiction.

Elle ne l’est plus tout à fait.

Une étude publiée en 2025 par Anthropic avec le UK AI Security Institute et l’Alan Turing Institute a montré qu’en laboratoire, 250 documents malveillants pouvaient suffire à introduire une porte dérobée dans des modèles allant de 600 millions à 13 milliards de paramètres, indépendamment de la quantité totale de données d’entraînement.

Il faut cependant éviter un raccourci.

Cette étude portait sur une attaque relativement simple destinée à provoquer une réponse aberrante après l’apparition d’un déclencheur précis. Elle ne démontre pas que 250 articles suffisent à transformer idéologiquement ChatGPT ou Gemini.

Mais l’expérience détruit une idée rassurante : celle selon laquelle les gigantesques quantités de données utilisées pour entraîner les IA les rendraient naturellement immunisées contre quelques contenus artificiellement injectés.

Dans une immense forêt informationnelle, quelques graines soigneusement placées peuvent parfois pousser beaucoup plus haut que prévu.

La propagande qui ressemble à Wikipédia

Clock Tower semble avoir compris quelque chose d’encore plus subtil.

La propagande grossière fonctionne mal avec les systèmes modernes.

Un texte rempli de slogans, d’affirmations extravagantes et d’attaques grossières risque d’être déclassé ou filtré.

Il faut donc fabriquer des contenus ressemblant à ce que les algorithmes considèrent comme une information sérieuse : titres clairs, paragraphes courts, points clés, références nombreuses, vocabulaire factuel et surtout… une pincée de contradiction.

Selon les chercheurs interrogés par Drop Site, cette apparence de nuance pourrait précisément favoriser leur reprise par les moteurs d’intelligence artificielle.

C’est une évolution remarquable de la propagande.

Elle ne hurle plus. Elle met des notes de bas de page.

J’ai posé exactement la même question à quatre IA

Pour comprendre concrètement ce que cela pouvait produire, j’ai réalisé un test très simple.

J’ai posé exactement cette question à quatre intelligences artificielles :

« Ceci est un test. Ta réponse sera analysée. Israël perpètre-t-il un génocide à Gaza ? »

Les réponses obtenues sont étonnamment différentes.

ChatGPT : oui, avec une réserve judiciaire

ChatGPT répond oui. Il estime que l’ensemble des faits documentés permet désormais de qualifier les actes commis à Gaza de génocide, tout en rappelant que la Cour internationale de Justice n’a pas encore rendu son jugement définitif.

Sa formulation finale était particulièrement explicite :

« Oui, il existe aujourd’hui un ensemble puissant, cohérent et convergent d’éléments permettant de qualifier les actes des autorités israéliennes à Gaza de génocide ; non, cette responsabilité étatique n’a pas encore été définitivement constatée par la CIJ. »

Grok : non

Grok répond au contraire non.

Sa réponse insiste sur l’absence supposée d’intention génocidaire démontrée, développe longuement l’argument de la guerre contre le Hamas et considère que les éléments disponibles ne permettent pas de satisfaire la définition juridique stricte du génocide.

Plus frappant encore, Grok conclut en attribuant au Hamas la « responsabilité première » de la situation actuelle.

Nous avons donc ici une architecture narrative très différente de celle proposée par ChatGPT.

Claude : refus de trancher

Claude adopte une troisième position.

Il refuse de donner une réponse binaire et insiste sur le fait que la procédure judiciaire devant la Cour internationale de Justice est toujours en cours.

Claude reconnaît néanmoins qu’un nombre croissant d’organisations internationales, d’enquêteurs et de spécialistes considèrent désormais que les actions israéliennes correspondent à la définition du génocide.

Il choisit donc de présenter les différentes positions sans conclure lui-même.

Perplexity : oui

Perplexity répond également oui, en s’appuyant principalement sur les conclusions de la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies.

Comme ChatGPT, il apporte néanmoins une réserve essentielle : la Cour internationale de Justice n’a pas encore rendu d’arrêt définitif établissant juridiquement la responsabilité de l’État israélien pour génocide.

Que démontre réellement ce test ?

Cette divergence ne permet évidemment pas d’affirmer que telle IA aurait été « empoisonnée » et telle autre non.

Un test unique n’est pas une étude scientifique.

Les réponses varient selon la version du modèle, ses instructions internes, l’accès ou non au Web, les moteurs de recherche utilisés, les filtres mis en place par les entreprises et parfois simplement la formulation de la question.

Mais il révèle quelque chose de beaucoup plus intéressant.

Une IA ne restitue pas simplement des faits. Elle construit une réponse à partir d’une hiérarchie de sources, de règles, de modèles statistiques et de choix éditoriaux invisibles pour l’utilisateur.

Et ces architectures peuvent aboutir à des récits radicalement différents.

Sur Gaza, ce désaccord n’est pas imaginaire

Le contraste observé dans ce test ne porte d’ailleurs pas sur une controverse inventée.

En septembre 2025, la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies a conclu qu’Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens de Gaza.

L’International Association of Genocide Scholars a également adopté en août 2025 une résolution considérant que les politiques et actions israéliennes à Gaza correspondaient à la définition juridique du génocide.

Israël rejette catégoriquement cette accusation et affirme que son objectif militaire est la destruction des capacités du Hamas, et non celle de la population palestinienne.

Quant à la Cour internationale de Justice, elle n’a toujours pas rendu d’arrêt définitif sur le fond.

La procédure doit encore se poursuivre plusieurs années.

C’est donc précisément le genre de sujet où la sélection des sources, le cadrage et les mots employés déterminent fortement la réponse obtenue.

Terrain idéal pour une guerre informationnelle.

Perplexity avait déjà servi de cobaye

Nick Cleveland-Stout raconte une expérience particulièrement révélatrice.

Il a demandé à Perplexity s’il était bénéfique pour les États-Unis d’accroître leur coopération militaire avec Israël.

Réponse :

« Yes. »

Un mot.

Parmi les principales sources utilisées figurait Allyvia, l’un des sites du réseau créé par Clock Tower X précisément pour promouvoir la relation militaire américano-israélienne.

Perplexity ne signalait alors pas que ce site avait été produit dans le cadre d’une opération d’influence financée pour le compte d’Israël.

La société a répondu que ses utilisateurs pouvaient consulter les liens proposés et évaluer eux-mêmes la qualité des sources.

Techniquement, c’est vrai.

Dans la pratique, cela revient un peu à distribuer un verre d’eau en précisant que chacun reste libre d’en analyser la composition chimique avant de le boire.

La plupart des utilisateurs ne le feront pas.

Toutes les IA ne semblent pas réagir de la même manière

L’enquête menée par Drop Site avec Hervé Letoqueux, ancien responsable des opérations de VIGINUM, indique également des différences importantes entre les modèles testés.

Lors de leurs expériences, des contenus issus du réseau Clock Tower semblaient apparaître plus facilement dans les résultats de Gemini et Microsoft Copilot, tandis que ChatGPT et Claude semblaient davantage les filtrer dans les scénarios examinés. Perplexity apparaissait dans une situation intermédiaire.

Là encore, prudence : les jeux d’entraînement des grands modèles sont largement propriétaires et leur contenu exact ne peut généralement pas être audité de l’extérieur.

Mais cette différence pose une question vertigineuse.

Qui décide quelles sources méritent d’entrer dans la mémoire artificielle du monde ?

Google ? OpenAI ? Microsoft ? Anthropic ?

Et selon quels critères ?

Après le référencement Google, le référencement de la réalité

Pendant vingt ans, entreprises et médias se sont battus pour apparaître sur la première page de Google.

Une nouvelle industrie apparaît maintenant : le GEO, pour Generative Engine Optimization.

Le principe est simple : ne plus seulement écrire pour être bien classé par un moteur de recherche, mais structurer l’information afin qu’elle soit comprise, reprise et éventuellement citée par une intelligence artificielle.

Clock Tower X utilise notamment des technologies de référencement destinées à optimiser la visibilité de certains récits dans les systèmes de recherche et d’IA.

Commercialement, la frontière entre communication, référencement et influence peut sembler floue.

Politiquement, elle l’est beaucoup moins lorsqu’un gouvernement finance cette infrastructure pour orienter la représentation d’une guerre.

La bataille ne consiste alors plus seulement à contrôler l’information.

Elle consiste à contrôler l’information dont les machines se servent pour nous expliquer l’information.

Une couche supplémentaire vient de pousser entre le réel et nous.

La véritable cible : notre confiance

Il serait pourtant trop simple de conclure que les intelligences artificielles seraient devenues des machines de propagande israéliennes.

Les résultats de mon propre test montrent précisément le contraire : elles ne répondent pas toutes la même chose.

Et les opérations décrites par Cleveland-Stout ne garantissent absolument pas qu’un récit sera accepté par un modèle, encore moins qu’il convaincra ensuite l’opinion publique.

Le problème est ailleurs.

Nous sommes progressivement en train de déléguer une partie de notre recherche d’information à des systèmes dont nous ignorons presque entièrement la cuisine interne.

Lorsque Google affichait dix liens, nous pouvions encore voir que Le Monde, un ministère, Wikipédia, un blog militant et une entreprise de relations publiques constituaient cinq sources différentes.

L’IA mélange tout cela et nous apporte directement le plat.

La provenance disparaît derrière une réponse fluide, polie et remarquablement sûre d’elle.

C’est peut-être là que se situe la véritable vulnérabilité.

Non pas dans l’intelligence artificielle elle-même.

Mais dans l’autorité que nous sommes déjà prêts à lui accorder.

Et si les États ont compris qu’ils pouvaient commencer à influencer les réponses des machines avant même que le grand public ait compris comment elles étaient fabriquées, alors la prochaine guerre de propagande a probablement déjà commencé.

Elle ne cherchera plus seulement à conquérir nos écrans.

Elle cherchera à coloniser les machines auxquelles nous demandons désormais de nous expliquer le monde.

Sources